CHAPITRE III
Oraison des âmes ferventes
334. De tout ce qui précède, il résulte que ce qui sied le mieux aux chrétiens fervents, c'est l'oraison affective 1. Une âme chrétienne, nous l'avons dit, n'en arrive guère à cette disposition sincère de se donner entièrement à Dieu et de se renoncer en toutes chosis par amour pour Lui, sans avoir reçu de grandes lumières; ce ne sera pas la simple méditation qui les lui aura fournies; les considérations les plus frappantes qu'elle aura faites ou qu'on lui aura suggérées n'agiront pas assez puissammeat sur son esprit, si la grâce, touchant en même temps son cœur, ne la détache des créatures en lui faisant goûter les suavités divines. Ce sera donc l'oraison affective et l'oraison affective intense qui, régulièrement parlant, l'amènera à la ferveur.
Par ailleurs, une fois ce degré atteint et la foi ainsi éclairée, l'oraison de méditation ne lui apprendra pas grand'chose : à ses convictions déjà si profondes que pourraient ajouter tous les plus beaux raisonnements du monde?
Elle parlera donc à Notre Seigneur, elle L° considérera dans se's mystères, elle Lui témoignera une grande confiance et un grand amour, sollicitant ses grâces et Lui demandant, par dessus tout, de l'aimer davantage.
Si recevant ces fortes impulsions elle se maintient dans une grande pureté de vie, elle recevra de Dieu de nouvelles grâces et, de temps à autre, elle sera admise à la faveur de la contemplation.
335. Mais ces jours heureux ne seront pas sans interruption. On trouve, en effet, un bon nombre d'âmes vraiment ferventes dont les oraisons sont pénibles et laborieuses, qui ne goûtent plus ces douceurs d'un entretien affectueux avec Jésus
1 L'âme pieuse peut connaître, elle aussi, l'oraison d'affection; mais quand cette oraison atteint les degrés d'intensité dont nous avons emprunté la description au P. Libermann, c'est un signe certain que i'ànie est dans la ferveur.
et qui luttent souvent sans succès contre toutes sortes de distractions et d'aridités.
Ces sécheresses peuvent venir de différentes causes :
1° Ces âmes, tout en gardant au fond de leur cœur une grande estime de l'abnégation chrétienne et un certain désir de la pratiquer dans toute son étendue, se sont en partie relâchées et n'ont plus leur ancienne ardeur pour la mortification. Aussi certains soucis profanes, certaines préoccupations, qui dénotent un cœur insuffisamment détaché ou incomplètement confiant, absorbent leur attention, et les empêchent de prier comme elles l'ont fait autrefois et comme elles voudraient le faire encore l.
2° Il en est d'autres qui ne donnent pas à l'oraison tout ce qu'elles devraient donner de temps et d'attention 2. Celles-là aussi ne comptent pas assez sur Dieu, elles se reposent trop sur elles-mêmes et oublient que moins d'empressement humain et plus de prières avanceraient davantage leur œuvre et rendraient leur travail plus fécond. Ne pourraient-elles pas le plus souvent, sans négliger aucun de leurs devoirs essentiels, mais en évitant avec un soin scrupuleux toute perte de temps, toute occupation moins utile, consacrer de plus longs moments au saint exercice de l'oraison 3?
3° Une troisième cause est que bien des âmes ne sont pas entrées, comme elles y étaient conviées, dans la voie contemplative et demandent en vain des moyens de ferveur à des méthodes qui ne sont plus faites pour elles.
1 Dans ce cas, il faut leur appliquer ce que nous avons dit plus haut- (De V oraison affective, ch. iv.)
* Il nous semble bien difficile que l'on arrive à la contemplation quand on se fait comme une loi de ne pas consacrer plus d'une demiheure par jour au saint exercice de l'oraison. Certum est, dit saint Alphonse de Liguori, quod ut ad gradum aliquem perfectionis sublimem perveniatur, non suffîcit médise horœ spatiîtm. — Homo apostolicus appendix 4 § 3. (V. supra, n° 146. )
* « Que ceux qui, dévorés d'activité, se figurent, parleurs prédications et leurs autres œuvres extérieures, devoir remuer le monde, réfléchissent ici un instant, et ils comprendront sans peine qu'ils seraient beaucoup plus utiles à l'Église et qu'ils plairaient infiniment plus au Seigneur, sans parler du bon exemple qu'ils donneraient autour d'eux, s'ils passaient la moitié de leur temps à s'entretenir avec Dieu dans l'oraison, alors même qu'ils ne seraient pas aussi avancés que l'âme dont il s'agit ici, etc. » (S. Jean de la Croix, Cant.,spir. str. 29.)
4° Enfin, s'il n'y a rien de tout cela, si ces âmes n'ont rien perdu de leur première ferveur, si elles donnent à l'oraison un temps suffisant et qu'elles y éprouvent cependant une grande difficulté, si par ailleurs cette difficulté n'est pas transitoire, mais se prolonge malgré leurs efforts persévérants, on doit présumer qu'elles sont dans la nuit des sens.
336. Voici, d'après saint Jean de la Croix, ce qui se passe alors en elles. Mûres pour une voie plus élevée, qui est celle de la contemplation, elles ne reçoivent cependant tout d'abord que de loin en loin les grâces contemplatives dans ce degré intense qui saisit l'âme puissamment, et qui constitue, comme nous le verrons plus tard, la quiétude sensible. Ceci leur arrive de temps à autre au milieu de leurs oraisons, mais ce ne peut être déjà leur état habituel K Dans les intervalles, la grâce contemplative est beaucoup plus faible, si faible que l'âme, pour qui ce genre d'opération est nouveau, n'en a guère conscience et cherche à s'unir à Dieu par le moyen du raisonnement et des représentations imaginaires.
Cette contemplation obscure, comme l'appelle saint Jean de la Croix, a bien assez de puissance pour orienter l'âme vers Dieu, la faire par conséquent aspirer à une oraison fervente, à une union affective intense; mais elle n'est pas assez forte pour procurer les vives douceurs de la quiétude sensible; or, c'est justement parce qu'étant ainsi inclinée vers Dieu, elle ne parvient pas à Le goûter sensiblement que l'âme veut recourir à toutes sortes de considérations et de représentations. Si elle s'obstine indéfiniment dans cette voie, elle se dépensera en efforts inutiles et ne trouvera point les satisfactions et les douceurs spirituelles auxquelles elle prétend.
337. Qu'a-t-elle donc à faire en pareil cas? En même temps qu'elle se trouve impuissante à méditer, et incapable d'aller à Dieu par l'imagination, elle ressent, si elle veut bien y prendre garde, une joie douce et intime à demeurer dans le repos de
1 « Dans les commencements, dit sainte Thérèse (6" dem., ch. vu), il pourra se faire qu'il s'écoule une année ou même plusieurs sans que le divin Maître accorde de nouveau cette faveur. » (Il s'agit de la quiétude sensible, où la volonté est embrasée d'amour, et où l'âme jouit de cet amour.) Voir encore le passage de saint François de Sales que nous citons plus loin (n° 347).
l'esprit, et à se tenir avec attention en la présence et dans la contemplation amoureuse de Dieu, sans demander à l'imagination le moindre aliment et sans avoir recours à son activité. Quand on peut constater cette disposition, il n'y a plus de doute, on a la marque la plus sûre de l'appel à la voie contemplative, et l'âme doit alors garder le calme, ne plus se préoccuper que d'une seule chose : se livrer au Seigneur, s'abandonner à sa conduite, l'écouler dans l'intime de son cœur avec une amoureuse attention et recevoir ses divines leçons '.
Il est fort utile d'apprendre à l'âme à goûter le repos amoureux dès qu'il se manifeste 2; il faut bien lui persuader que son oraison aura été excellente quand elle se sera maintenue en présence de Dieu, sans même avoir eu des pensées bien distinctes, ni d'affections bien ardentes.
Certains auteurs veulent même que, avant d'avoir constaté par ces marques l'appel à la contemplation, et pour préparer .'âme, on lui apprenne à faire au milieu dp son oraison, des pauses silencieuses : « Il est important, dit le P. Rigoleuc, de se tenir en silence, par intervalles, durant l'oraison 3. Bossuet, cité par le P. de Caussade, qui insiste longuement sur ce point, conseille « d'interrompre le discours, par intervalles, pour la présence de Dieu » et le P. Batthaaâr Alvarez, sans être aussi formel, semble également d<-
Ce système paraît avoir contre lui l'autorité de sainte Thérèse (4e Demeure, ch. ni, et passim) ; elle trouve mauvais que l'on s'engage dans la contemplation sans un appel formel de Dieu; elle craint, entre autres dangers, la présomption et une véritable perte de temps. Mais il faut dire que, dans son siècle et dans le milieu où elle vivait, il était autant question de contemplation et de quiétude qu'il en est peu question aujourd'hui, et
1 Nuit obscure, I, 0. — Montée du Carmel, II, 12. — Vive Flamme strophe III, § 7 et 8, etc.
* Utile erit assuefieri paulalim ad persistendum in hoc amore (contentplativo) cum aliqua quiète et tranquillitate animi, quantum unicuique donatum fuerit desuper. Suarez. De oratione mentali, XI-10.
3 L homme d'oraison, chap. n : « Par ce moyen, dit ailleurs le même
auteur, on s'établit dans le recueillement intérieur : on s'accoutume à
on esprit en Dieu et on se dispose peu à peu à la contemplation,'
qui n'est autre chose qu'une simple vue de Dieu avec respect et amour. »
Ibid., chap. i°r.
il n'était pas rare — cola rassort de plusieurs passages de ses livres — de trouver des âmes qui prétendaient se livrer à la oontempJation avant d'y avoir été appelées de Dieu. C'est contre cet abus que la Sainte s'élève.
Mais ces inconvénients, signalés par sainte Thérèse, se peuvent éviter, nous semble-t-il, avec cette méthode des pauses. Pau elle on éprouve l'âme; si on la trouve mûre pour la contemplation, on l'habituera peu à peu à ne pas faire trop fond sur son activité et à écouter Dieu en silence. Mais, que ces pauses soient courtes au début et qu'elles se fassent dans la paix, sans violence et sans effort !
338. Enfin, il importe que le directeur ne flatte pas l'amourpropre, qu'il introduise l'âme dans ces voies nouvelles sans lui r entendre qu'elle est mûre pour un degré plus élevé d'oraison, « Quel besoin, pourra-t-il dire, Dieu a-t-il de vos belles paroles et de vos belles pensées; tenez-vous donc parfois devant Lui, selon le mot original d'un saint personnage, comme un petit chien devant son maître, vous contentant de Le regarder et de vous savoir près de Lui, ou comme la bûche près du foyer, attendant que la flamme l'atteigne et la consume. Faites-vous devant Dieu tout petit enfant : Nisi efficiamini sicut parvuli. Le petit enfant ne cherche pas ce qu'il dira à sa : il ne se préoccupe pas des mots qu'il emploiera, des s qu'il exprimera. Il la contemple, il lui sourit, il lui fait des caresses, ou simplement il repose sa tête sur le sein maternel et, dans cet abandon, il y a une confiance et un amour qui charment le cœur de la mère. De même, si vous aimez votre Dieu, vous sentirez parfois sa douce présence ; alors abandonnezvous, reposez vous entre ses bras sans autre désir que d'y demeurer, sans autre souci que de l'airn
Le directeur pourrait encore citer l'exemple du publicain. Si celui-ci ne disait qu'un mot : Deus propitius eslo mihi peccatori, c'est sans doute qu'il demeurait comme abîmé dans la vue de sa misère et de la sainteté du Dieu par lui offensé. Or, celte prière si simple mérita les éloges de Notre Seigneur. En agissant de la sorte, avec prudence et discrétion, le directeur n'exposera pas les âmes à tomber dans la présomption, et il saura bientôt si elles sont appelées à l'oraison de silence et de contemplation.
339. Quand on a découvert que l'âme goûte parfois à la quiétude, alors il n'y a plus de doute; il est bon de lui conseiller ces pauses, de lui montrer l'utilité qu'on trouve, suivant le mot de sainte Chantai, « à modérer l'activité trop grande de ses facultés » et à écouter Dieu. « Hé, qu'il est bon, dit la Sainte, d'écouter plus souvent Dieu en notre intérieur que de Lui parler. . . Une seule de ses paroles vaut mieux que dix mille que nous Lui saurions dire. »
Nous a>ons fortement besoin d'êtr° encouragés à accepter ce repos silencieux, tant nous sommes portés, naturellement, à produire des actes. « A nous voir agir dans l'oraison, dit le P. de Caussade, il semblerait souvent que nous sommes persuadés que tout serait perdu, si nous laissions plus à faire à Dieu que nous ne faisons nous-mêmes. C'est ce que Notre Seigneur fit entendre à sainte Catherine de Sienne qui le rapporte ainsi : « Lui ayant dit un jour : Mais, Seigneur, d'où vient qu'au temps des prophètes et des apôtres vous faisiez tant de grandes choses, vous communiquant si abondamment aux hommes et qu'à présent on ne voit rien de pareil? — Ma Fille, répondit Jésus-Christ, c'est qu'autrefois les hommes étaient d'une grande simplicité, forts défiants d'eux-mêmes, attendant tout de moi; mais à présent ils sont remplis d'eux-mêmes, si occupés de ce qu'ils font, de tout ce qu'ils me disent et répètent sans cesse, comme si je l'oubliais, qu'ils ne me laissent presque jamais le temps d'opérer ce que je veux, parce qu'ils veulent tout dire, tout faire à leur manière. » (Instructions spirituelles sur les divers états d'oraison. 2e partie, 6e dialogue.)
340. Cependant, ce serait aller trop vite que de vouloir aussitôt tirer de l'oraison affective celui qui ne fait que débuter dans la contemplation l. Que, dans les moments où le repos
1 Même des âmes qui ont eu d'abord des grâces mystiques fréquentes, mais encore peu profondes comme sont celles du début, peuvent plus tard, si elles manquent de générosité dans les épreuves, ne plus en recevoir; elles seraient dans l'illusion si elles voulaient se tenir immobiles et passives dans leur oraison, elles ne feraient que penser à ellesmêmes et non pas à Dieu. Qu'elles songent aux vertus qu'elles ne savent pas pratiquer : le recueillement, l'humilité, l'abnégation, la charité fraternelle; qu'elles méditent sur les exemples que Jésus leur en a donnés et qu'elles fassent de vives instances pour les obtenir.
amoureux se fait sentir, on se taise, rien de mieux; mais, en dehors de cela, On doit suivre les règles de l'oraison affective et en observer les divisions : préparation, présence de Dieu, considération de quelque mystère ou vérité religieuse, ardent colloque avec Jésus, résolution.
C'est ce qu'enseigne expressément saint Jean de la Croix (Montre du Carmel, n, 13). C'est ce qu'écrivait à un séminariste le Vénérable Libermann : Dans les moments de sécheresse « ne vous contentez pas du simple repos; voici ma raison : vous n'êtes pas encore parvenu à un assez grand degré de renoncement. . . Si le bon Dieu vous avait exercé depuis longtemps à cette oraison et que vous en eussiez contracté l'habitude, je vous dirais de continuer de la sorte par une simple vue de foi; mais pour vous il faut attendre. » (Lettres, t. III, p. 353.) Le mode d'oraison affective qui, dans ce cas, sera le plus salutaire, si quelque attrait contraire ne s'y oppose pas, c'est cette oraison de recueillement dont nous a%ons emprunté la description à sainte Thérèse (Supra, n. 272.) Mieux que toute autre, elle disposera l'âme à recevoir les opérations contemplatives et contribuera efficacement à ses progrès.
341. Terminons par les paroles suivantes de saint François de Sales, qui confirment et résument ce que nous avons dit : « Vous voudriez savoir si une âme, encore bien imparfaite, pourrait demeurer utilement devant Dieu, avec cette simple attention à sa sainte présence en l'oraison ; et je vous dis que si Dieu vous y met, vous y pouvez bien demeurer, car il arrive assez souvent que Xotre-Seigneur donne ces quiétudes et tranquillités à des âmes qui ne sont pas bien purgées. Mais, tandis qu'elles ont encore besoin de se purger, elles doivent, hors l'oraison, faire des remarques et des considérations nécessaires à leur amendement; car, quand bien même Dieu les tiendrait toujours fort recueillies, il leur reste encore assez de liberté pour discourir a\ ec l'entendement sur plusieurs choses indifférentes : pourquoi donc ne pourront-elles pas considérer et faire des résolutions pour leur amendement et pour la pratique des vertus. » (2e En tretien. De la confiance.)
§ 1. — Pratique du recueillement, de Vhumilité et des autres vertus
342. Il va sans dire que ces âmes doivent se maintenir dans le recueillement et l'esprit de prière. Puisqu' « elles ressemblent à l'enfant que sustente encore le lait de sa mère » (Sainte Thérèse. IVe Demeure, ch. ni), elles ne doivent pas négliger les précautions qu'exige leur faiblesse; autrement la dissipation les entraînerait facilement dans i 'immortification, le laisser-aller; elles perdraient leur ferveur loin d'avancer vers la perfection.
• Nous pouvons en dire autant de l'humilité dont la pratique leur devient de plus en plus nécessaire, et aussi des autres vertus dont nous avons parlé au Livre précédent; ce que nous disions des âmes pieuses peut s'appliquer aux fervents, et la méthode que nous indiquions pour les former à l'exercice de ces vertus, assez généralement, encore, convient aux âmes dont nous parlons ici l.
343. Certaines âmes, malgré leurs sincères désirs de progrès, manquent de courage ou de persévérance; elles doivent être stimulées et soutenues. D'autres ont plus d'ardeur dans l'imagination que de solidité dans la volonté; elles s'enthousiasment, elles s'exaltent, volontiers elles demanderont une vie de souffrances, elles rêveront des sacrifices héroïques, alors qu'elles ont encore de réels progrès à faire dans la pratique des vertus journalières. S'imaginant être acceptées par Dieu comme victimes pour le salut des âmes, elles ne savent plus que gémir, elles prennent pour de grands maux les moindres épreuves, souvent même des peines ou des persécutions qui n'existent que dans leur imagination, ou qu'elles se grossissent outre mesure; elles ne reconnaissent pas toute la peine qu'elles causent elles-
1 On ne saurait trop recommander aux âmes ferventes le Manuel des âmes intérieures, du P. Grou. Mieux peut-être que tout autre, ce petit volume leur apprendra à répondre aux desseins de Dieu surelles. (Paris, Gabalda.)
mêmes au prochain, par leurs plaintes, par leur air de tristesse, par leur humeur sombre et parfois maussade.
sont crues fort avancées parce qu'elles goûtaient en théorie les doctrines ïes plus élevées, et qu'elles se sentaient pleines d'admiration et d'enthousiasme pour tout ce qui '-st sublime et héroïque. Mais comme elles se sont bornées à se remplir l'esprit de belles idées et le coeur de désirs stériles, sans s'attacher ass-z aux vertus solides, les lumières dont elles sont fières leur vaudront plus de châtiments que de récompenses.
Pour peu que l'âme fervente tombe dans ce travers, il faut lui montrer le danger, lui faire comprendre que le défaut d'humilité a déjà arrêté ses progrès et lui fera perdre bien vite, si elle ne réagit pas, s^s dispositions de ferveur.
3"44. L* désir des souffrances est certes fort louable, pourvu qu'il soit joint à une humilité sincère. Les âmes vraiment vertueuss, comprenant Je prix de la croix, désirent sincèrement n'être pas un jour sans souffrir quelque chose pour leur Dieu; elles Le remercient à chacune de6 épreuves qui l^ur arrive, elles s'imposent une vie de sacrifices, ajoutant toujours des immolations volontaires à celles que la Providence leur ménage; elles acceptent à l'avance et offrent pour le bien de l'Église et des âmes ce qu'il plaira à Dieu d^ leur envoyer. Mais elles no perdent pas de vue leur misère; en se résignant aux épreuves à venir elles savent que Dieu mesure ses coups aux forces de ses enfants et ne désirent que des souffrances proportionnées à leur faiblesse, elles ne demandent pas à être traitées par Lui en âmes fortes et héroïques. Aussi elles ne se grossissent pas leurs peines, elles ne sont pas sans cesse à chercher près des créatures appui et consolation Elles s'appliquent à penser aux souffrances de Jésus plus qu'à leurs propres souffrances et elles se disent que tout ce qu'elles endurent pour Lui est fort peu de chose auprès de ce qu'il a souffert pour elles.
§ 2. — Nécessité du parfait renoncement
315. Pauci inveniuntur contemplatùà, dit l'auteur de l'Imitation, quia pauci sciunt se a periiuris creaturis ad plénum sequestrare. — On trouve peu de contemplatifs parce que peu savent se séparer entièrement des créatures et des choses périssables.
(L. III, ch. xxxi.) — Le grand obstacle à la contemplation, estil dit dans le même chapitre, c'est qu'on s'arrête à ce qu'il y a d'extérieur et de sensible et que Von s'occupe peu de se mortifier véritablement : magnum impedimentum quia. . . . parum de perfecta mortificatione habetur.
Aussi ce détachement parfait est-il l'un des principes sur lesquels insiste le plus souvent l'auteur de cet admirable livre; et non seulement ce pieux auteur, mais tous les docteurs ascétiques déclarent qu'il n'y a qu'un moyen d'amener une âme à la contemplation, c'est de lui faire pratiquer le renoncement véritable.
346. Écoutons sur ce point saint Jean de la Croix, expliquant admirablement comment ce renoncement universel est nécessaire et en quoi il consiste :
« L'état d'union divine consiste dans la transformation tout entière de l'âme en la volonté de Dieu, de telle sorte qu'au lieu de deux volontés il n'y en a plus qu'une seule, qui est celle de Dieu en nous et de nous en Dieu. Or, s'il se glissait dans la volonté quelque désir délibéré auquel Dieu n'eût pas de part, l'union cesserait aussitôt. D'où il est clair qu'un état aussi parfait exige de l'âme un entier renoncement à toute volonté propre et à tout désir particulier, pour si insignifiant qu'on le suppose. Il faut qu'une imperfection, dès qu'elle est aperçue, soit aussitôt rejetée, et que l'âme en vienne à cet état de liberté et de possession d'elle-même, qui lui permette de réprimer les premiers mouvements dès qu'ils se présentent . . .
« Cependant il arrivera bien souvent à l'âme de tomber en des imperfections, en des fautes vénielles et dans des actes purement naturels, sans y faire attention, ou sans avoir assez de présence d'esprit pour les éviter. Ce sont de semblables fautes où la volonté a si peu de part qu'il est écrit que le juste tombe sept fois et se relève. Mais toute affection délibérée, tout désir pleinement reconnu et consenti, quelque minime qu'en soit l'objet, tant qu'il n'est pas réprimé, est un obstacle à l'union.
« J'entends parler ici de l'habitude et non des actes passagers d'un tel appétit qui n'offrent pas un si grand obstacle, bien qu'il faille s'appliquer à les prévenir. Mais certaines habitudes d'imperfections volontaires qu'on ne cherche pas à détruire,
empêchent non seulement l'union divine mais toute espèce de progrès, par exemple, la coutume de parler beaucoup, quelque petit attachement que l'on ne veut pas surmonter tout à fait pour un objet quelconque, une personne, un vêtement, un livre, tel genre de nourriture, le désir d'apprendre des nouvelles, de voir, de se distraire dans les conversations humaines1. Une seule de ces imperfections, si elle est habituelle, cause à l'âme un grand dommage, bien plus que certains désordres passagers, plus graves en apparence, mais moins volontaires. Qu'importe qu'un oiseau soit attaché par un simple fil ou par une corde; quelque faible que soit le lien, s'il n'est rompu, l'oiseau ne pourra prendre son vol. Ainsi l'âme, retenue par quelque attache, quelles que soient d'ailleurs les vertus qu'elle possède, ne peut arriver à la sainte liberté de l'état d'union. » (Montée du Carmel, 1. I, ch. xi.)
347. Sans doute cette abnégation universelle n'est pas nécessaire pour que Dieu, de temps à autre, accorde la faveur de quelque oraison contemplative. Saint François de Sales, nous l'avons vu au chapitre précédent (n° 341) le déclare formellement. Dans un autre passage que nous avons également cité (Amour de Dieu, 1. X, ch. iv.) parlant de ces âmes qui « aiment voirement trop ardemment et avec superfluité, mais qui n'aiment point les superfluités, ains seulement ce qu'il faut aimer », il ajoute : « Et pour cela elles jouissent du lit nuptial du Salomon céleste, c'est-à-dire des unions, des recueillements et des repos amoureux dont il a été parlé aux livres V et VI, mais elles n'en jouissent pas en qualité d'épouses, parce que la superfluité avec laquelle elles affectionnent les choses bonnes fait qu'elles n'entrent pas fort souvent en ces divines unions de l'Époux, étant occupées et diverties pour aimer hors de Lui et sans Lui ce qu'elles ne doivent aimer qu'en Lui et pour Lui. »
Quand l'âme sera parfaitement renoncée, elle sera dans la vraie vie unitive, et la contemplation lui deviendra bien plus habituelle; élevée au rang d'épouse du divin Maître, elle recevra bien plus fréquemment les marques de sa tendresse.
Le renoncement universel, tel est donc le but à atteindre; or,
1 « La simple attache à une pensée inutile, a dit saint François de Sales, empêche l'âme d'arriver a la perfection. » (Entretiens, vm).
deux choses y amènent : 1° le travail de rame ; 2° l'action divine purificatrice qui consiste dans les aridités et les épreuves ménagées par la Providence.
§ 3. — Travail de Vârne pour acquérir le renoncement
348. C'est ce que saint Jean de la Croix appelle nuit active des puissances de l'âme.
Ce travail consiste à « examiner sans cesse les quatre princi pales passions du cœur humain, voir où elles tendent et ce qu'elles recherchent, et faire une continuelle étude de les transférer en Dieu. » (Surin, Amour de Dieu, 1. I, ch. vu.) Ces quatre passions principales que, d'après saint Jean de la Croix (Montée du Carmel, 1. I, eh. xin), on doit s'appliquer sans cesse à mortifier, sont « la joie, l'espérance, la crainte, la douleur ». Et, en effet, ces passions de l'âme, ces mouvements du cœur humain sont causés ou par des biens présents dont on jouit, c'est la joie ; ou par des biens absents auxquels on aspire, c'est le désir ou l'espérance ; ou par des maux présents qui engendrent la douleur ; ou par des maux absents que l'on redoute, c'est la crainte. Or ii faut s'établir dans la disposition de renoncer à tous les biens qui ne sont pas surnaturels et d'accepter tous les maux qui ne nuisent pas à l'âme.
Il faut donc s'é tudier : 1° à ne point chercher de joie, de satisfaction volontaire et délibérée en dehors de Dieu; 2° à ne s'arrêter à aucune espérance, aucun désir d'un bien purement sensible et naturel. « Sitôt qu'une âme qui s'est délaissée au bon plaisir de Dieu aperçoit en soi quekme volonté, dit saint François de Sales, elle la fait incontinent mourir en la volonté de Dieu » (Entretien de la confiance) ; 3° à rejeter loin de soi toute crainte qui ne serait pas inspirée par une considération de foi; 4° enfin à ne jamais se laisser aller à la peine et au chagrin, sa ce n'est pour des motifs concernant la gloire de Dieu ou des intérêts surnaturels.
Ainsi donc, quand une âme paraît bien avancée dans la vie illuminative, remplie d'amour pour Jésus souffrant, ou de zèle pour la gloire de Dieu, adonnée déjà à la pratique de la mortifi-
cation, il faut lui proposer ce renoncement universel; ce sera le plus sûr moyen de lui faire faire de grands progrès *.
§ 4. — Renoncement passif. Action divine purificatrice
349. Quel que soit le travail de l'âme pour arriver à cette abnégation parfaite, elle ne pourrait y parvenir par ses seuls efforts. « Pour tant que le commençant s'exerce, dit saint Jean de la Croix, à mortifier en lui ses attraits, il ne peut ni totalement ni même notablement y réussir, si Dieu n'y met Lui-même la main par la purification de la nuit obscure. » {Nuit obscure, I, 7.)
Pour amener l'âme à se purifier plus complètement, à se dépouiller d'elle-même et de toutes ses affections naturelles, Dieu permettra qu'elle passe par des peines, des tentations, des aridités, par des épreuves de tout genre.
La conduite à tenir alors se résume en ces deux mots : soumission amoureuse à la volonté de Dieu et fidélité absolue dans son service.
350. D'abord, il est très important que les âmes ne regardent pas cet état purifiant comme mauvais. Souvent elles se tourmentent et s'inquiètent, elles se figurent que c'est une punition de Dieu, surtout quand elles sont en proie aux tentations et aux sécheresses ; dans ce cas elles se laissent aller à la tristesse, à la terreur, et de là au découragement il n'y a qu'un pas.
« Saint Pierre, dit l'Écriture, voyant l'orage qui était très impétueux, eut peur; et tout aussitôt qu'il eut peur, il commença à s'enfoncer et noyer, dont il cria : O Seigneur, sauvez-moi. Et Notre-Seigneur le prit à la main et lui dit : Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté? Voyez ce saint Apôtre, il marche pied sec sur les eaux; les vagues et les vents ne sauraient le faire enfoncer; mais la peur du vent et des vagues le fait perdre, si son Maître ne l'échappe. La peur est un plus grand mal que le
1 Pour mettre cette doctrine àla portée des âmes ferventes, nous avons, dans une petite brochure, réuni des textes des saints auteurs qui démontrent cette nécessité du parfait renoncement, et expliqué, d'après saint Jean de la Croix, comment il doit être pratiqué.
Le secret de l'amour divin ouïe parfait renoncement. — Angers, librairie Richou, frères; Paris, Amat.
mal », etc. {Lettre de saint François de Sales à sainte Chantai, du 6 août 1606.)
351. Il faut donc recommander à ces âmes de ne rien craindre et de s'abandonner entièrement entre les mains de Dieu sans se demander par quelle voie II les mène et pourquoi II les éprouve.
t Souvenez-vous de deux choses : l'une que les enfants d'Israël furent quarante ans parmi les déserts, avant que d'arriver dans la terre du séjour qui leur était promis; et néanmoins six semaines pouvaient suffire pour tout ce voyage, et à l'aise; et il ne fut pas loisible de s'enquérir pourquoi Dieu leur faisait prendre tant de détours et les conduisait par des chemins si âpres, et tous ceux qui en murmurèrent moururent avant l'arrh ée ; l'autre, que Moïse, le plus grand ami de Dieu de toute la troupe, mourut sur les frontières de la terre de repos, la voyant de ses yeux et ne pouvant en avoir la jouissance.
« Plût à Dieu que nous regardassions peu à la conduite du chemin que nous frayons et que nous eussions les yeux fixés sur Celui qui nous conduit et sur le bienheureux pays auquel II nous mène ! Que nous doit-il chaloir si c'est par les déserts ou par les les champs que nous allons, pourvu que Dieu soit avec nous et que nous allions en Paradis. » (Saint François de Sales à sainte Chantai, 18 février 1605.)
« Que nous sommes injustes et dépourvus de bon sens, mon cher Monsieur, écrit de son côté le Yen. Libermann. Un aveugle se confie dans un petit chien qui le conduit partout où il veut, et l'homme suit sans savoir où il va;. et nous, misérables que nous sommes, plus aveugles que les aveugles-nés, nous avons un conducteur si grand, si clairvoyant et si plein de tendresse pour nous, et nous ne voulons pas lui laisser la conduite de nos âmes. » (Lettre du 30 juin 1838.)
352. Comme l'amour-propre a d'ordinaire une grande part dans ces anxiétés (V. supra, n° 241), et comme, par ailleurs, c'est la destruction de ce défaut que Dieu veut obtenir, le directeur recommandera à l'âme éprouvée de s'oublier elle-même et de penser davantage à Jésus. « Mon Dieu, devra-t-elle dire souvent dans ses oraisons, trouvez des cœurs qui puissent vous aimer, ce sera pour moi une consolation dans mon impuissance, si d'autres vous rendent l'amour qui vous est dû. Oui, mon Dieu, ce que je vous demande par dessus tout, c'est que votre nom
soit glorifié, c'est que vous régniez sur tous les cœurs, c'est que votre volonté s'accomplisse en tout et toujours. »
353. Pour mieux encourager les âmes, il est bon de leur rappeler que les desseins de Dieu, dans ces épreuves, sont des desseins de bonté et de miséricorde, et leur faire enusager, non comme un châtiment, mais plutôt comme une faveur, sans laquelle on n'arriverait pas à la vraie sainteté, cet état de délaissement, de privations et de nudité.
Ainsi avaitfaitsaint François de Sales annonçant àsainte Chantai, au début de sa direction (24 juin 1604), les épreuves qu'elle allait subir. « Vous aurez des contradictions et amertumes : les tranchées et convulsions de l'enfantement spirituel ne sont pas moindres que celles du corporel ; vous avez essuyé les unes et les autres. Je me suis souvences fois animé parmi mes petites difficultés, par les paroles de notre doux Sauveur qui dit : La'femme, quand elle enfante, a une grande détresse; mais après l'enfantement elle oublie le mal passé, parce qu'un enfant lui est né [Joan., xvi, 21.) Je pense qu'elles vous consoleront aussi, si vous les considérez et répétez souvent. Nos âmes doivent enfanter, non pas hors d'elles-mêmes, mais en elles-mêmes, un enfant mâle, le plus doux, gracieux et beau qui se peut désirer; c'est le bon Jésus qu'il nous faut enfanter et produire en nous-mêmes. . . Il faut bien .ouffrir, pour l'enfanter. L'enfant aussi mérite bien qu'on endure pour l'avoir et être sa mère. »
Les prévisions du saint évêque se réalisèrent; après une première lerveur sensible, vinrent différentes peines d'esprit, embarras, tentations ', qui affermirent sa pénitente et la firent passer dans un état plus solide, dans une ferveur toute spirituelle. Aussi le bon Saint se dit tout rassuré sur son compte : « Non, de par Dieu, ma très chère fille, non je ne serai point en peine, je ne craindrai point. . . pour vos impuissances, ni pour le mal qui est dans votre tête. . . les douleurs de l'enfantement sont passées; qu'est-ce que je puis craindre de vous à cette heure? » (Lettre du 29 juin 1606.)
Oh I quel service on rendrait à ces personnes, si on leur inspirait une invincible confiance; c'est là ce que Dieu attend d'elles : les grâces qu'il leur a départies avec tant de libéralité
1 Voiries lettres du 30 août 1605, 7 mars et 16 mars 1606, etc.
Lui donnent bien le droit d'exiger un entier abandon. Il se plaît -à mettre leur confiance à l'épreuve, se réservant, si elles sont îidèles, de leur accorder, à l'avenir, des grâces beaucoup plus fortes et plus abondantes que toutes celles qu'elles ont déjà reçues. Qu'elles restent inébranlables dans les plus dures épreuves, qu'elles disent à Dieu comme le saint ,homme Job :
Même si vous me donnez la mort je continuerai d'espérer en vous. » Etiamsi occiderit me, in ipso sperabo, (Job vm-15). Quand leur cœur sera dilaté par cette confiance sans bornes, elles ne marcheront pas, elles voleront dans la voie de la perfection. Viam mandatorum tuorum cucurri, cum dilatasti cor meum. <Ps. 118.)
354. Pour les épreuves qui viennent du dehors il faut se comporter comme dans les épreuves intérieures, c'est-à-dire se résigner* et s'abandonner à la volonté de Dieu. « Tenrz-vous, mon très cher, devant le divin Maître comme une enclume se tient devant le forgeron, ou plutôt comme le fer rouge qu'il tient dans ses tenailles : il frappe dessus à coups redoublés, et le fer prend toutes les formes qu'il veut lui donner. Vous êtes encore comme un fer brut et grossier, âpre, dur et impliable; il faut que Notr-Seigneur vous brise et vous rende souple par les contradictions et les croix. » (Libermann. Lettre du 21 août 1842.)
Cette comparaison rappelle celle que rapporte le B. Suzo. « On lit dans la Vie des Saints Pères qu'un disciple demandant à son maître ce qu'il fallait faire pour devenir parfait, le maître répondit : Allez dans le cimetière et adressez des compliments et des louanges aux morts et à leurs cendres; vous les maudirez ensuite et vous les accablerez d'injures, et vous verrez si les morts vous répondent et si leurs cendres en sont troublées. Le disciple obéit et revint dire à son maître que les morts n'avaient rien répondu, et que leurs cendres n'avaient pas été plus émues des éloges que des injures. Le maître ajouta : « C'est là la perfection; allez et faites de même. » {Discours spirituels, p. 366. Traduction Cartier.)
Les âmes ferventes peuvent comprendre ce langage, la vivacité de leur amour leur rend plus facile cette complète abnégation. On doit même les mener plus loin, en leur insinuant de se réjouir et de bénir Dieu au milieu de leurs peines. Ne manquez
jamais, leur dira-l-on, quand vous recevez une humiliation, ou quand vous êtes frappé de quelque épreuve, de dire aussitôt du fond du cœur : merci, mon Dieu ! Si l'épreuve est plus pénible, récitez de toute votre âme un Laudate ou un Magnificat, ou même, dans les grandes circonstances, un Te Deum : puisqae la croix est une grâce, ne convient-il pas de mesurer sa reconnaissance à l'importance du bienfait reçu? « Vous ne savez pasde quoi les anges nous portent envie ; certes de nulle autre chose que de ce que nous pouvons souffrir pour Notre-Seigneur et ils n'ont jamais rien souffert pour lui- » (Saint François de Sales à Mme l'Abbesse du Puits-d'Orbe, septembre 1604.) C'est là le langage de l'amour ; qui aime Dieu véritablement est heureux de souffrir pour Lui.
355. Les souffrances que Dieu envoie à ses enfants sont toujours mesurées à leurs forces; malheureusement la plupart en aggravent le fardeau : ils y pensent constamment, ils se remettent sans cesse devant les y«:-ux h.-s peines qu'on leur a faites, les injustices dont ils sont victimes,. les privations qu'ils doivent s'imposer, les échecs subis, les entraves apportées à leur activité, ainsi >Js accroissent leurs peines et se rendent incapables de les supporter. Tout autre est la conduite des âmes prudences et saintes: si elles se réjouissent de souffrir pour Dieu, elles ne s'arrêtent pas à considérer ce qui les afflige. « Il me semble, écrivait la Yen. Marie de l'Incarnation, que le retranchement des réflexions sur les choses qui sont capables de donner de la peine est absolument nécessaire, d'autant que l'imagination étant frappée, l'esprit, si l'on n'y prend garde, est aussitôt ému, après quoi il n'y a plus de paix ni de tranquillité. Pour vous dire vrai, depuis trente ans que Dieu m'a fait la grâce de m'atlirer à une vie plus intérieure, je n'ai point trouvé de moyen plus puissant pour y faire de grands progrès que ce retranchement universel de réflexions sur les difficultés qui se rencontrent, et sur tout ce qui ne tend point à Dieu ou à la pratique des vertus. » (Lettre à son Fils du 22 octobre 1649.)
356. Mais, pour ces âmes aimantes, l'épreuve d'ordinaire la plus rude vient des tentations qu'elles subissent : la crainte de déplaire à leur Dieu leur cause des angoisses et des peines très profondes. Il faut alors les réconforter et, comme nous l'avons* dit déjà, leur apprendre à mépriser ces attaques de l'ennemi.
« Saint François de Sales, écrivait à Bossuet Mme de la Maisonfort, dit que ce n'est point en disputant contre la tentation qu'on s'en délivre le mieux. » — Et Bossuet répondait : a Cette expression de ne point disputer avec la tentation est aussi précise que belle; il n'y a ordinairement qu'à la tenir pour vaincue, sans même la combattre directement, et se retourner tout court à Dieu comme dans une chose résolue, où il n'y a pas à hésiter. »
« Lors même qu'il s'agirait, dit le Bienheureux Albert le Grand, de tentations contre Dieu les plus impies, les plus dégoûtantes, les plus horribles, n'y faites pas seulement attention. Tenez cela pour rien et méprisez-le. Ne vous l'imputez point à vous-même et ne songez même pas à vous former la conscience à ce sujet. L'ennemi ne manquera pas de prendre la fuite, si vous le méprisez ainsi, lui et ses vains fantômes. Car il est orgueilleux au plus haut point, et ne supporte pas de se voir méprisé et dédaigné. Ainsi c'est une chose très certaine que le souverain remède contre ces sortes de tentations, c'est de ne pas le moins du monde s'en préoccuper, pas plus que des mouches qui viennent malgré nous voler devant nos yeux. » [De l'intime union avec Dieu, ch. xi. Traduction du P. Rousset.)
L'heure de l'oraison est souvent celle que choisit l'ennemi pour livrer ses assauts, mais à ce moment-là on doit ne le repousser que par le mépris.
C'est le conseil que donne saint Pierre d'Alcantara : « Quant aux pensées importunes qui poursuivent ordinairement celui qui fait oraison, il n'y a qu'à les combattre avec un grand courage et avec persévérance, pourvu qu'on le fasse sans une grande fatigue et sans contention d'esprit, car ce n'est pas ici l'ouvrage de la force, mais de la grâce et de l'humilité. C'est pourquoi, dès qu'on se trouvera dans cet état, il faudra se tourner vers Dieu sans scrupule et sans inquiétude, vu qu'i'Z n'y a pas de notre faute ou qu'il y en a peu, et lui dire en toute dévotion et humilité, Seigneur, vous voyez ici ce que je suis; que pourrait-on trouver sur une terre que vous avez maudite, que des ronces et des épines? Tel est le fruit qu'elle peut produire, si vous ne la relevez de la malédiction. On reprend ensuite le fil de son sujet, on attend avec patience la visite du Seigneur, qui ne la refuse jamais aux humbles. Que si les pensées inquiétantes
vous reviennent, et que vous y résistiez avec persévérance en faisant tous vos efforts, vous devez vous tenir pour assurés que vous faites plus de progrès par cette résistance que vous n'en feriez par la jouissance de toutes les douceurs de Dieu. » (Saint Pierre d'Alcantara, Traité de V oraison, 2e partie, en. iv, 2e avis.)
357. Nous avons suivi les âmes chrétiennes pas à pas depuis leurs débuts dans la vie spirituelle jusqu'au seuil de la vie unitive. Les progrès ne sont pas uniformes chez toutes. Dieu, qui est libre de ses dons, les répartit dans des mesures différentes ; des obstacles, qu'il ne juge pas à propos de lever, s'opposent parfois à ses desseins de miséricorde; du côté de l'âme ellemême ,1a coopération peut être plus ou moins généreuse.
La fidélité à la grâce, c'est là surtout ce qui doit être l'objet de nos examens et de nos réflexions : la part laissée à la créature, dans l'affaire de sa sanctification, est assez grande pour qu'elle ne doive s'en prendre qu'à elle-même si elle demeure dans la médiocrité. Qui pourrait dire où s'arrêteraient les libéralités de Dieu, si l'on repondait toujours à ses avances? Aurais-je reçu moins de grâces que cette âme sainte dont la vertu m'étonne et me ravit, si je n'avais pas abusé des secours que Dieu m'avait offerts?
Tout profite, dit saint Paul, à ceux qui aiment Dieu : Diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum, et saint Augustin n'a pas craint d'ajouter : etiam peccata. Oui, les fautes mêmes . qui leur échappent leur sont une occasion de multiplier les actes d'humilité, de contrition et d'amour ; les assauts du démon rendent leurs prières plus ardentes, leur confiance plus méritoire, leurs efforts plus sanctifiants; les peines et les épreuves les détachent des créatures et les unissent plus intimement à leur Dieu; les lumières dont II les gratifie accroissent leur charité.
Trop souvent l'âme manque à la grâce, mais la grâce ne fait jamais défaut à l'âme. Nous le verrons clairement au jour où\ nous sera révélée l'histoire des bontés de Dieu à notre égard, et celle de nos propres infidélités; nous constaterons comment, pour nous, se sera vérifiée à la lettre la parole du Saint-Esprit : Hœc est voluntas Dei sanctificatio vestra, c'était la volonté de Dieu que vous fussiez saints.
Excelsius !
358. Cher lecteur, qui jusqu'à ce moment nous avez fidèlement suivi, vous arrêtcrez-vous ici? Quelques-uns, nous dit-on, se contentent d'étudier les degrés inférieurs de la vie spirituelle, et tout en jetant un regard d'admiration sur les âmes qui gravissent les sommets de la vertu, ils renoncent à les suivre. La doctrine qu'il nous reste à exposer leur paraît trop élevée, les vertus que nous allons décrire, les conseils que nous donnerons leur semblent au-dessus de leur portée; ils ne se croient pas appelés à vivre sur les hauteurs, ils n'aspirent pas à la perfection.
Oh ! si vous compreniez combien Dieu la désire pour vous, cette perfection qui vous effraie, vous seriez moins pusillanime; votre courage s'enflammerait et vous vous appliqueriez avec une sainte ardeur à connaître les moyens de l'atteindre.
Dieu a faim de votre amour : l'amour est son aliment ,1'amour est sa vie; Il n'a créé des êtres intelligents que pour cueillir en eux une riche moisson d'amour. Ce Dieu infini, Il semble s'abaisser pour quêter notre amour : ton cœur, mon enfant, donne-le moi, nous dit-Il : prœbe, fili, cor tuum rnihi. (Prov. xxin, 26.) Pour mieux nous attendrir, Il proteste Lui-même de son amour inlassable : « Une mère peut-elle oublier son enfant, et n'avoir pas pitié de celui qu'elle a engendré; quand même elle l'oublierait, moi je ne vous oublierai pas. » (Isaïe, xliv, 15.) Il nous fait un commandement rigoureux de l'aimer de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre esprit, de toutes nos forces. Et que de preuves d'amour II nous a données : « Il nous a tant aimés qu'il nous a donné son Fils unique. » (Jean, m, 16.) Et Lui, ce divin Fils, n'a-t-11 pas porté l'amour jusqu'à la dernière extrémité? In finem dilexit eos.
Or, la perfection c'est l'amour dans son développement normal, c'est l'amour vraiment digne de ce nom. Elle vous semble trop haute. Jésus ne la trouve pas trop haute, Lui qui a
dit : Perfecti estote : Soyez parfaits. Il ne la trouve pas trop haute pour des âmes qu'il nourrit de sa chair et de son sang. Que pense-t-II quand II vous voit approcher de la Table sainte, content de votre médiocrité, résigné à ne jamais l'aimer icibas d'un amour parfait? Et si le don de l'Eucharistie n'excite pas votre générosité, s'il ne suffit pas à vous faire aspirer aux degrés les plus élevés de la vertu, regardez le Calvaire et vous comprendrez que ce n'était pas pour que vous restiez une âme imparfaite que Jésus a tant souffert.
359. Lecteur pusillanime, laissez-nous vous parler des souffrances de Jésus, et vous nous direz si vous persistez à \ouloir vous contenter d'une vertu commune, si vous ae rougissez pas de récompenser si mal de son amour le doux Sauveur.
Quand vous ne pouvez vous dérober à la souffrance vous cherchez du moins à la diminuer; Jésus qui aurait pu prier son Père céleste et obtenir de Lui des légions d'anges, Jésus, qui d'un mot renversait ses ennemis au jardin des Olives, non seulement n'a pas repoussé la douleur, mais II s'est comme appliqué à en subir toutes les aggravations; Il lui a ouvert toutes grandes les portes de son cœur, afin qu'elle y pénétrât dans toute sa plénitude, et qu'elle y accomplît sans obstacle son œuvre d'expiation. Son âme humaine avait été faite plus intelligente que toutes les autres âmes et tous les esprits angéliques : Il mit toute la puissance de son regard intellectuel à considérer tous les péchés des hommes, présents, passés et à venir et à en sonder toute la malice. Chrétiens, qui repoussez trop souvent le souvenir humiliant de vos fautes, souvenez-vous que Jésus n'a pas voulu en détourner les yeux à Gethsémani.
Son cœur avait une puissance d'affection supérieure à celle de toutes les créatures; Jésus réveilla tout cet amour ou plutôt II se livra à toutes les ardeurs de sa tendresse et pour son Père céleste et pour les hommes, ses frères; alors fixant son regard et sur les offenses faites à son Père et sur les maux causés aux âmes par le péché, Il excita dans son cœur une douleur sans borne. La peine qu'il ressentit en considérant son Père méconnu, insolemment outragé par tant de créatures qui Lui doivent tout, ne sera jamais comprise par aucune âme humaine. Quant aux maux causés par le péché, peines temporelles, privations de
EXCEI.S1US I 313
grâces,souffrances,hélas,éternellespour un grand nombre,comme chacun des membres de la famille humaine Lui était immensément cher, le Cœur de Jésus éprouva autant de tortures différentes qu'il s'était rencontré déjà, et que dans toute la suite des âges, il devait se rencontrer de pécheurs sur la terre. Pour recourir à la comparaison que donna Jésus Lui-même à la Bienheureuse Varani, supposez, cher lecteur, que vous eussiez mille pieds, mille mains et ainsi de tous les organes de votrecorps, et que tous fussent torturés à la fois par des tourments aussi atroces que variés, ce supplice ne vous paraîtrait-il pas intolérable? Eh bien, disait Jésus à la Bienheureuse : « Je suis le chef d'un corps dont tous les chrétiens sont les membres, et dont la plupart me furent, me sont et me seront arrachés par le péché mortel » et parmi eux combien arrachés pour toujours I
360. Et dans toutes ces douleurs le doux Jésus n'a pas de consolateur. Il est seul, abandonné de tous. Il n'a pas permis à sa sainte Mère de le suivre à Gethsémani; Il a fait appel à ses disciples préférés, mais ils dorment, ils ne peuvent veiller une heure avec Lui. Et son délaissement sera plus dur encore dans quelques heures, quand ses apôtres auront fui, quand Pierre l'aura renié, quand, vers la fin de cette horrible nuit, les valets fatigués de blasphémer, de l'insulter, de Le frapper, Le laisseront quelque temps à Lui-même, en attendant le retour de Caïphe et des Sanhédrites; Il sera seul, sans ami, sans soutien; ceux qui, quatre jours auparavant, lui chantaient YHosanna ne sont plus là pour Le consoler, et II sait que bientôt ils viendront, mais pour crier le crucifigatur.
Etre abandonné des hommes ne serait rien, s'il sentait Dieu avec Lui, mais ce suprême délaissement, le sentiment de l'abandon de Dieu, Il veut l'endurer aussi, et II l'endurera jusqu'au dernier soupir, puisque c'est au moment d'expirer qu'il pousse sa plainte déchirante : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avezvous abandonné?
Douleurs de l'âme, douleurs du corps, aucune ne Lui a manqué; son corps est en lambeaux:. Ce que le prophète a dit de l'état moral du peuple de Dieu : A planta pedis usque ad verticem non est in eo sanitas : depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête il ne reste rien qui soit sans blessure, est vrai à la lettre de la victime qui a pris sur elle les péchés du peuple.
dit : Perfecti estote : Soyez parfaits. Il ne la trouve pas trop haute pour des âmes qu'il nourrit de sa chair et de son sang. Que pense-t-U quand II vous voit approcher de la Table sainte, content de votre médiocrité, résigné à ne jamais l'aimer icibas d'un amour parfait? Et si le don de l'Eucharistie n'excite pas votre générosité, s'il ne suffît pas à vous faire aspirer aux degrés les plus élevés de la vertu, regardez le Calvaire et vous comprendrez que ce n'était pas pour que vous restiez une âme imparfaite que Jésus a tant souffert.
359. Lecteur pusillanime, laissez-nous vous parler des souffrances de Jésus, et vous nous direz si vous persistez à •vouloir vous contenter d'une vertu commune, si vous se rougissez pas de récompenser si mal de son amour le doux Sauveur.
Quand vous ne pouvez vous dérober à la souffrance vous cherchez du moins à la diminuer; Jésus qui aurait pu prier son Père céleste et obtenir de Lui des légions d'anges, Jésus, qui d'un mot renversait ses ennemis au jardin des Olives, non seulement n'a pas repoussé la douleur, mais II s'est comme appliqué à en subir toutes les aggravations; Il lui a ouvert toutes grandes les portes de son cœur, afin qu'elle y pénétrât dans toute sa plénitude, et qu'elle y accomplît sans obstacle son œuvre d'expiation. Son âme humaine avait été faite plus intelligente que toutes les autres âmes .et tous les esprits angéliques : Il mit toute la puissance de son regard intellectuel à considérer tous les péchés des hommes, présents, passés et à venir et à en sonder toute la malice. Chrétiens, qui repoussez trop souvent le souvenir humiliant de vos fautes, souvenez-vous que Jésus n'a pas voulu en détourner les yeux à Gethsémani.
Son cœur avait une puissance d'affection supérieure à celle de toutes les créatures; Jésus réveilla tout cet amour ou plutôt II se livra à toutes les ardeurs de sa tendresse et pour son Père céleste et pour les hommes, ses frères; alors fixant son regard et sur les offenses faites à son Père et sur les maux causés aux âmes par le péché, Il excita dans son cœur une douleur sans borne. La peine qu'il ressentit en considérant son Père méconnu, insolemment outragé par tant de créatures qui Lui doivent tout, ne sera jamais comprise par aucune âme humaine. Quant aux maux causés par le péché, peines temporelles, privations de
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grâces,soufTrances,hélas,éternellespour un grand nombre.comme chacun des membres de la famille humaine Lui était immensément cher, le Cœur de Jésus éprouva autant de tortures différentes qu'il s'était rencontré déjà, et que dans toute la suite des âges, il devait se rencontrer de pécheurs sur la terre. Pour recourir à la comparaison que donna Jésus Lui-même à la Bienheureuse Varani, supposez, cher lecteur, que vous eussiez mille pieds, mille mains et ainsi de tous les organes de votrecorps, et que tous fussent torturés à la fois par des tourments aussi atroces que variés, ce supplice ne vous paraîtrait-il pas intolérable? Eh bien, disait Jésus à la Bienheureuse : « Je suis le chef d'un corps dont tous les chrétiens sont les membres, et dont la plupart me furent, me sont et me seront arrachés par le péché mortel » et parmi eux combien arrachés pour toujours I
360. Et dans toutes ces douleurs le doux Jésus n'a pas de consolateur. Il est seul, abandonné de tous. Il n'a pas permis à sa sainte Mère de le suivre à Gethsémani; Il a fait appel à ses disciples préférés, mais ils dorment, ils ne peuvent veiller une heure avec Lui. Et son délaissement sera plus dur encore dans quelques heures, quand ses apôtres auront fui, quand Pierre l'aura renié, quand, vers la fin de cette horrible nuit, les valets fatigués de blasphémer, de l'insulter, de Le frapper, Le laisseront quelque temps à Lui-même, en attendant le retour de Caïphe et des Sanhédrites; Il sera seul, sans ami, sans soutien; ceux qui, quatre jours auparavant, lui chantaient YHosanna ne sont plus là pour Le consoler, et II sait que bientôt ils viendront, mais pour crier le crucifigatur.
Etre abandonné des hommes ne serait rien, s'il sentait Dieu avec Lui, mais ce suprême délaissement, le sentiment de l'abandon de Dieu, Il veut l'endurer aussi, et II l'endurera jusqu'au dernier soupir, puisque c'est au moment d'expirer qu'il pousse sa plainte déchirante : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avezvous abandonné?
Douleurs de l'âme, douleurs du corps, aucune ne Lui a manqué; son corps est en lambeaux. Ce que le prophète a dit de l'état moral du peuple de Dieu : A planta pedis usque ad verticem non est in eo sanitas : depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête il ne reste rien qui soit sans blessure, est vrai à la lettre de la victime qui a pris sur elle les péchés du peuple.
31 i APPENDICE
Des échappés de l'enfer assouvissent sur Lui leur fureur; à la flagellation, les coups succèdent aux coups, et les bourreaux se relèvent fatigués de frapper avant que Jésus soit fatigué de souffrir. Puis, ils enfoncent dans sa tête cette affreuse couronne d'épines à laquelle on ne peut songer sans frémir.
361. Voilà comment II est traité le Fils de Dieu, Celui dont la majesté remplit le ciel d'admiration, Celui dont la puissance a d'un mot tiré l'univers du néant, l'éternel, la sagesse sans borne, l'amour infini 1
Oh oui. l'amour I Si les autres attributs sont voilés dans la passion, celui-là éclate à tous les yeux. Son amour. Jésus le prouve par sa patience, Il le prouve en laissant vivre ses bourreaux, en priant son Père de leur pardonner, en touchant le cœur du larron. Il enveloppe donc tous les hommes dans son amour : ne se laisse-t-Il pas baiser par Judas, ne l'appelle-t-il pas son ami? Il veut couvrir de sa bonté l'ingratitude du traître; Il veut submerger dans l'océan de son amour, de ses mérites, de ses expiations les péchés des plus grands criminels. Ceux qui ne Lui résisteront pas obstinément, Il les purifiera dans ses larmes et dans son sang, Il les transfigurera par sa grâce, et dans les siècles sans fin ils seront avec Lui inondés de gloire, de sainteté, de bonheur.
Voilà les pensées qui Le soutiennent, ce doux Sauveur. Et vous croyez, cher lecteur, qu'à ce moment, considérant votre âme, Il n'a pas ambitionné pour elle une grande perfection icibas, et là-haut, pour les siècles des siècles, une gloire éclatante, un bonheur immense !
Non, si -vous n'atteignez pas un haut degré de vertu, vous qu'il a déjà appelé à une vie de piété, vous qui connaissez si bien son amour, qui comprenez combien seront enivrantes les joies du ciel pour les cœurs vaillants, si vous restez dans le terreà-terre, la faute n'en est qu'à vous. Nous ne supposons pas que vous soyez du nombre de ces âmes qu'il a choisies pour s; s épouses, moins encore du nombre de ceux qu'il a faits ses continuateurs, ses ministres sur la terre, car si, honoré de telles dignités, vous n'aspiriez pas à la perfection, vous seriez inexcusable.
•362. Pourquoi donc reculez-vous? Les sacrifices qu'exige la perfection vous semblent trop durs. Eh bien, venez souvent
EXCELSIUS I 315
près de Jésus crucifié; vous puiserez là un courage indomptable. Quiconque fréquente assidûment le Calvaire voit grandir sa générosité; aucun obstacle ne peut l'arrêter.
Vous aimez trop vos aises peut-être; vous ne pouvez vous résoudre à traiter sans ménagements votre chair de péché : en voyant ce que Jésus a fait de son corps, vous triompherez de votre sensualité et vous ne redouterez plus la pénitence. Vous ne pouvez accepter les humiliations, les reproches, les mépris, l'oubli, les paroles dures, les railleries, les calomnies; vous désirez être estimé, aimé, loué, honoré, consulté, approuvé. Voyez Jésus souffrant : est-Il estimé, recherché, approuvé, honoré? Judas, les bourreaux, le peuple, les lettrés, les riches, les prêtres, Hérode, Le méprisent, Le raillent, L'outragent, Le blasphèment. Vous ne pouvez vaincre vos antipathies, pardonner à cette personne qui vous fait souffrir : suivez Jésus à Gethsémani, au prétoire, au Golgotha et rappelez-vous que le souvenir de cette personne, dont les défauts pourtant Le blessent plus que vous, ne l'a pas quitté, et qu'il s'est réjoui de souffrir pour elle.
Devenez donc, cher lecteur, un habitué du Calvaire et bientôt vous brûlerez du désir de rendre au Cœur de Jésus amour pour amour ; loin de redouter les hauteurs de la perfection, vous y aspirerez de toute l'ardeur de votre âme et Jésus bénira vos efforts. Une âme parfaite de plus, une âme embrasée de l'amour divin, ce sera pour Dieu une grande gloire, pour le Cœur de Jésus une vive joie, pour l'Église une force et un appui et pour vous-même le plus enviable de tous les biens !
Approbation de S. G. Mgr Mathieu, évêque d'Angers 5
Lettre de S. G. Mgr Gilbert, évêque du Mans, a l'Auteur ... 6
Préface 7