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CHAPITRE II

Direction des âmes du second degré

Article premier. — Quelques principes généraux sur la direction

77. C'est d'ordinaire à ce point de la vie spirituelle que les âmes commencent à sentir le besoin de direction; du moins il devient plus facile de provoquer des épanchements intimes, certaines ouvertures de cœur, aui permettent au directeur de les

mieux connaître et de les conduire plus sûrement dans les- 1 sentiers de la piété.

Cette direction doit être paternelle,1 ferme, surnaturelle et pratique.

§ 1. La direction doit être paternelle

78. Il iaut que les dirigés, surtout s'ils sont encore assez peu zélés pour leur avancement, sentent qu'on -leur <porte intérêt et qu'on désire vivement, par amour pour leur âme, leurs progrès dans la vertu. « 'Tenez pour certain, dit le P. Lallcmant, que vous aurez plus fait pour leur perfection, si vous leur avez gagné le cœur, que si d'ailleurs vous leur aviez donné toutes les meilleur! s instructions. De celte manière, vous les obligerez à avoir pour vous un amour réciproque et une confiance filiale, qui fera qu'ils vous ouvriront tout leur cœur et qu'ils vous abandonneront franchement tous leurs petits intérêts *, » (Doct. spir.,2e Princ, Seet. II, ch. vi, art. I, n° 7.)

faire tout à tous à l'oocample de saint Paul, tel est le premier devoir du directeur : omnia omnibus -factus sum ut omnes facerem salvos. (I Cor. ix.) Nous trouvons, dans ce grand Apôtre, un modèle parfait de ce que doit être^leprêtredansses rapports avec les âmes. Sans cesse il rappelle aux fidèles — et on sait avec quelle conviction — les maximes fondamentales de l'Évangile : le renoncement, la mort à soi-même, pour ne f qu'à Dieu, la lutte contre le vieil homme, le détachement parfait ; mais ces maximes austères, comme il sait les faire accepter à force de bonté, de dévouement, de sainte affection; quels accents d'une tendresse toute paternelle on trouve presque à chaque page de ses ÉpUrcs !

On voit combien il est heureux des grâces faites à ses enfants en Jésus-Christ 2, combien est grande sa sollicitude pour tous

1 Ainsi fit sainte Marguerite-Marie. Ayant été nommée maîtresse des noviess, « elle tacha d'abord, disent les Contemporaines, de s'attirer leur confianc? et amitié par ses manièresdouces et charitables, traitant avec elles avec beaucoup d'honnêteté, et se rendant leur suppléante dans leurs emplois lorsqu'elles étaient malades... elle n'exigeait rien d'elles qu'elle ne le pratiquât la première pour leur donner l'exemple. »

* I Cor., i, '. ; II Cor., m, 2; I Thtss., n, 19-20, etc.

LEUR IHHECTION ' 7

leurs besoins temporels' et-spiritu>ls: combien il prend part à tout ce qu'ils ress -ntent, joies et peines, inquiétudes et espérances, pratiquant admirablement ce qu';l recommandé si bien : litres : Gaudere cum gaudentibus, flere cum flentibus l. Que lis ii Pur déclare, et même avec serment, qu'il a toujours Pur souvenir présent à sa mémoire2, qu'il ne cesse de prier pour eux nuit et jour 3, qu'il brûle du désir de les voir 4. In cordibus nostris estis, dit-il aux Corinthiens 5, ad eommoriendum et ad convivendum : vous êtes dans mon cœur à la vie et à la mort. Souvent aussi il réclame le secours de leurs prières 6. II nergie qu'il leur appartient absolument : omnia i'estra sunt, sive Paulus, etc.7, qu'il se doit tout entier à eux: ■Grsecis ac Rarbaris, sapientibus et insipientibus debitor sum 8 ; qu'il ne désire qu'une chose, c'esPde se dépenser à leur service: ego aident lîbentissime impendam, et superimpendar ipse pro animabus ■ vestris ; et pourtant, ajoute-t-il d'un ton de doux r'procli", plus je vous aime, moins je suis aimé 9. Il se -réjouit tifFrir pour eux : Xunc gaudeo in passionibus pro vobis*0. Il ! apporte à l'avantage de leurs âmes tout ce qu'il éprouve, affliction, consolation, encouragement n. Pour eux il consent à voir retarder ce qui est l'objet de ses plus ardents désirs, la pos- « éternelle de Dieu, l'union avec le Christ : desiderium Jtabens dissolvi et esse cum Christo. . . permanere aident in carne fiecessarium propter vos12. Il se plaît à leur rappeler affectueusement tout ce qu'il a fait pour eux, à leur redire combien leur •conversion lui a coûté13. « Apôtre du Christ, dit-i> aux Thcssa- Ioniciens, j'aurais pu être à votre charge; mais non-, je me suis fut petit parmi vous, semblable à la mère qui nourrit sesenfants entoure de tendres soins; c'est ainsi que je vous ai aimés, ni d'autre volonté, d'autre passion que de vous donner, i'Évangile de Dieu, ma vie elle-même, car rien jamais ne îté plus cher que vous14. — Quelle est mon espérance et ma et ma couronne de gloire? N'est-ce pas vous qui l'êtes iit Notre-Seigneur Jésus-Christ et le serezencore au jour de

1 Rom., xii. 15. — ! Rom.. T, 9. — 3 Passim. — * Rom., xv, 23, I Thés?., n, 17-18, in. 10. — 5 II Cor., vn. 3. — $ Rom., xv. 30, etc. — ' I Cor., m, 22. — 8Rom.. i, 14. — » II Cor.,xm, 15. — 10 Colos., i, 24. — " II Cor., i, 6. — '2 PhiL, i, 23, 24. — '3 Actes, xx, 34, I Cor., iv, 12 (n Thess., m, 8). — " I Thess.. n, 7-8.

son avènement? Oui, vous êtes ma gloire et ma joie. » « Un père et une mère, dit saint Chrysostome, réunissant leur amour ne pourraient rien dire de plus tendre. » C'est avec le même accent de tendresse paternelle qu'il écrit aux Corinthiens : « J'ai pris la résolution de ne pas vous causer, en allant chez vous, quelque nouvelle tristesse. Si je vous contriste encore, qui donc sera ma joie l « ?

Souvent saint Paul adresse aux fidèles les compliments le& plus délicats 2, surtout quand il a dessein d'obtenir d'eux quelque chose 3, ou de faire agréer quelque réprimande *. Dar.s ce dernier cas, quand il se voit obligé de reprendre et de blâmer, ses reproches sont aussi affectueux que touchants. « Mes Frères, écrit-il aux Galates 5, vous ne m'avez en rien offensé. Vous le savez, c'est dans l'infirmité de la chair que je vous ai autrefois prêché l'Évangile, et ce fut pour votre foi une grande épreuve de me voir dans le triste état où j'étais. Cependant vous ne m'avez ni méprisé ni repoussé, et je tus accueilli par vous comme le Christ Jésus. Il faut vous rendre ce témoignage : vous étiez prêts, s'il l'eût fallu, à arracher vos yeux pour me les donner. Suis-je donc devenu votre ennemi, parce que je vous dis la vérité? Mes petits enfants, que de nouveau j'enfante, dans la douleur jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous, comme je voudrais être près de vous, et pouvoir changer ma voix, car je suis en peine et ne sais quel ton prendre6. » Puis il termine ses avertissements par des paroles d'encouragement et d'espoir : « J'ai confiance en vous et je compte sjr Dieu ; non, vous n'aurez, pas d'autres sentiments que les m'ens 7. »

Si parfois il est obligé ,vu la gravité exceptionnelle des ciiconstances, de tenir un langage plus sévère (I Cor., v), il s'en explique plus tard et proteste que c'est uniquement son affection pour eux qui lui a dicté sa conduite : « Je vous écrivais alors dans une extrême affliction et parmi beaucoup de larmes, non pour vous contrister, mais pour vous apprendre combien abondante est ma charité envers vous » (II Cor., n, 4). Etr

1 II Cor., n, i. — * Rom., i, 8. I Cor., i, 5. I Thess., i, 3, m, 6. —

* Philem. 7. — * Rom., xv, 14. — 6 Ch. iv. — * Nous empruntons pour tous ces passages la traduction de M. Mérit, notre vénéié maître. —

* Ibid., v. 10.

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comme s'il craignait qu'on ne lui gardât quelque rancune, il revient encore plus loin sur le même sujet et présente de nouveau ses excuses. « Si j'ai éprouvé quelque peine en voyant que ma première lettre, bien que pour peu de temps, vous avait contristés, maintenant je me réjouis, non de voire tristesse elle-même, mais de ce qu'elle a fait naître le repentir. .. De toute façon, vous sortez de cette affaire parfaitement purs aux yeux de tous. . . Aussi, si j'ai parlé de vous à Tite avec quelque fierté, je n'ai point à en rougir; cette fierté était bien légitime : glorialio nostra. . . veritas facta est. Et je suis heureux de voir qu'en toutes choses je puis compter sur vous : gaudeo quod in omnibus confido in vobis (II Cor., vu).

79. Ce n'est pas seulement dans saint Paul, c'est aussi dans tous les Saints dont nous connaissons la vie, dans ceux-là surtout qui furent plus spécialement appelés à exercer le ministère de la direction, que l'on remarque ce même esprit de douceur, d'entier dévouement, d'affection surnaturelle, cette même tendresse paternelle. Ainsi en a-t-il été de saint Philippe Néri, de saint François de Sales, de saint Vincent de Pau1, de saint Alphonse de Liguori, du Curé d'Ars, etc., etc. Eux aussi, ils suivaient en tout les maximes de l'Évangile, eux aussi, ils mettaient tous leurs soins à inculquer aux âmes les grands principes du renoncement, de l'abnégation, de la mort à soi-même; mais qu'ils savaient bien, à l'exemple de Notre-Seigneur, tempérer l'amertume apparente de ces maximes par la façon aimable et douce dont ils les présentaient. Puisque une bonne direction doit tendre presque constamment à faire pratiquer aux âmes le sacrifice et les amener à mourir à elles-mêmes, pour ne vivre qu'à Dieu — jam non sibi vivant, sed ei qui pro ipsis mortuus est (II Cor., v, 15) — il est clair que la sévérité des principes doit être adoucie par la suavité des procédés; on amène bien mieux les âmes au sacrifice et au détachement par la douceur et la persuasion que par de vertes réprimandes. —

80. « Qae l'on sente en vous, dit saint Vincent Ferrier, un père plein de compassion pour ses enfants, qui s'afflige lorsqu'ils pèchent ou qu'ils sont gravement malades, ou tombés dans une fosse profonde, et qui fait tous ses efforts pour les retirer de tous ces périls. Ou plutôt ayez le cœur d'une mère, qui caresse ses enfants, qui se réjouit de leurs progrès et de la gloire au

LES BONNES AMBS

paradis qu'elle espère pour eux. » {De la Vie spirituelle, 1. II, c. x. Traduction du P. Mathieu Rousset.)

G'^s conseils s?adressent, il est vrai, aux prédicateurs, mais aussitôt le grand thaumaturge ajoute : « Agissez de la même manière dans les confessions; Soit que vous a3^ez à encourager doucement les âmes pusillanimes, soit que vous deviez épouvanter celles qui sont endurcies dans le péché, montrez à tous les entrailles d'une tendre charité, afin que le pécheur- sente toujocursque c'est elle qui inspire votre langage. C'est pourquoi, si vous av.z quelque réprimande à adresser, faitesda toujours précéder de paroles douces et aiïectm-us s. >>

81. L° trait suivant de la vie de saint Vincent de Paul [Vie par-Abelly, 1. III, c. xn), offre à la fois et d'exemple et l'éloge de cette belle vertu de douceur. Ayant été averti que l'un de ses missionnaires traitait le peuple avoc un peu de rudesse, saint Vincent lui écrivit pour l'exhorter à se montrer plus doux, mais « sans témoigner aueune mésestime de sa personne, ni lui faire connaître l'avis qu'on lui avait donné de son défaut. » Il lui donne tout d'abord dans cette lettre des nouvelles des missions eh du bien qu'elles opéraient. Parlant en particulier des travaux de l'un de ses prêtres et des succès merveilleux qu'il obtenait : «'On attribue, dit-il, cet heureux succès au soin qu'il prend de gagner les pauvres gens par douceur et par bonté : ce qui m'a fait: résoudre de recommander plus que jama'S à la Compagnie de s'adonner de plus en plus à la pratique de ces vertus. Si Dieu a- donné quelques bénédictions à nos premières missions, on a remarqué que c'était pour avoir agi amiablement, humblement icèrement envers toutes sortes de personnes; et s'il a plu à' Dieu de sa servir du plus misérable pour la conversion de pies hérétiques, ils ont avoué eux-mêmes que c'était par la patience et par la cordialité qu'il avait eues pour eux. Les forçats même, avec lesquels j'ai demeuré, ne se gagnent pas autrement; et lorsqu'il m'est arrivé de leur parler sèchement, j'ai tout gâté; et au contraire, lorsque je les ai loués de leur résignation, que je les ai plaints en leurs souffrances, que je leur ai dit qu'ils étaient heureux de faire leur purgatoire en ce monde, que j'ai baisé leurs chaînes, compati à leurs douleurs et témoigné affliction pour leurs disgrâces, c'est alors qu'ils m'ont écouté, qu'ils ont donné gloire à Dieu, et qu'ils se sont mis en état de

le on nu 71

•salut. Je vous prie, Monsieur, de m'aider à rendre grâci s à Dieu ia, et à Lui demander qu'il ait agréable de mettre tous les missionnaires dans cet usage de traiter doucement, humblement et charitablement le prochain, en public et en particulier, et même les pécheurs et les endurcis, sans jamais user d'invectives, de reproches ou de paroles Tudes contre personne. Je ne doute pas. Monsieur, que vous ne tâchiez de votre côté d'éviter cette mauvaise façon de servir les âmes qui, au lieu de les attirer, les aigrit et les éloigne. Xotre-Seigneur Jésus-Christ est la suavité éternelle des hommes et des ang st par cette même

vertu que nous devons faire en sorte d'aller à Lui en y conduisant les autres. »

82. Les disciples de saint Alphonse de Liguori lui demandèrent un jour quelle devait être selon lui la loi principale de la direction. • Je n'ai aucun doute à ce sujet, leur répondit-il, le caractère propre de 'a direction et le plus conforme à l'esprit de Dieu et de l'Évangile est la douceur. Dieu ne s'cst-il pas montré miséricordieux envers Adam prévaricateur; et Jésus-Christ qui a dit : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, nJat-il pas supporté patiemment les défauts de ses apôtres, excepter Judas? » Et il ajouta : « Jugez-en vous-mO d'ailleurs, quel bien ont produit les jansénistes en France, ei. faisant apparaître le Seigneur comme un tyran ? »

La douceur fut, en effet, pendant, toute sa vie, le caTacfèr< distinctif de la direction de saint Alphonse. Par elle mieux qu> par la rigidité, pensait-il, on affermit les âmes, de même qu'on les attire plus certafru ment à Dieu en Le leur faisant aimer qd'en Le leur 'faisant craindre, a Les c as dont la peur est

l'unique principe ne sont pas durables, disait-il, et l'effroi ne saurait triompher là où l'amour a été vaincu. » « Quand il se présentera à vous, disait-il à ses compagnons, quelque gi es •monstre couvert d'écaillés, dont, comme le jeune Tobie, vous Berez épouvantés, adressez-le moi afin que de son fiel j'offre un sacrifice à Jésus-Christ. » Et le secret sur lequel il comptait pour gagner ce pécheur n'était encore que la douceur. Il l'accueillait d'abord avec une bonté et des appellations vraiment rnelles, comme la chère et unique brebis pour laquelle le pasteur doit quitter les quatre-vingt-dix-neuf autres; il s'attenut sur sa misère, le plaignait avec effusion et, sans avoir

jamais à la bouche ni un mot acerbe, ni une parole blessante, lui facilitait l'ouverture de son âme et diminuait par des interrogations discrètes l'amertume de ses aveux. (Sa vie, 1. II, ch. xiv. Poussielgue, éditeur, 1879.)

83. Mais, dira-t-on, en agissant avec tant d'amabilité et de douceur, ne risque-t-on pas de favoriser l'égoïsme de certaines ! âmes avides d'attirer à soi toute la sollicitude, d'absorber toute j l'attention du père spirituel; n'est-il pas indispensable, au contraire, de garder une certaine réserve?

Sans.doute; mais cette réserve nécessaire n'exclut ni la bonté m l'intérêt. Veillons seulement à ce que ces âmes sentent toujours en nous le mot'f surnaturel et élevé qui doit nous guider, à j ce qu'elles voient clairement que c'est l'amour de Dieu seul qui ] nous inspire, et que nos sentiments d'affection paternelle et de J dévouement s'allient à un parfait détachement de nous-nu cela nous n'aurons point à craindre ces mièvrerie? douceurs affectées, ces sentiments trop naturels qui empêche- j raient les fruits de notre direction; et, d'un autre côté dirigés conserveront toujours pour nous un vrai respect, leur confiance filiale ne dégénérera point en une familiarité inconvenante.

Qui, il faut éviter ces tendresses molles et exagérées, mais on J doit aussi témoigner aux âmes une grande bienveillance et une affabilité qui les mette complètement à l'aise. Écoutons les reproches que faisait le Vén. Libermann à un directeur de Séminaire : « Je crois que vous négligez vraiment un peu trop vos pénitents à cause de votre emploi. Vous ne leur permettez pas de vous voir autant qu'ils en auraient quelquefois besoin; et, lorsqu'ils viennent hors du quart d'heure déterminé, si vous êtes justement en train de faire quelque chose, il doit vous arriver souvent de les expédier vite et de ne pas leur donner les conso- j lations qu'ils désirent; cela doit même se faire parfois avec une certaine brusquerie, parce que votre esprit est préoccupé et | que vous désirez terminer ce que vous avez en main. . . N'ayez jamais l'air d'un homme pressé; seulement, lorsqu'on voit que tout est terminé, on les renvoie en paix. Soyez toujours bien doux à leur égard, mais sans jamais les flatter et leur donner des marques sansibles d'affection. » (Lettre du 24 février 1838.)

LEIR DIRECTION 73

§ 2. La direction doit être ferme

84. Là bonté du directeur ne doit pas dégénérer en faiblesses qui manquerait de fermeté dans la direction n'atteindrait guèrevmieux Je but que celui qui manque de douceur. Les âmes, en effet, ne peuvent faire de progrès qu'à la condition de lutter sans cesse contre la nature. Elles ne s'y résignent pas toujours; elles cherchent des prétextes ou des excuses et sont heureuses de faire approuver leurs résistances ou leurs lâchetés.

Une remarque qu'un directeur doit faire fréquemment aux âmes indécises, faibles et inconstantes, pour couper court à leurs gémissements ou à leurs mauvaises excuses, c'est qu'elles ont toujours la grâce nécessaire pour remplir leurs devoirs et pratiquer la vertu. « Dieu vous aidait pourtant, leur dira-t-il, quand elles avoueront leur faiblesse en prétextant, pour se couvrir, que trop grande était la difficulté, trop dangereuse1 'occasion, Dieu vous soutenait, car II donne toujours la force quand Il impose un devoir. »

Sans doute il est dur de contredire ces bonnes âmes, il en coûte d'exiger toujours dts sacrifices, de faire des réprimandes, et pourtant il arrive que la volonté humaine, reculant devant des efforts nécessaires, refusant d'accomplir des actes d'abnégation trop pénibles, a besoin d'être poussée au bien avec énergie, quelquefois même avec rudesse ; alors la crainte des reproches obtient ce que les encouragements n'avaient pu obtenir. Si celui qui gronde fait preuve par ailleurs d'un dévouement tout paternel, s'il est évident qu'il ne cède ni à l'impatience, ni à l'agacement, si, comme nous l'avons montré dans saint Paul, il corrige ensuite par sa bonté l'amertume de ses réprimandes, sa direction ne peut manquer de porter de bons fruits.

Mais il est plus doux, plus agréable de se montrer conciliant; c'est pourquoi facilement on se persuade que c'est aussi plus sage; qu'on évitera par là d'éloigner les âmes faibles, d'éteindre la mèche qui fume encore. Hélas, plus d'une fois en agissant de la sorte c'est la grâce qu'on éteint, c'est l'Esprit- Saint qu'on éloigne. On se fait une réputation de bonté et de douceur à laquelle on tient par un sentiment trop humain et l'on ne favorise pas les vrais intérêts des âmes.

85. Alors même qu'une personne se trouble pour des riens et se laisse aller à de vains scrupules, il ne faut pas croire qu'il n'est besoin que de la rassurer et d'étouffer en elle toute crainte et tout remords. A côté des vaines angoisses que lui cause son imagination, et que le démon grossit, il y a place pour les remontrances du Saint-Esprit ; car, loin d'être irrépréhensibles, les scrupuleux ont ordinairement des défauts qui doivent être rigpureusement combattus; ce serait leur nuire beaucoup de ne pas leur apprendre à distinguer les reproches de la grâce des sottes terreurs de leur jugement faussé et de ne pas les engager à écouter les uns autant qu'à mépriser les autres.

Un guide prudmt et zélé prendra occasion des craintes qu'une âme éprouve pour l'aider à se connaître ; il lui montrera que si la constatation d'un défaut qui se révèle la jette dans l'abattemant, c'est que Pamour-propre la domine, encore; froissée de se voir misérable plus qu'elle ne le pensait, elle cède à son dépit et manque de courage pour la lutte. Elle devrait accepter, au contraire, avec reconnaissance les quelques lueurs que Dieu lui accorde pour lui faire voir l'abîme de misères qui est en elle. Ce ne sont encore que de faibles lueurs, car Dieu ne nous montre pas tout d'abord notre fond dans toute sa laideur; Il nous révèle à nous-mêmes- par degrés, augmentant sa lumière à mesure que nous en profitons. Heureux celui qui trouve un guide désireux de favoriser cette action illuminante de la grâce, un guide qui ne craigne pas d'humilier celui .qu'il dirige, et qui prenne soin en même temps de le soutenir dans la guerre à outrance contre la nature corrompue.

§3. — La direction doit être toute surnaturelle

S6. Suave et ferme, telle doit donc être la direction. Fortiter et suaviter. C'est ainsi que procède. la- Sagesse éternelle, et cette union de la force et de la douceur est comme le caehet de l'opération divine, la marque d'un zèle inspiré par l'Esprit-Saint. La direction aura facilement cette double qualité, si le père spirituel dans ses rapports avec ses dirigés s'oublie lui-même, et n'a jama;s en vue que la gloire de Dieu et la sanctification des âmes.

leur nrin

L'ange gardien a pour mission de manifester à son protégé-la volonté divine : il est en cela le modale parfait de tous ceuxù qui incombe la. lâche d'éclairer et do guider leurs fier (uelle

délicatesse, quel oubli de lui-même cet ardent et prudent ne ;->ager remplit sa mission : il n'altère en rien l'inspiration qu'il doit communiquer ; il ne mêle point sa propre volonté à la volonté divine; il sîeÉTaee et il attire l'attention de l'âme qu'il pnotègc non sur lui-même, mais sur son divin Maître; il semble ne s'approcher de cette âme que pour lui montrer par son propre exemple comment fa ciéature doit s'anéantir devant Dieu.

ne ssagers humains à qui Dieu donne la charge de faire connaître ses adorables volontés doivi nt imiter le désintéressement de l'ai ge gardien. Si trop confiants en eux-mênu s, s' appuyant trop sur leurs propres lumières et restant trop attachas à leur propre volonté, ils imposent leurs idées personnelles, alors ils substituent leur action à l'action divine, leur jugement aux inspirations de ''Esprit-Saint ; ils se mettent ainsi à la place de Dieu et usurpent ses droits, ce qui ne peut ai river sar.s que les âmes en souffrent, celle du dirigé comme celle du directeur.

'87. Quelle b?lle mission que celle d'un directeur; si on en était bien persuadé, qui donc regretterait, le temps consacré à écl 'es âmes, à les encourager, à les faire avancer dans l'amour divin? Chacune de ces âmes n'tst-el'e pas un temple où réside l'Esprit-Saint, et peut-on apporter trop de soin à orner et à embellir ces ternpl» s de, Dieu? Dieu ne tire-t-il pas plus de gloire de ces temples spirituels que des édifices matériels consacrés à son culte? Aux yeux des angi s et des saints, celui-là fait beaucoup pour l'honneur divin qui fait progresser une seule âme en foi et en charité. Pendant l'éternité entière, cette âme sanctifiée rendra à la Trinité Sainte de plus dignes hommages, et ainsi la gloire extérieure de Dieu sera éternellement accrue.

Si ces pensées étaient toujours présentes aux yeux du prêtre, elles soutiendraient puissamment son zèle. A chaque pénitent qui se présente à lui, le confesseur devrait se dire : « Cette ârne, Dieu me l'adresse pour que je lui.fasse quelque bien, il ne faut pas qu'elle sorte, d'ici sans emporter quelque fruit. » Ainsi l'on?se prémunirait contre la routine, et l'on s'acquitterait mieux de cette sublime fonction.

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