CHAPITRE II Les Progrès de Pâme fervente
§ 1. — Comment Vâme a pu s'élever jusqu'à la ferveur
319. Les âmes ferventes sont donc celles qui ont un désir sincère de se renoncer en toutes choses et qui travaillent sérieusement à s'élever jusqu'à cette parfaite abnégation, mais sans y avoir encore atteint.
Les âmes qui ont conçu le plus vite» ce désir si louable et si excellent sont celles qui ont été favorisées de grâces sensibles fort abondantes, qui dans des oraisons affectives très douces et très fortes auxquelles se mêlent ensuite les premières faveurs contemplatives, ont reçu beaucoup de lumières. Dieu, qui veut les amener à la perfection, leur en a fait comprendre et l'étendue et les avantages.
Les impressions de la grâce, nous l'avons déjà remarqué, sont plus fortes et plus abondantes chez les âmes qui mènent une vie recueillie et mortifiée. Cependant, même chez elles, ce ne sera pas du premier coup que les faveurs sensibles produiront leur effet ; elles n'envisageront pas d'abord comme le but de leurs efforts ce renoncement de tous les instants. La lumière se fait en elles peu à peu. Ainsi telle personne commencera par concevoir un vif regret de ses péchés, elle se sentira brisée de douleur d'avoir offensé son Dieu ; si, sous l'impression de ce sentiment, elle se montre de plus en plus fidèle au recueillement et à la mortification, l'impression ne fera que s'accroître, la poursuivant au milieu de ses travaux, lui insp'rant un amour pour son Dieu de plus en plus ardent et, par la pénitence, la conduisant insensiblement au désir du total renoncement.
320. D'autres y arrivent par la considération de la croix et des souffrances de Notre-Seigneur. Si l'âme qui se sent touchée par la pensée de ce mystère en entretient en elle-même le souvenir, si elle sait éloigner les distractions et les préoccupations qui en affaibliraient l'impression, si elle s'applique à rendre à Jésus crucifié dévouement pour dévouement, sacrifice pour sacrifice, elle se sentira bientôt embrasée de l'amour de la
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croix, du désir de souffrir pour Notre-Seigneur et de s'immoler
irement pour Lui.
Cette dernière voie est la plus courte çt la plus efficace, elle mène plus vite à la contemplation l et à la ferveur. Plusieurs arrivent au même but par d'autres considérations; pour le plus grand nombre ce ne sera pas une considération unique, mais l'ensemble dt s lumières reçues dans leurs oraisons et dans leurs moments de recueillement qui les éclairera peu à peu sur la
->ité de mourir à eux-mêmes et leur inspirera un désir lie vivre plus que pour Dieu.
321. Ceux qui donnent moins à l'oraison reçoivent évidemment moins de secours de ce saint exercice. Ils peuvent toutefois parvenir à des dispositions équivalentes à celles que nous venons de dire, par un chemin moins direct et moins facile, à savoir par une fidélité constante aux devoirs de leur état et par l'acceptation généreuse des sacrifices que ces devoirs leur imposent. Si de cette façon ils seforment à ne jamais agir par amour-propre, mais purement par obéissance à Dieu, même quand ils sont privés de ces suavités spirituelles qui soutiennent si puissamment les âmes pieuses, s'ils s'oublient constamment eux-mêmes pour mieux se dévouer au service de Dieu et du prochain, ils s'affermissent dans la pratique du renoncement et deviennent fort méritants.
Il en est d'autres, dans le monde surtout, qui s'adonnent encore moins à l'oraison proprement dite, mais que la Providence fait passer par de dures et continuelles épreuves; leur vie n'est qu'une suite d'amertumes, de déceptions, de contradictions et d'ennuis. Tout profite aux cœurs généreux; ceux-ci par leur soumission, leur confiance en Dieu, que ces coups n'ébranlent pas, par leurs prières qui deviennent plus fréquentes à mesure que les épreuves se multiplient — leur recours à Dieu étant alors pour ainsi dire continu — s'élèvent à un haut degré d'amour et sont véritablement fervents.
322. Enfin Dieu conduit encore à cette disposition de ferveur des âmes pieuses mais imparfaites, en les laissant assaillir par de rudes tentations, qu'elles combattent vaillamment, et qui les forcent à se dépouiller d'elles-mêmes.
1 Cf. Vén. Libermann, Ecrits, p. 165.
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« J'ai vu, dit le Vén. Libermann, beaucoup de jeunes gens dans ces crises plus ou moins fortes : c'est un état d'épreuve par lequel Dieu fait passer bien des âmes qu'il veut employer à son service, pour les consolider et se les attacher invariablement. Eh bien ! pas un seul de ceux chez lesquels l'épreuve s'est portée sur plusieurs points, sans se concentrer sur une passion entre les plus dangereuses, pas un seul n'a abandonné le service de Dieu; tous ont tiré un profit considérable de la tentation. Parmi ceux que j'ai vus, en moindre nombre, chez lesquels l'épreuve a pris une tournure de concentration, et s'est portée comme centre et point de départ sur une passion importante, je ne vois en ce moment qu'un seul qui ait échappé à la grâce du bon Dieu et manqué sa vocation. Tant il est vrai que ces épreuves sont, généralement et presque universellement, faites pour la sanctification des âmes. » (Lettre du 16 juin 1850, citée par le card. Pitra. Vie du V. Libermann.) — Il est vrai que les conseils et les prières d'un tel directeur devaient fortement aider ces âmes à rester dans la bonne voie.
« Une fois, dit encore le Vénérable Père, j'ai vu un caractère d'orgueil dans cette épreuve. J'avoue que j'eus des inquiétudes extrêmes, parce que je n'avais pas alors assez d'expérience des choses de Dieu : il y a de cela quinze à dix-huit ans. Celui qui fut ainsi éprouvé est devenu un excellent prêtre, qui persévère dans la piété et la ferveur, parvenu même à une grande humilité, quoiqu'il se soit toujours trouvé dans des circonstances qui favorisaient l'orgueil ». (Lettre du 4 mai 1851, citée par le cardinal Pitra. Vie du V. Libermann.)
323. En résumé, telles sont les voies par lesquelles Dieu amène une âme au désir de se donner toute à Lui et, après l'avoir conduite jusque-là, l'affermit dans cette excellent!' disposition : oraisons affectives ardentes, pratique généreuse de devoirs pénibles, tribulations, tentations. Le plus souvent ces divers moyens se combinent^ et se prêtent un mutuel appui, ou encore ils alternent et, agissant successivement dans le même sens, ils procurent aux âmes fidèles un grand progrès, comme il nous reste à le montrer,
§2. — Comment les âmes, s* affermissent dans le renoncement. Les deuv pliases de la ferveur : ferveur sensible, ferveur acquise. La nuit des sens. La pure foi.
324. Q ,io lo lecteur nous permette de revenir un instant sur nos pas et de rappeler quelques principes qui trouvent encore ici leur application. Quand l'âme, avons-nous dit, s'adonne sérieusement au service de Dieu, et qu'elle y apporte une réelle bonne volonté, elle est bientôt fortement encouragée à l'amour di s vertus chrétiennes par les grâces qu'elle reçoit, grâces qui, agissant sur ses sens et son imagination, touchent puissamment et suavement son cœur, ou qui présentent à son esprit des motifs si clairs; des raisonnements si convaincants, qu'elle ne peut pas, pour ainsi dire, s'y montrer rebelle.
Après une période dont la longueur varie, il s'opère une transformation dans les opérations de la grâce : la sensibilité s'émousse, les émotions sont moins douces et moins fréquentes; les motifs de s'appliquer au service de Dieu, qui jadis saisissaient vivement; ne causent plus une aussi forte impression.
Si l'âme, en ce moment, n'est pas encore parvenue à la ferveur, si elle n'a pas conçu la résolution généreuse de se renoncer en tout, de mourir entièrement à elle-même, elle reste comme fixée dans l'état de simple piété, tel que nous l'avons dépeint; privée, en partie du moins, des grâces sensibles qui la soutenaient, ses progrès sont sinon complètement arrêtés, du moins ralentis l.
325. Mais il arrive souvent que l'âme, au moment où se produit cette transformation, est déjà entrée dans la ferveur et le désir du parfait renoncement; cette crise alors sert à l'affermir. Aux sentiments affectifs violents succède une disposition plus calme, mais aussi plus solide et non moins énergique, la ferveur de volonté remplace la ferveur sensible, et la contem-
1 II lui reste un moyen de s'élever plus haut : qu'elle vive dans le recueillement et qu'elle s'applique de tout cœur à se mortifier (V. supra n°» 196 et 204); la mortification, attirant sur elle de nouvelles grâces, lui fera enfin comprendre tout le prix de la parfaite abnégation; elle s'efforcera sérieusement d'y atteindre. Il peut se faire aussi que la Providence lui ménage de dures tribulations qui, courageusement supportées, lui donnent un nouvel élan vers la vie parfaite.
plation, qui avait pu, jusque-là, se montrer par intervalles, peut devenir plus fréquente.
Chez certaines personnes cette transformation salutaire se remarque à peine; elles acceptent avec tant de résignation la soustraction des douceurs sensibles, elles sont si soumises à la volonté divine qu'elles ne songent pas à s'en plaindre. Du reste, Dieu peut leur épargner ce qu'il y a de plus pénible dans cette épreuve. Mais le plus souvent la crise est douloureuse. « Quand le Seigneur, dit saint Jean de la Croix, sèvre ces âmes des tendresses sensibles, il les jette dans des aridités et des ténèbres intérieures afin de les délivrer de toutes leurs imperfections et de leurs goûts enfantins, et de leur faire acquérir les vertus par un moyen tout différent.
« Il les environne de ténèbres si épaisses qu'ils ne savent plus de quel côté s'orienter, malgré les efforts de leur imagination et de leurs raisonnements. Incapable de méditer comme autrefois, leur sens intérieur est abîmé dans cette nuit et abandonné à la sécheresse. Non seulement ils ne trouvent plus ni jouissance ni saveur dans .les exercices et les œuvre s de piété, où ils avaient coutume de tant se délecter, mais en outre ils sont plongés dans des torrents d'amertume. C'est que Dieu, les voyant un peu grandis, les sèvre du lait de ses douceurs, à dessein de les fortifier et de les faire sortir de leurs langes; Il les descend dans ses bras et les met sur leurs pieds pour leur apprendre à marcher, ce qui paraît bien étrange à ceux qui se complaisaient dans le système contraire. » [Nuit obscure, I, 8.)
326. Ce qui rend souvent cette crise, cette nuit des sens comme l'appelle saint Jean de la Croix, plus douloureuse encore, c'est non seulement que l'âme doit s'y détacher des douceurs sensibles qui lui tiennent tant à cœur, mais en outre acquérir une plus juste connaissance d'elle-même, et il faut pour cela qu'elle subisse des humiliations intérieures fort pénibles.
« Le grand secret de la conduite de Dieu sur une âme qu'il veut sanctifier, dit le P. Grou, c'est de lui ôter toute espèce de confiance en elle-même, et, pour cela, de la livrer à toute sa misère. Il n'a qu'à retirer sa grâce sensible, qu'à laisser l'âme à elle-même, qu'à l'exposer à la plus légère tentation. Bientôt elle sent du dégoût, de la répugnance; elle voit partout des obstacles et des difficultés, elle succombe dans les plus petites
occasions; un regard, un geste, une parole la déconcertent, elle qui se croyait supérieure aux plus grands dangers. E'ie passe à l'extrémité opposée : elle craist tout, elle désespère de tout, elle pense qu'elle ne pourra jamais se vaincre en rien; elle est tentée de tout abandonner. Et, en effet, elle renoncerait à tout si Dieu ne venait bien vite à son secours.
« Dieu continue cette conduite à l'égard de l'âme jusqu'à ce que, par des expériences réitérées, il l'ait bien convaincue de son néant, de son incapacité à tout bien et de la nécessité où elle est de ne s'appuyer que sur Lui seul. A cela servent les tentations où elle se voit cent fois prête à succomber, et où Dieu la soutient lorsqu'elle ne voit plus de ressource; la révolte des passions qu'on croyait éteintes, et qui se soulèvent avec une violence extrême, jusqu'à obscurcir la raison et mettre l'âme à deux doigts de sa perte; des fautes de fragilité de toute espèce, dans lesquelles Dieu laisse exprès tomber l'âme pour l'humilier; des dégoûts, des difficultés étranges dans la pratique de la vertu, de fortes répugnances pour l'oraison et pour les autres exercices de piété, en un mot le sentiment vif et profond de la malignité de la nature et de son aversion pour le bien. Dieu emploie tous ces moyens pour anéantir l'âme à ses propres yeux, pour lui inspirer de la haine et de l'horreur pour elle-même, pour la convaincre qu'il n'est pas de crime si horrible dont elïe ne soit capable, pas la moindre bonne action, pas le moindre effort, pas le moindre désir ni la moindre bonne pensée qu'elle puisse produire d'elle-même. » (Manuel des âmes intérieures, p. 39.)
Il arrive même quelquefois que l'âme « est assaillie par l'esprit blasphémateur; toutes ses pensées sont traversées par d'affreux blasphèmes suggérés à l'imagination avec tant de violence que parfois même sa bouche semble les proférer, ce qui est pour elle un indicible tourment ». (Nuit obscure, 1, 14.)
327. Ceux qui subissent ces tentations si vives s'en étonnent et en sont parfois tout déconcertés; ils seraient moins surpris s'ils comprenaient que très souvent la tentation est un châtiment autant qu'une épreuve. Per quee quis peccat, per hœc et torquetur (Sagesse, xi-17) : on est puni par où l'on a péché. Vous gémissez des assauts que vous livre le démon de la colère, de la jalousie, de la haine, mais ne vous êtes-vous point exposé à ses coups en négligeant la pratique de l'humilité, de la douceur, de la charité
fraternelle? N'avez-vous pas, plus d'une fois, en cédant aux suggestions du tentateur, augmenté son pouvoir? Chaque victoire que vous remportez accroît vos forces, car elle attire sur vous des grâces plus puissantes, elle affaiblit vos mauvaises tendances et affermit votre volonté; mais chacune de vos défaites donne à votre ennemi un avantage contre vous. L'armée qui assiège une place forte devient plus redoutable à chaque redoute qu'elle emporte, à chaque fort dont elle s'empare, et Jes assiégés ont plus de peine à repousser l'ennemi, tant qu'ils n'ont pas reconquis, au prix de durs sacrifices, tout le terrain perdu.
Les tentations doivent être pour les âmes fidèles une leçon qui leur rappelle avec quel soin elles doivent veiller sur ellesmêmes et éviter les occasions de péché. Elles sont aussi un moyen d'expiation, une facilité offerte aux âmes par la miséricorde de Dieu de payer leur dette à son infinie justice; c'est par là même un moyen très efficace de purification, Dieu punit en père et quiconque veut profiter du châtiment devient meilleur et plus saint.
Les tentations, les révoltes de la nature, les peines et tribulations ne constituent pas cependant la purification des sens; ce sont dts circonstances accessoires qui l'accompagnent assez ordinairement et la rendent plus complète.
328. Considérée en elle-même, la purification, la nuit des sens consiste dans une suite d'ariditis qui prive Vâme, sans faute de sa part, des consolations qu'elle éprouvait auparavant, lui rend très difficile et comme impossible Vexercice de la méditation, et lui fait même ressentir un profond dégoût des choses de ce monde. Nous disons : sans faute de sa part, parce que la sécheresse peut être causée par des actes coupables, par le relâchement dans le service de Dieu, par des attaches déréglées entretenues volontairement et qui arrêtent tout élan vers le bien. Si tel en était le principe, on ferait cesser l'aridité en revenant généreusement à la pratique des vertus chrétiennes, et spécialement au recueillement et à la mortification. Mais si la sécheresse ne tient à aucune cause semblable, si elle n'enlève pas la pensée fréquente de Dieu et le désir sincère et constant de Lui demeurer fidèle en toutes choses, si elle est accompagnée d'une vive anxiété provenant de ce qu'on ne peut servir Dieu et l'aimer comme on voudrait, il ne faut
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voir en cette aridité et cette impuissance qu'une épreuve toute providentielle.
C'est en effet Dieu qui agit. Il veut affermir l'âme, la dégager des facultés sensibles et la forcer à entrer dans ce qu'on a appelé la vie de pure foi ou de foi nue. La grâce alors prend une nouvelle forme; elle affecte directement non plus la partie inférieure de l'âme où se trouvent les facultés sensibles, ni même la partie supérieure où s'exercent les raisonnements, mais la partie suprême où s'opèrent ces intuitions de l'intelligence, qui voit la vérité d'un simple coup d'œil sans raisonnements longuement déduits. Alors les consolations sensibles faisant défaut, les longs raisonnements étant devenus pénibles, la foi seule opère ; seul le simple souvenir des vérités qu'elle enseigne soutient l'âme, V éclaire et dirige sa conduite. L'âme croit à la bonté, à l'amour de son Dieu, non plus parce qu'elle en touche du doigt les preuves, parce que les consolations intimes, les opérations douces et fortes de la grâce lui révèlent cette bonté et cet amour, mais uniquement parce que Dieu l'a dit. L'oraison lui devient pénible, mais elle y persévère pour rester fidèle à Dieu. Son état ne change pas en dehors de l'oraison : dans tout ce qu'elle fait, elle s'appuie sur la pure foi et agit par la seule volonté, sans raisonnement et sans goût, dès que le devoir se manifeste et cela même dans les actes imprévus qui ne sont pas facilités par des habitudes précédemment contractées J.
Dès qu'une âme a commencé sérieusement à mener cette vie de pure foi, si elle n'a pas encore atteint les sommets de la vertu, elle est du moins entrée dans ce que nous avons nommé la ferveur de volonté, qui succède à la ferveur sensible.
329. De là il ne faudrait pas conclure que ces chrétiens, quand ils auront acquis cette ferveur spirituelle, seront complètement sortis de la voie sensible. Ils ne seront pas sans éprouver, de temps à autre, ces émotions suaves et fortes que nous avons décrites au début du troisième livre; ainsi il se présentera
'On rencontre bien, il est vrai, chez les chrétiens moins avancés (3e degré), de ces actes rapides de renoncement, victoires remportées sans combat sur la nature, même pour des œuvres auxquelles on pourrait manquer sans péché ; mais alors cette promptitude dans le renoncement s'explique, ou par le secours des grâces sensibles, ou par les habitudes prises.
à leur esprit des considérations qui les frapperont, certaines lectures les toucheront vivement, ou encore des cérémonies, dont ils seront témoins, leur causeront de salutaires impressions ; leurs exercices de piété, l'oraison, la sainte communion, seront parfois pour eux la source de douces consolations; Dieu se servira par intervalles de ces grâces sensibles pour ranimer leurs bonnes dispositions. Mais ces consolations ne sont pas, à beaucoup près, aussi continues qu'au début, et c'est en partie ce qui explique les alternatives de hausse et de baisse qu'on remarque dans leur piété : ainsi une retraite de plusieurs jours réchauffera leur ardeur; au contraire, l'absence de secours spirituels leur sera fort nuisible.
Cependant, ce que nous avons dit reste vrai : ces âmes, en dehors de ces ferveurs sensibles, gardent en elles comme une ferveur acquise, qui est dans la volonté et qui leur permet de pratiquer bien des actes d'abnégation sans goût et sans attrait.
§ 3. — Comment et pourquoi bien des âmes ne s'élèvent pas plus haut dans la vie spirituelle
330. Cet état est-il donc la perfection? Non. car auprès de ces actes généreux d'abnégation qui, selon nous, dépassent le niveau de la simple piété, il reste encore de ces attaches imparfaites dont nous avons parlé plus haut. (Ch. i, § 4,)
La purification des ssns bien supportée devrait, à la vérité, briser tous ces liens et conduire l'âme jusqu'à la vie unîtrve. Ceux que Dieu veut y amener et qui sont tout à fait fidèles à la grâce y parviennent en effet, mais beaucoup ne se dégagent qu'en partie de leurs attaches; ils restent au-dessus de la piété commune sans parvenir à l'état des parfaits.
Écoutons saint Jean de la Cr,oix :
« Quant à la limite du temps fixé à cette pénitence et à ce jeûne spirituel (la purification des sens), elle est incertaine; tous ne sont pas soumis aux mêmes épreuves et ne subissent pas les mêmes tentations. Ceci dépend entièrement de la volonté du Tout -Puissant, du plus ou moins d'imperfections à déraciner, et aussi du degré d'amour auquel Dieu veut faire parvenir les
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âmes. Donc, l'intensité dis humiliations et leur durée seront proportionnées à ses adorables desseins.
« Les âmes fortes dans la souffrance sont purifiées d'une manière plus intense et plus rapide.
« Les faibles sont retenues très longtemps dans cette nuit, où elles sont soumises à de légères tentations, entremêlées de quelques douceuis sensibles, afin qu'elles ne perdent point courage et ne retournent point en arrière. Aussi ne parviennentelles que tardivement, en cette vie, à la pureté parfaite, et quelquesunes mêmes ne l'atteignent jamais. Elles ne sont ni tout à fait établies dans cette nuit, ni complètement hors d'elle. Bien qu'elles ne dépassent pas cet état intermédiaire, Dieu, pour les maintenir dans l'humilité et dans la connaissance d'elles-mêmes, les exerce à certains kmrs par des sécheresses et des tentations, tout en les encoura^ant de temps à autre par des consolations, de peur de les voir recourir de nouveau aux joies du monde.
« Avec d'autres âmes plus languissante s encore, Dieu sembles'absenter, paraître et disparaître tour à tour, pour les exciter à son amour, parce que sans ces alternatives, elles n'apprendraient jamais à Le chercher. Quant aux anus généreuses qui arriveront un jour à cet heureux et sublime état de l'union d'amour, si rapidement que Dieu les conduise, elles n'en demeurent pas moins un temps assez long au milieu des séche- 3, comme l'expérience peut nous en convaincre. » {Nuit obscure, 1. I, eh. xiv.)
331. Les âmes peuvent donc être déjà en partie dégagées des urs sensibles et goûter de temps en temps à la contemplation, sans avoir passé par des crises bien eiouloureuscs; la purification d< s sens est alors commencée, mais il s'en faut qu'elle soit complète. Elles sont et elles peuvent demeurer des années entières, et même toute leur vie, dans un état mitoyen * où Jes deux voies se mélangent, où l'on commence à sortir de la vie illuminative, sans èlre tout à fait entré dans la vie unilive.
D'après le saint auteur, ce sont surtout les âmes faibles et. languissantes qui demeurent dans cet état intermédiaire; elles ne s'élèvent pas jusqu'à la vie d'union constante et intime avec
1 Cf. Montée du Carmel, 1. II, ch. xv; édition critique, ch. xni.
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Dieu, faute de pousser assez loin l'esprit d'abnégation et l'oubli d'elles-mêmes.
332. Il est de ces âmes trop peu généreuses qui prêtent volontiers l'oreille aux objections que la nature oppose aux inspirations de la grâce, aux conseils du directeur. Pour justifier leurs résistances elles allèguent le grand nombre de sacrifices qu'elles ont faits déjà, les victoires qu'elles ont remportées, les actes de vertu qu'elles ont accomplis; elles continuent de désirer la perfection et elles ne veulent pas comprendre jusqu'où, pour l'obtenir, elles doivent aller dans la voie de l'immolation. « Les autres, ajoutent-elles, n'en font point autant; on est pour eux moins exigeant, ou bien ils ont plus de facilité, plus de secours; devant moi au contraire se dressent des obstacles beaucoup plus difficiles, impossibles même à surmonter. » Ce travers de jugement qui fait exagérer ses propres difficultés et toujours diminuer le mérite des autres, indique une âme trop repliée sur elle-même et remplie d'un amour-propre d'autant plus funeste qu'elle ne s'en rend pas compte et néglige de le combattre. Avec cette disposition les âmes non seulement n'avancent plus, mais bientôt elles reculent et ne se maintiennent pas dans l'état de ferveur.
Une autre disposition d'esprit qui arrête parfois l'essor des âmes ferventes, c'est la tendance à juger défavorablement et à prendre en mauvaise part ce qui vient du prochain; la charité fraternelle en est blessée et les grâces diminuées. Ces personnes critiquent surtout ce qui les gêne; ceux qui-leur demandent des services, elles les trouvent indélicats, immortifiés; ceux qui les contredisent manquent, à leurs yeux, de jugement, et.ceux qui les contrarient, de vertu. Ces esprits chagrins peuvent avoir, malgré cela, de très grandes qualités, de très solides vertus, ils savent même faire preuve dans certaines circonstances d'un dévouement très sincère, mais ils font souffrir leurs frères et se mettent eux mêmes dans des dispositions d'amertume et d'impatience qui nuisent à leurs actes d'amour et arrêtent leurs progrès. Si, eux aussi, poussaient plus loin l'abnégation et l'oubli d'eux-mêmes, ils ne resteraient pas fixés dans ce degré et s'élèveraient plus haut dans l'échelle de la sainteté.
Très souvent encore, les âmes ferventes ne deviennent pas plus parfaites, parce qu'elles dépensent presque toute leur
activité dans les œuvres extérieures aux dépens de la vie intérieure; e'les restreignent plus que de raison le temps donné aux exercices de piété et se laissent dominer par les soucis et le* préoccupations matérielles, au lieu de s'appliquer à nourrir leur foi et leur amour; ou encore, elles s'attachent d'une façon trop naturelle à leurs travaux et occupations. Alors les saintes pensées et les désirs ardents se faisant plus rares, elles ne peuvent plus déployer assez de force et de constance dans la lutte contre elles-mêmes. Si les vertus, qui demeurent acquises et qu'elles continuent de pratiquer 1 les empêchent de décheoir, la nature insuffisamment refoulée conserve encore trop d'empire pour ne pas s'opposer à de nouveaux progrès.
Ainsi en est-il encore, et pour les mêmes raisons, toutes les fois qu'obéissant à de vains prétextes, on est trop peu généreux à pratiquer les vertus fondamentales, comme la mortification et l'humilité.
Pour faire avancer les âmes ferventes, la Providence leur ménage des épreuves : selon la manière dont elles les subissent elTes avancent ou s'arrêtent ou reculent. Elles ont alors besoin pour se maintenir très généreuses d'une immense et invincible confiance. Si elles se replient trop sur elles-mêmes, si elles pensent plus à leurs misères qu'à la bonté de Dieu et aux grâces qu'il leur donne, cédant ainsi à une tentation très perfide de l'ennemi et négligeant le devoir de la reconnaissance et celui de l'amour, leurs prières cessent d'être ferventes, leur courage baisse et elles ne laissent pas s'accomplir en elles les desseins pleins d'amour de leur Dieu.
En résumé, l'âme fervente cesse de progresser quand, se laissant aveugler par de mauvaises raisons, elle se relâche de ses efforts et manque de courage pour pousser assez loin ses sacrifices. Si elle va jusqu'à se relâcher notablement dans la pratique du renoncement, elle subit une triste déchéance et ne reste pas dans le degré de vertu qu'elle avait atteint. Si, au contraire, elle garde les bonnes habitudes qu'elle a contractées, elle conserve les lumières auxquelles elle est fidèle et elle se maintient dans cet état de ferveur acquise, qui ne laisse pas d'être fort
1 II est superflu de dire que si elles se relâchent dans la pratique de ees vertus, il n'y aura pas seulement arrêt, il y aura déchéance.
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méritoire, mais elle ne voit pas aussi clairement que jadis toute la beauté et toute l'étendue du total renoncement, elle n'aspire plus avec la même ardeur à la perfection ; les lumières dont elle ne veut pas profiter lui sont retirées et elle demeure dans cet état jusqu'à sa mort.
333. Sainte Thérèse constate, en gémissant, cet arrêt regrettable et trop fréquent : « Lorsque Dieu donne à une âme ces gages précieux de son amour (l'oraison de quiétude), c'est une marque qu'il la destine à de grandes choses, et, si elle est fidèle, elle fera d'admirables progrès dans la. perfection. Mais s'il voit qu'après l'avoir mise en possession de son royaume, elle tourne encore ses pensées et ses affections vers la terre, Dieu ne lui fera point connaître les secrets et les merveilles de ce royaume; Il ne lui accordera même que rarement une si précieuse faveur, et quand Il daignera l'en gratifier, ce ne sera que pour peu de temps. . . C'est à mon avis pour cette raison que, parmi les âmes arrivées à es degré, il ne s'en trouve pas beaucoup qui aillent plus loin dans les voies spirituelles. Comme elles ne répondent pas par leur fidélité à une si grande grâce, et que, au lieu de se préparer à la recevoir de nouveau, elles retirent au contraire leur volonté d'entre les mains de Dieu, qui la regardait déjà comme sienne, pour l'attacher à des choses basses, Dieu, va chercher ailleurs d'autres âmes qui l'aiment véritablement, afin de les enrichir de plus grands trésors, sans toutefois enlever entièrement ■ aux premières ce qu'il leur avait donné, pourvu qu'elles vivent avec pureté de conscience, b (Chemin de la Perfection, ch. xxxn. Traduction Bouix.)
Dans le chapitre xv de sa Vie, la Sainte dit encore : « Il y a un très grand nombre d'âmes qui parviennent à cet état, mais celles qui passent plus avant sont rares. . . très certainement la faute n'en est pas du côté de Dieu ... Je le répète, grande est ma douleur, quand parmi tant d'âmes qui, à ma connaissance, arrivent jusque-là, et qui devraient passer outre, j'en vois un si petit nombre qui le fassent que j'ai honte de le dire. »
Il en était ainsi au temps de sainte Thérèse; les choses n'ont pas changé depuis.