CHAPITRE PREMIER
Portrait des âmes ferventes
§ 1 . — Les âmes ferventes comprennent bien mieux que les âmes pieuses V abnégation évangélique
297. Nous avons expliqué plus haut (n° 150) ce qu'est la vie illuminative. Dans cette vie nous distinguons deux degrés, l'état de simple piété, que nous avons décrit, et l'état de ferveur, dont il nous reste à parler.
Les âmes pieuses, avons-nous dit, non contentes d'éviter le péché grave et de faire leur salut, ont une volonté sincère et constante de s'appliquer au service de Dieu et à la pratique des Vertus. Mais, à côté de ces excellentes dispositions il y a chez elles une lacune regrettable : elles ne comprennent pas suffisamment le renoncement évangélique et ne visent pas à V acquérir; de là , nous l'avons montré, naissent des défauts nombreux.
Les âmes ferventes entendent mieux V abnégation chrétienne et s'efjorcent sincèrement d'y parvenir. Fermement convaincues que Dieu ne les a pas mises sur la terre pour jouir et pour se contenter, mais pour gagner le ciel par l'épreuve et la lutte, elles cherchent à se renoncer partout et toujours. Aussi ne trouvet-on plus en elles les défauts choquants dont nous avons parlé : cette vanité sotte toujours pleine d'elle-même ou esclave des jugements humains, cette susceptibilité mesquine, ces préoccupations personnelles, pour ne pas dire égoïstes, que beaucoup de gens de bien portent jusque dans leurs bonnes œuvres, cet amour excessif de soi-même, de ses aises, de son bien-être,
qui chez trop de chrétiens s'allie à une foi vive et profonde, et dépare les qualités réelles.
Les fervents ne sont point encore, il est vrai, parvenus à la perfection, mais leurs fautes ne sont que des fautes passagères échappées à leur fragilité et toujours sincèrement regrettées. Elles ne procèdent plus de ces dispositions habituelles et permanentes qu'on se déguise à soi-même, que l'on excuse ou que l'on ne combat que mollement, comme il arrive, avons-nous dit, dans la simple piété. L'âme fervente se connaît, elle ne cherche point à s'excuser à ses propres yeux, et ces imperfections qu'elle avoue et déplore, elle a le désir sincère de s'en corriger.
§ 2. — Caractère et étendue de la charité des âmes ferventes
298. Pour mieux tracer le portrait des âmes ferventes, nous allons montrer comment elles l'emportent sur les âmes simplement pieuses dans la pratique des vertus chrétiennes. Commençons par la première et la plus importante, la charité.
Il ne sera pas superflu de rappeler ici les notions théologiques sur la charité.
Chacun est tenu d'aimer Dieu plus que toute chose; c'est la condition pour demeurer en état de grâce. Mais qu'est-ce au juste qu'aimer Dieu plus que toute chose?
Aimer Dieu plus que toute chose, c'est d'abord Lui vouloir plus de bien qu'à tout être quel qu'il soit, amor objective summus; c'est en second lieu avoir pour Lui tant d'estime et tenir tant à son affection qu'on préfère perdre tout plutôt que de se séparer de Lui, amor appretiative summus.
On peut encore avoir pour Dieu un amour plus véhément et plus intense que pour toute autre chose, et certes Dieu le mérite : ainsi l'aiment tous les élus au ciel, mais non tous les justes sur la terre. Dieu ne prescrit point cet amour plus intense, et voici la raison qu'en donnent les théologiens l : la volonté se porte avec d'autant plus de force vers l'objet de son amour que celui-ci l'impressionne plus fortement; or les objets sen-
1 Cf. Billuard, De charilate, diss. IV, art. I.
sibles touchent plus directement et émeuvent plus vivement que les êtres spirituels, sans être pour cela nécessairement préférés; on peut de même ressentir plus de passion pour un objet présent qui frappe les sens, par exemple un beau vêtement, un mets agréable, et cependant préférer à ces objets, que l'on estime de peu de valeur, un autre objet, pour lequel on ne ressent pas une aussi vive émotion, l'argent, par exemple, qu'il faudrait dépenser pour se les procurer.
L'amour que Dieu doit nécessairement exiger de ses créatures est donc un amour de préférence; et cette charité essentielle ne sera pas détruite par d'autres affections plus violentes, pourvu que celles-ci laissent à Dieu la première place, elle ne sera détruite que par le péché mortel.
299. On se demande quelquefois comment le péché véniel peut coexister avec cette vertu de charité qui doit, en tout, donner à Dieu la première place. Celui qui commet une faute vénielle aime-t-il réellement Dieu plus que toute chose? Quand un vaniteux, par exemple, cède volontairement et délibérément à son défaut, ne préfère-t-il pas à Dieu la satisfaction de sa vanité? Non; il refuse, il est vrai, à Dieu un acte de renoncement, mais il ne cède à sa passion que parce qu'il sait bien rester, quand même, l'ami de Dieu. Sa disposition à l'égard de Dieu demeure telle que s'il voyait dans cet acte coupable un cas de rupture avec Lui, il Lui sacrifierait aussitôt sa vanité, il préfère donc Dieu à sa vanité, et voilà pourquoi il ne fait qu'un péché véniel l.
Il en est de même, à plus forte raison, s'il s'agit d'une imperfection. Tel acte de renoncement — .par exemple, prendre un mets qui me plaît moins et laisser celui que je préfère — serait plus agréable à Dieu; mais Dieu ne me l'impose pas. Il me laisse libre et j'use de ma liberté. Si Dieu me commandait sous peine de péché véniel, j'obéirais aussitôt, mais II ne le fait pas; par ailleurs, l'acte est légitime et bon, puisque la fin, qui est de me nourrir, est bonne; il y a, il est vrai, une imperfection à faire un acte moins bon, quand on voit clairement qu'on en pourrait faire un meilleur, mais ce n'est pas là, évidemment, préférer la créature à Dieu.
1 Cf. S. Th., 1. 2. q. 88 a. 1 ad 2 et 3. Billuard, de peccatis, Diss., 8 a. 4, §2.
300. Maintenant, à quel motif obéira celui qui préfère Dieu à toute chose, qui ne veut pour rien au monde se séparer de Lui par une faute grave? Ce peut être un motif de crainte, pour ne pas aller en enfer; ce peut être un motif d'espérance, pour obtenir la béatitude céleste et jouir de la possession de Dieu pendant toute l'éternité (amor conçu piscentiœ); ce peut être un motif de reconnaissance pour les bienfaits de Dieu; enfin un motif d'amour en raison de ses amabilités infinies et sans retour sur soi-même. C'est ce dernier motif qui constitue la charité parfaite (formaïiter perfecta).
301. Ces notions données, il sera facile de montrer d'où dépend la valeur de l'acte de charité; cet acte est, en effet, plus ou moins méritoire et parfait, selon son étendue, son intensité et son motif.
D'abord, selon son étendue : l'acte de charité exclut essentiellement tout péché mortel; mais l'acte sera plus parfait s'il va jusqu'à rejeter tout péché véniel; il sera plus pariait encore (actus charitatis extensive perjectse) si, repoussant toute imperfection, il implique la résolution de faire toujours et en toutes choses ce qui est le plus agréable à Dieu.
La valeur de la charité se mesure en second lieu à son intensité et solidité; nous joignons ensemble les deux choses, la deuxième qualité étant le signe de la première. Une personne peut vouloir renoncer à toute faute vénielle et même à toute imperfection, mais d'une volonté inconstante et faible quoique sincère; tandis que chez une autre la même résolution sera plus énergique et plus ferme. L'acte d'amour de cette dernière sera plus parfait. La charité, intensive perfecta, qui exclut toute défaillance, n'est possible qu'au ciel.
Enfin, la valeur de l'acte d'amour de Dieu varie selon la perfection du motif qui l'inspire. Ilest clair que le motif delà crainte est inférieur à celui de l'espérance ou de la reconnaissance, et que le motif des perfections et amabilités divines est le plus élevé de tous.
302. Ces divers motifs peuvent coexister à la fois dans la même âme et dans le même acte. Ils n'en sont pas moins fort différents. Le motif tiré des perfections divines doit toujours
joint aux autres, car on doit toujours mettre Dieu audessus de tout, au moins d'une estime spéculative, et cette
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estime souveraine de Dieu en (raine forcément un commencement d'amour de Dieu pour Lui-même. Nous disons un commencement, car, tout en aimant Dieu en vue de ses perfections, la volonté peut ne pas être entièrement déterminée à préférer Dieu à tout, elle peut avoir besoin, pour arriver là, de l'influence des motifs inférieurs, comme la crainte, la reconmce.
Mais si ces divers motifs produisent des actes complets in génère suo, c'est-à-dire non pas une velléité, un désir inefficace, mais une détermination réelle d'éviter les fautes graves, le mérite de l'un n'est pas altéré par la présence de l'autre. Si Paote de charité parfaite existe, même dans son degré le plus infime, in infimo gradu, comme disent les théologiens, c'està-dire si le motif de l'amour de Dieu pris de ses perfections infinies, toute faible que soit son influence, agit cependant assez fortement sur la volonté pour la déterminer à éviter le péché mûri 9t immédiatement justifiée. Bien plus, les autres
considérations moins élevées, comme le désir de la béatitude éternelle, la crainte des jugements divins ou le sentiment de gratitude pour tous les bienfaits de Dieu, qui peuvent exister en mèm et qui, de leur côté, poussent à la même détermi-
na! ion, ne nuisent point au mérite de la charité; ils n'empêchent poinl mple, l'effet de la contrition parfaite, qui est la
iciliation du pécheur avec Dieu.
303. Ces principes posés, il est facile de les appliquer aux différentes classes de chrétiens que nous avons distinguées jusqu'ici. rite ou de contrition parfaite, tiré de
la bonté de Dieu en Lui-même, acte qui n'est pas aussi rare que quelques-uns semblent le croire, ne se rencontre guère cependant au début de la vie spirituelle : les commençants peu détachés d'eux-mêi u touchés des perfections divines
sont le plus souvent établis dans la résolution sincère d'éviter le péché grave par des motifs moins désintéressés; la crainte de Dieu, surtout, a une grande part dans cette détermination où ils sont de préférer son amitié à toute chose. 11 est vrai que ces motifs surnaturels, mais moins nobles, de crainte, d'espérance, de reconnaissance, peuvent leur servir comme d'échelons pour s'élever à un amour plus parfait. Quand la volonté, en effet, s'est déjà fixée dans le bien, quand, par exemple, elle n'éprouve
pas de tentation ou qu'elle a renoncé sincèrement, pour dis raisons d'un intérêt bien entendu, à tout acte gravement illicite, il lui devient facile de repousser avec une égale sincérité, comme déplaisant au Dieu souverainement bon, ces mêmes actes mauvais, et ainsi l'attrition peut amener à la contrition, l'amour de concupiscence ou la reconnaissance à la charité l. Mais ceci n'est pas très fréquent chez ceux qui en sont encore à la vie purgative parce qu'ils ne sont pas très portés à faire ces sortes de considérations; leurs pensées ne se tournent pas assez souvent du côté des choses surnaturelles pour que cet acte de vraie charité soit fréquemment renouvelé. En outre, il n'est guère intense, et bien souvent il ne s'étend pas à la détestation de toutes les fautes vénielles. Quant aux imperfections, en général ils n'en ont aucun souci.
304. Les chrétiens pieux produisent, au milieu d'autres actes d'amour moins parfaits, beaucoup d'actes de vraie charité. Le souvenir même des bienfaits de Dieu, bien qu'il engendre directement des actes de reconnaissance, peut les amener à l'exercice de la pure charité, puisque, en leur représentant sa bonté infinie, elle les rend de plus en plus attentifs à sa perfection. Comme par ailleurs ils ont une vive horreur du péché mortel, et que ceux mêmes qui y succombent quelquefois par entraînement et comme par surprise le regrettent aussitôt profondément, l'acte justifiant de charité ou de contrition parfaite sort assez spontanément de leur cœur, pourvu toutefois qu'ils se gardent du découragement où le démon cherche toujours à les jeter. Mais ces actes de charité ne sont pas très intenses; assez fermes, en effet, quant à l'exclusion du péché mortel, ils le sont beaucoup moins pour ce qui concerne le renoncement aux péchés véniels, et surtout aux imperfections; car des imperfections les chrétiens simplement pieux ne se préoccupent guère.
305. Chez les chrétiens fervents, les actes de pure charité sont devenus très fréquents, et ils sont bien plus parfaits sous tous les rapports. Leur foi étant plus vive, leur intelligence plus éclairée, ils saisissent mieux la beauté, la grandeur et la sainteté de Dieu et s'y complaisent davantage : amor complacentia>.
1 Cf. Sum. Théol., 2. 2. q. 26 a. 3.
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Par ailleurs, leur abnégation étant plus complète, il ne leur coûte point de renoncer au péché mortel, et même ils vont bien plus loin : quand ils protestent dé leur amour envers Dieu, ce qu'ils font souvent d'une façon plus ou moins explicite, ce n'est pas seulement les fautes graves qu'ils repoussent, mais aussi les fautes vénielles et les imperfections. Enfin, ce qui accroît encore la valeur de leur charité, c'est que chez eux le désir de plaire à Dieu et de voir Dieu glorifié, amor benevolentiœ, est plus vif, la haine des fautes graves plus puissante et plus forte que chez les chrétiens moins parfaits, et de plus leur résolution d'éviter les fautes légères et les imperfections est, sinon très ferme, du moins sincère. Ainsi leur mérite est supérieur à celui des âmes pieuses au triple point de vue du motif, de l'étendue et de l'intensité de leurs actes d'amour.
Nous disons qu'il est aussi plus grand en raison de la fréquence de ces actes d'amour divin. En effet, les chrétiens dont nous parlons ont d'une manière habituelle le cœur élevé vers Dieu : ou ce sont des actes affectifs qu'ils lancent vers ce Dieu, objet de leur tendresse; ou bien encore les œuvres mêmes qu'ils accomplissent, les travaux dont ils s'acquittent, offerts à Dieu et faits par soumission affectueuse à sa volonté, les sentiments de patience avec lesquels ils endurent les épreuves d'ici-bas et les victoires qu'ils remportent en luttant contre les tentations sont de véritables actes de charité. L'amour de Dieu n'est pas un incident dans leur vie, il en fait le fond, car ils sont animés d'un désir continu de tout rapporter à Dieu. « Nuit et jour, dit Suzo des habitants du quatrièmerocher.ilss'appliquent avec une grande sollicitude à dompter leur nature et à se vaincre eux-mêmes. »
Sans doute tout cela ne procède pas de la seule charité : les sentiments de reconnaissance envers Dieu, la préoccupation de ne pas négliger les intérêts de leur âme et d'accroître leurs mérites éternels ont une très grande part dans la direction sainte qu'ils impriment à toute leur vie; ce sont, du reste, des motifs très légitimes, inspirés par la foi et par conséquent surnaturels et méritoires. Il n'en est pas moins vrai que les actes de charité désintéressée, complaisance ou bienveillance, ne sont pas rares chez eux, et que leur amour est vraiment fervent.
§ 3. — Autres vertus des âmes ferventes
306. De cette ferveur d'amour découlent naturellement d'autres vertus, que les commençants et même les âmes pieuses ne possèdent pas au même degré. Et d'abord une grande confiance en Dieu. Sentant qu'elle aime Dieu et comprenant qu'elle en est aimée, comment l'âme fervente ne serait-elle pas pleine de confiance? Aussi, « moins liée qu'auparavant dans le service de Dieu, elle y agit avec beaucoup plus de liberté et d'étendue. Elle sent diminuer la crainte des peines de l'enfer, parce qu'elle perd la crainte servile, mais elle conserve une crainte plus vive d'offenser Dieu et sent en elle une grande confiance de Le posséder un jour. » (Sainte Thérèse, Demeure, iv, 3.)
Sa confiance va plus loin; comptant sur le secours de Dieu, elle se croit capable, avec l'aide de sa grâce, des œuvres les plus difficiles qu'il demandera d'elle. Sainte Thérèse, qui écrivait surtout pour des Carmélites appelées par vocation à la pratique des austérités, signale ici l'ardeur de l'âme pour la pénitence. La Sainte avait montré, dans la demeure précédente, l'âme pusillanime n'osant se mortifier de crainte de nuire à sa santé; elle avait aimablement plaisanté cette discrétion extrême qu'apportent dans la pratique de la pénitence les personnes peu courageuses et peu aimantes. Désormais « libre de l'appréhension qu'elle a\ait de perdre la santé par les pénitences, l'âme croit qu'il n'y en a point qu'elle ne puisse pratiquer avec le secours de Dieu et désire ainsi d'en faire encore de plus grandes. »
307. Une des marques les plus manifestes pour distinguer l'âme fervente de l'âme simplement pieuse, c'est la patience, qui, chez la première, est beaucoup plus affermie. « Elle redoute beaucoup moins les croix et les peines, parce que sa foi est plus vive, et elle ne doute point que si elle les embrasse pour plaire à Dieu, Il ne lui fasse la grâce de les souffrir avec patience; quelquefois même elle les désire, parce que nul bonheur ne lui paraît si grand que de faire quelque chose pour l'amour de Lui. » (Sainte Thérèse, loco citato.) Les âmes pieuses comprennent pourtant la nécessité d'endurer avec résignation les contrariétés de la vie et s'efforcent de le faire, mais que de
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illances ! Elles ne sont jamais contentes des croix que Dieu leur t'iivuir; il leur semble et elles affirment qu'elles seraient osées à souffrir toute autre chose, mais non ce qui leur arrive. Les âmes ferventes laissent Dieu choisir, dans sa sagesse, preuves qu'il juge les plus utiles à leur avancement, elles ne s'ingèrent pas à faire des remontrances à ce Dieu si bon, et, semblables aux enfants sages qui acceptent aussi bien de leur mère les remèdes pleins d'amertume et les gâteaux succul.'ii I s, elles sont soumises à la volonté divine, qu'elle leur apporte des consolations ou des épreuves.
« Ce qu'il y a de mieux en tout cela, c'est que les peines, les humiliations et tous les autres maux spirituels qui, autrefois, Ment de tout leur poids à éloigner l'âme de Dieu, à la replier sur elle-même et à la tenir dans une espèce d'incapacité et d'inaptitude de s'appliquer à Dieu et aux choses de Dieu, font maintenant un effet contraire. Plus ces peines et tribulations sont \iolentes, plus l'âme est intimement unie à Dieu, et plus aussi elle s'applique vigoureusement aux œuvres divines qu'elle a entre les mains; en sorte que l'effet direct de ces peines est d'unir l'âme à Dieu. » (Libermann, Lettre à un Directeur de Séminaire du 28 avril 1839.)
308. Il va sans dire que les autres vertus ont suivi chez l'âme U . ve .le la même progression : son humilité est plus profonde. « Comme elle connaît plus parfaitement la grandeur de son Dieu, elle s'anéantit davantage dans la vue de sa propre misère. » (Sainte Thérèse, loco citato.)
Son détachement du monde est plus complet. « Elle voit que tous ses plaisirs ne sont qu'un pur néant; ainsi, peu à peu, elle s'en détache sans peine parce qu'elle est plus maîtresse d'elle-même qu'elle n'était auparavant. » (Ibid.)
Si elle s'applique à procurer le bien du prochain, c'est plutôt par un sentiment de charité chrétienne que par un mouvement naturel de sympathie ou de compassion ; aussi désire-t-elle beaucoup plus le bien spirituel de ceux qu'elle aime que leur satisfaction temporelle.
Si donc on la voit condescendante, affectueuse, maternelle, prodigue d'elle-même près de ceux qui souffrent, que l'on se garde bien d'attribuer ce dévouement à la sympathie naturelle, ou encore à la commisération que fait naître dans un cœur
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Lien né le spectacle des souffrances humaines. L'âme fervente a des vues plus élevées; elle sait pour quelle fin Dieu permet la douleur et elle veut, tout en la soulageant, aider son prochain à en tirer profit. Elle souffre, il est vrai, quand elle voit souffrir ceux qu'elle aime, mais cette compassion naturelle et fort légitime est dominée par les pensées de foi qui la dirigent dans toute sa conduite.
309. Tous ces actes de foi, de soumission à la volonté de Dieu, de détachement, de charité, etc., sont, en général, bien plus rapides que chez les âmes pieuses; ce n'est plus à force de raisonnements qu'on accepte les peines de la vie, ou qu'on en accomplit les devoirs; du premier coup d'ceil l'âme pleine de foi voit la volonté divine et comprend l'obligation d'y adhérer. Par ailleurs, sa volonté est établie en Dieu. Débarrassée, en grande partie du moins, de cette multitude d'affections naturelles, de recherches de soi-même qui entravent la liberté de l'âme pieuse, elle va directement à Dieu et fait les choses sans hésitation, avec droiture et pureté l.
310. Ainsi disposées, ces âmes font relativement peu de péchés. Il ne faut pas, sur ce point, s'en rapporter aveuglément à l'accusation des pénitents : les uns accusent tout ce qu'ils sentent mauvais en eux; d'autres, qui ne sont pourtant pas plus parfaits, mais qui sont intimement persuadés de ce principe qu'il n'y a de coupable que ce qui est volontaire, ne parlent point de ces nombreuses tendances mauvaises qu'ils constatent en eux, mais sans y céder; ou bien le consentement est si léger que leur propre culpabilité leur échappe. « Ne vous troublez point, écrivait saint François de Sales à Mme de la Valbonne, de quoi vous ne remarquez point toutes vos menues chutes pour vous en confesser; non, ma fille, car comme vous tombez souvent sans vous en apercevoir, aussi vous vous relevez sans vous en apercevoir. » (Lettre du 15 mai 1627.)
Quand une âme, par ailleurs peu avancée, ne trouve que peu ou point de péchés à confesser, il faut en conclure qu'elle n'est guère clairvoyante et qu'elle a d'elle-même une connaissance bien imparfaite; cette âme a-t-elle au contraire toutes les marques de la ferveur, il ne faut pas la troubler en lui repro-
MTJf. Libermann. Lettre à un Directeur du Séminaire, du 28 avril 1835.
chant son aveuglement, puisque, on le voit clairement,, elle n'a pas pour cela une trop haute idée d'elle-même.
311. Notons encore à l'avantage des chrétiens fervents qu'étant plus détachés d'eux-mêmes, ils ont acquis, toutes choses égales d'ailleurs, un jugement bien plus droit et bien plus sûr. Ainsi, à égalité d'intelligence, un chrétien imparfait trop épris de ses idées, surtout trop attaché à ses volontés, ne souffrant pas d'être contredit ou contrarié, est souvent, sans s'en rendre compte, injuste envers ceux dont les actes contrecarrent ses projets; le chrétien fervent, plus renoncé, plus dégagé de ce qui lui est personnel, est, par là même, plus impartial dans ses jugements et moins sujet à l'erreur.
§ 4. — Imperfections des âmes ferventes
312. Après ce portrait, peut-être sera-t-on tenté de dire comme le Bienheureux Suzo, quand Dieu lui eut montré les habitants du quatrième rocher et lui eut décrit leurs dispositions intimes : « Seigneur, ils doivent vous être chers, car ils sont parfaits. » Et, en effet, les gens du monde, quand ils sont . bien disposés à leur égard — car il faut toujours compter avec la malice humaine — admirent avec raison des sentiments et une conduite aussi exemplaires, dont eux-mêmes sont si éloignés; ils s'en étonnent et sont bien vite portés à canoniser ces âmes ferventes.
Telle n'est pas, pourtant, l'opinion des Saints. « Us me sont chers, répond le Seigneur à Suzo, mais ils ne sont pas encore parfaits. . . le démon les trompe par ses ruses. . . Ils tombent dans ses pièges en faisant leurs actions avec complaisance et volonté propre. . . Quoiqu'ils soient bien avant dans ma grâce et mon amitié, le défaut de détachement de leur volonté les prive de ces faveurs particulières et secrètes que j'accorde à mes bien-aimés; et à cause de cette imperfection qui est en eux, il faudra qu'ils soient purifiés dans les flammes du purgatoire, et ils auront dans le ciel une place moins haute que mes amis intimes. »
Sainte Thérèse recommande aux personnes qui se trouveront dans cet état « d'éviter avec un soin extrême les occasions d'offenser Dieu, parce que l'âme, loin d'avoir toutes ses forces,
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ressemble encore au polit enfant que sustente le lait de sa mère et qui ne peut s'éloigner de son sein sans s'exposer à périr. • il Ve Demeure, eh. m.)
313. Ainsi, quoique les excellentes dispositions que nous venons de décrire soient devenues les dispositions ordinaires de ces personnes, il se rencontre encore chez elles bien des défaillances : elles sont plus ardentes que fermes. Elles ont bien le désir sincère de se renoncer en tout et toujours, et elles accomplissent, en réalité, des actes d'abnégation fréquents et généreux; toutefois, elles sont encore loin du renoncement absolu; ■elles ont de grandes vues de perfection plutôt qu'une perfection réellement acquise.
Éprouvant en elles-mêmes des sentiments vifs d'amour de Dieu, des désirs ardents de Lui consacrer toute leur vie, elles sont portées à s'abuser et à croire qu'il n'y a plus de place en elles pour l'amour-propre.* « Vous me dites, écrivait saint François de Sales à une dame, qu'en quelle sauce que Dieu vous mette, ce vous est tout un. Or. sus, vous savez bien en quelle sauce il vous a mise, en quel état et condition, et dites-moi, vous est-il tout un? Vous n'ignorez pas non plus qu'il veut que Vous payiez cette dette journalière de laquelle vous m'éerhvz, et néanmoins ce ne vous est pas tout un. . . La Mère T!> que vous aimez tant, dont je m ! réjouis, dit en quelque endroit que, bien souvent, nous disons d • telli s paroles par habitude et certaine légère appréhension, et nous est avis que nous le disons du fond de. l'âme, bien qu'il n'en soit rien, comme nous découvrons par après en la pratique. » (Édition Briday, t. VI, p. 382.)
La remarque faite ici par saint d S. dis, se vérifie
souvent : les bons propos, les désirs de perîeotioQ de ces âmes ardentes ne partent pas toujours du fond de rame; ils sont sincères et la volonté y a bien sa part, mais l'imagination et la - lisibilité y ont encore une part trop grande, parce que les facultés inférieures sont encore trop actives et imparfaitement soumises à la domination des facultés supérieures : il y a alors plus d'élan que de fermeté, plus d'enthousiasme que de force. De là peuvent venir de notables erreurs, non seulement chez les personnes elles-mêmes portées à se juger plus avancées qu'elles ne le sont, mais aussi chez ceux qui les approchent, qui les entendent parler et qui ne voient pas leurs faiblesses.
314. On voit encore que le renoncement de et s personnes est loin d'avoir atteint le degré auquel elles aspirent, à ce qu'il leur reste certaines préoccupations toutes naturelles, dont elles voudraient se défaire, et qui les poursuivent et les harcèlent; on le voit également à ce qu'elles prêtent encore trop d'attention aux vains bruits du siècle, aux nouvelles mondaines, politiques ou autres. Comme elles n'ont pas encore eu ces fortes épreuv< s qui tranchent toutes les attaches et communiquent à l'âme la véritable abnégation, il reste bien des choses qu'elles alT .'L'tionnent trop vivement sur la terre: on les voit encore se Maire dans les satisfactions et jouissances d'ici-bas, mais d'une manière modérée et d'ordinaire sans offense de Dieu.
EUçs voudraient bien, avons-nous dit, se mortifier en tout, mais souvent, quand la nature trouve, sans l'avoir cherchée, quelque satisfaction, on s'y repose, on accepte la jouissance, tout en se disant qu'il vaudrait mieux y renoncer; le courage n'est pas aussi ferme que la foi est éclairée. Si la satisfaction qu'elle goûtait vient à lui être enlevée, l'âme fervente se soumettra volontiers et rapidement, car elle connaît le prix des croix, et elle est heureuse d'avoir ce sacrifice à offrir à son Dieu ; qu'elle ne se flatte pas pour cela d'avoir atteint la parfaite abnégation; bientôt, hélas! d'autres occasions se présenteront où elle aura de nouveau la preuve de sa faiblesse. Combien de fois pourra-t-elle dire encore : Video meliora proboque, détériora sequor : Je vois le bien, je l'approuve, et c'est le mal que j'accomplis. Ainsi, pour donner des exemples assez fréquents, ces personnes auront formé le propos de commencer la journée par un petit sacrifice qui, tout léger qu'il paraisse, coûte à la nature, en sortant du lit, à leur réveil, sans retardement, puis le moment venu, elles resteront inertes; d'autres auront résolu de faire de leur repas une occasion de mortification, et. elles céderont à la sensualité, etc. ; les résolutions sont sincères, mais il y a défaillance au moment de l'exécution.
Sans avoir la raideur et l'obstination de beaucoup d'âmes pieuses, il y a encore bien des circonstances dans lesquelles, plus ou moins consciemment, elles tiennent à leurs volontés; et quand les petits événements de la vie ne tournent pas à leur gré, elles ne se résignent qu'à demi et gardent au fond du cœur un secret mécontentement. Il y a plus qu'elles ne pensent
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d'ardeur naturelle même dans leurs bons désirs, et de sentiments humains dans leurs joies comme dans leurs ennuis, dans leurs espérances comme dans leurs anxiétés.
315. Dans les actes de renoncement qu'elles font souvent et avec sincérité il demeure en elles quelque désir de grandeur, quelque envie d'élévation, mais uniquement sur le terrain spirituel. Elles sont trop éclairées pour ne pas dédaigner les honneurs mondains, pour rechercher avec empressement ces petits succès humains où se complaît la vanité des imparfaits; mais elles n'ont pas un égal dépouillement des avantages spirituels. Ainsi, même des croix que la Providence leur envoie elles tirent occasion de s'estimer elles-mêmes l. Souvent, d'ailleurs, elles s'exagèrent leurs peines et volontiers se persuadent quebien peu d'âmes ont des épreuves égales aux leurs.
De là vient encore qu'on ne les voit pas toujours se réjouir du bien que font les autres, comme on aurait le droit de s'y attendre. « C'est pour cela (parce que l'amour-propre n'est pas mort) que nous n'avons pas la consolation que nous devrions avoir, quand nous voyons les autres bien faire; car, ce que nous ne voyons pas en nous ne nous est pas si agréable, et ce que nous voyons en nous est fort doux, parce que nous nous aimons tendrement et amoureusement. » (Saint François de Sales. Lettre à une religieuse, écrite en 1615.) Ne trouve-t-on pas des personnes très bonnes, jugeant favorablement leurs propres œuvres et sévèrement celles des autres?
316. Nous avons dit que les âmes ferventes ont, en général, une grande confiance en Dieu. Chez beaucoup, il se joint à ce sentiment une assurance d'elles-mêmes qui n'est pas exempte de témérité; chez d'autres, au contraire, la confiance laisse à désirer, soit qu'elles fassent trop fond sur les moyens humains, soit qu'elles ne comptent pas assez sur la bonté sans bornes, sur la providence toute paternelle de Dieu : c'est un reste d'esprit humain, de prudence mondaine, qu'on ne rencontre pas chez les vrais amis de Dieu.
317. Le lecteur se souvient de la description faite plus haut (n° 241) de l'empressement. Or, parmi les personnes dont nous parlons, lesquelles, avancées dans la piété, n'ont pas atteint
1 Cf. Libermann. Lettre 113, du 8 juillet 1838, et Lettre 191.
la perfection, un grand nombre y sont fort sujettes l. D'autres, au contraire, ont encore, malgré leur désir sincère de perfection absolue, un grand fond de mollesse et de lâcheté. Chez les unes et les autres, on remarque des alternatives assez sensibles de hausse et de baisse, des temps de ferveur et de demi-relâchement. Quand une âme, sortie de la période des grâces sensibles, se maintient sans aucune fluctuation dans des dispositions ardentes et généreuses, c'est qu'elle a atteint l'état de perfection.
318. En résumé, les âmes ferventes sont supérieures aux âmes pieuses qui « bien résolues d'aimer Dieu, sont néanmoins encore novices, apprenties, tendres et faibles; si qu'elles aiment voirement la divine suavité, mais avec mélange de tant d'autres différentes affections, que, leur amour sacré étant encore comme en son enfance, elles aiment avec Xotre-Seigneur quantité de choses superflues, vaines et dangereuses ». Les âmes ferventes « ont retranché tout l'amour qu'elles avaient aux choses dangereuses et, néanmoins, ne laissent pas d'avoir des amours dangereux et superflus, parce qu'elles affectionnent avec excès et par un amour trop tendre et passionné ce que Dieu veut qu'elles aiment... Ces âmes donc aiment voirement trop ardemment et avec superfluité, mais elles n'aiment point les superfluités, ains seulement ce qu'il faut aimer. » (Amour de Dieu, 1. X, ch. iv.)
'«La troisième sorte de précipitation se rencontre en ceux qui sont entièrement bons, vraiment mortifiés en la malignité de leur nature, quoiqu'ils ne le soient pas du tout en leur activité; ils agissent par vertu et ne paraissent point défectueux; mais, à cause de cette activité, ils agissent souvent par nature en beaucoup de choses et préviennent le mouvement de la grâce, empêchant la perfection de la vie intérieure de Jésus-Christ en eux, et souvent même de la vie divine, laquelle trouve opposition en ce que. par cette même activité, quoique nullement maligne, ils agissent par eux-mêmes, lorsqu'ils devraient donner lieu au Saint-Esprit, qui ferait beaucoup plus et incomparablement mieux qu'ils ne sauraient faire. Mais parce que le Saint-Esprit ne s'introduit que dans une nature morte, pour y établir sa douce et sainte vie, et que, d'ailleurs, 11 est grave et plein de douceur, Il se retire, voyant la nature qui s'introduit d'elle-même, et II ne peut faire les grandes choses qu'il fait en ceux qu'il possède entièrement; et cela arrive quelquefois par le seul obstacle de cette activité, qui est toujours fondée en quelque amour-propre. » (Surin, Catéch., t. II, lre partie, ch. v.)