PROLOGUE
Rôle important de la contemplation dans la vie unitive
1. Sainte Thérèse, parvenue à la quatrième Demeure du Château intérieur, se met tout de suite à parler de la contemplation et tout ce qu'elle enseigne désormais se rapporte à cet objet. A partir de cet endroit jusqu'à la fin de son livre, la description des divers états d'oraison contemplative occupe une très grande place et forme même comme la trame de l'ouvrage. Nous croyons cette façon de procéder très fondée en raison. Et voici pourquoi :
Pour les débutants (premier et deuxième degré) l'oraison est un des exercices de la journée, d'une durée déterminée, un acte transitoire et accidentel : ils ont besoin de pénibles efforts pour se recueillir; il leur faut suivre une marche méthodique et s'attachersurtout à la méditation. Cet exerc'ce terminé, ils^reprennent leurs travaux et sl ne leur reste guère de l'oraison que les résolutions qu'ils ont prises; encore ont-ils souvent besoin de certaines industries pour s'en rappeler le souvenir.
Plus tard (troisième et quatrième degré), la volonté étant définitivement gagnée à Dieu, le cœur se remplissant de bons sentiments, l'oraison devient plus affective, exige moins d'efforts et laisse dans l'âme des traces plus marquées. Les sentiments qu'elle a suscités se réveillent spontanément au milieu des occupations du jour; l'âme pousse des cris d'amour, offre à Dieu des désirs, des demandes; ce sont comme des parcelles, des fragments d'oraison. On peut alors dire avec Suarez: Il y a deux sortes d'oraison, l'oraison continue, à laquelle on s'adonne à l'exclusion de toute autre occupation, et l'oraison interrompue : c'est ce que l'on appelle la pratique des oraisons
VIE INITIYE
jaculatoires. Pour les âmes qui en sont rendues là, l'ora;son resle encore un exercice particulier; ce n'est pas encore une disposition habituelle.
Mais, pour les chrétiens dont nous allons parler, l'oraison est plus qu'un accident, même fréquent et habituel, dans leur vie; elle en forme comme le fond. Sans doute la pensée de Dieu n'occupe pas constamment leur esprit, mais elle se présente si souvent, elle domine si puissamment tous les mouvements de leur âme, ils sont si intimement unis à Dieu, qu'ils vivent vraiment en sa présence, dans une disposition constante de soumission et d'amour, et ils se maintiennent ainsi dans la vie parfaite : Ambula coram me et esto perfectus.
L'oraison est l'exercice des facultés intérieures de l'âme se tournant vers Dieu pour Lui rendre ses devoirs et en devenir meilleure. Or, ce n'est pas seulement dans les moments qu'elle donne à l'oraison proprement dite que l'âme parfaite dirige vers Dieu ses facultés intérieures. C'est à toute heure du jour, souvent même en se livrant à des occupations profanes, qu'elle Lui rend ses devoirs et qu'elle attire sur elle, par ses ardents désirs et ses actes d'amour, des. grâces de sanctification. Ainsi accomplit-elle aussi parfaitement que possible la recommandation du divin Maître : oportet semper orare.
Il suit de là qu'il est impossible de faire comprendre les dispositions intimes des âmes parfaites, si l'on n'explique, avant tout, le genre de leur oraison, la nature de leurs rapports avec Dieu.
Voilà pourquoi, avec la grande Sainte qui nous sert de guide, nous allons commencer le traité de la vie unitive par la description de l'état d'oraison qui lui convient.
Nous aurions même pu, comme elle, traiter de la contemplation au quatrième degré de la vie spirituelle, où elle commence à apparaître. Si nous avons préféré l'ordre que nous suivons, c'est que l'oraison contemplative n'est pas l'état ordinaire des âmes ferventes; elle n'apparaît chez elles que par intervalles, tandis qu'au cinquième degré elle devient bien plus habituelle.