Les déicides;
Prenez bien garde à vos âmes, car vous n'avez vu aucune figure, aucune ressemblance^ le jour où l'Eternel vous parla, au mont Horeb, du milieu du feu.
Deutéronome^ ch. IV, v. 15.
Je crois, d'une foi parfaite, que Dieu n'est point un corps, qu'il ne peut être exprimé sous une forme matérielle, ni atteint par des accidents corporels. ^
Profession de foi israélite.
Les massacres des chrétiens de Syrie venaient d'exciter partout en Europe une douloureuse indignation. Un juif, l'honneur du barreau français, le vengeur des opprimés de Damas (^), le philanthrope que l'on trouve aux premiers rangs chaque fois 'qu'il s'agit de défendre la sainte cause de la civilisation et du droit, Crémieux avait pris l'initiative d'une souscription destinée à secourir les victimes du fanatisme
(4) On se rappelle que, lors de la disparition du père Thomas, Crémieux, uni à Sir Moses Montefiore, alla noblement défendre, en Egypte et en Syrie, de malheureux Israélites accusés, sans raison, d'avoir assassiné ce prêtre, et obtint la liberté et la vie de ces tristes victimes des passions et des préjugés religieux.
musulman. Traduisant dans un magnifique langage les sentiments intimes de ses coreligionnaires , il avait provoqué parmi les Israélites de la France et du monde une solennelle manifestation pour leurs frères chrétiens persécutés en Orient.
Cet appel était le premier adressé à Vopinion publique en faveur des martyrs de Syrie ; c'était le premier cri de réprobation et de pitié parti de TEurope , toute frémissante à la nouvelle des sinistres événements dont le Liban avait été le théâtre. Il eut, on s'en souvient, un retentissement immense et la souscription Israélite s'ouvrit aussitôt, aux applaudissements de tous les cœurs honnêtes et de tous les esprits droits.
11 appartenait certainement à la famille Israélite d'exprimer la première sa sympathie pour les Maronites chrétiens et sa haine vigoureuse contre les passions sauvages qui ressuscitaient, au dixneuvième siècle, les plus sombres jours du moyen âge et de la barbarie primitive.
Qui , en effet, a ressenti plus cruellement que le peuple juif toutes Jes horreurs du fanatisme?
Qui a été plus obstinément persécuté pour ses croyances religieuses? Depuis dix-huit siècles, son existence n'a été qu'un long martyre, et le sang de ses fils a coulé impitoyablement sous la main des bourreaux, partout où ses pieds errants ont passé au milieu des peuples. Il a donc appris, par d'effrayantes épreuves, à détester les fanatiques qui assassinent avec un fer sacré; il sait compatir, plus vivement que tout autre, aux maux qu'il a longtemps soufferts.
Aujourd'hui que la liberté lui est rendue, grâce au progrès des mœurs, au triomphe presque universel des idées de tolérance et de fraternité, Israël doit être le premier à venir au secours de tous ceux que l'on persécute à raison de leur foi religieuse.
Et cette sympathie n'est pas seulement un élan du cœur et un acte d'humanité , c'est aussi un devoir de reconnaissance envers les sociétés modernes, envers cette noble et généreuse France qui a appelé les Juifs au banquet de l'égalité et leur a restitué leur place parmi les membres fraternels du genre humain. Oui, la famille Israé- Hte devait saisir avec empressement l'occasion qui lui était offerte de témoigner, par un fait
éloquent, qu'elle a oublié les iniquités séculaires pour ne se souvenir que des récents bienfaits, et qu'elle ne voit plus, au sein des peuples régénérés par Tuniverselle tolérance, que des créatures de Dieu, que des frères pour lesquels s'épanchent, sans réserve, tous les trésors de son amour.
L'appel adressé par Crémieux à ses coreligionnaires reçut, dans toutes les communautés juives de la France et de l'étranger, la plus chaleureuse adhésion. Les hstes de souscription se couvrirent de signatures. Chacun, en Israël, était heureux, en s'associant à cette belle pensée, de prouver à la France catholique , à la fille aînée de l'Église, à la protectrice naturelle des chrétiens du Liban, à quel point s'étaient dissipés, au souffle vivifiant de la liberté et du droit, es sombres préjugés d'un autre âge.
Tous les cathohques sincères accueillirent, avec bonheur, cette manifestation qui était un signe caractéristique des temps modernes. Ils y virent ce qu'il y avait réellement, c'est-à-dire une ardente sympathie pour des infortunés sans pain, sans abri et sans ressources, une protestation énergique contre le fanatisme, émanée de ceux
que le fanatisme avait si douloureusement torturés pendant près de deux mille années.
Cependant, au milieu de ce concert d'applaudissements et d'éloges, il s'éleva des voix discordantes. Deux journaux catholiques, la Gazette de France et le Monde, s'indignèrent à la pensée de voir des JUIFS prendre l'initiative d'une souscription en faveur des populations chrétiennes. Ils osèrent insinuer que l'or des DÉICIDES ne devait pas être accepté par ceux que leur foi en Jésus- Christ, en l'Homme-Dieu mis à mort par les Juifs, exposait seule aux coups du fanatisme musulman ; ils ne craignirent pas de renouveler, à cette occasion , les injures auxquelles les exilés de Jérusalem sont en butte depuis leur dispersion.
J'avoue qu'en lisant ces récriminations inattendues tout mon sang bondit en mon cœur. « Eh quoi! me disais-je irrité, rien ne peut donc » désarmer la haine opiniâtre vouée aux tristes » épaves de Sion, rien, ni les larmes, ni la voix » de la justice, ni les actes les plus touchants » de fraternité et d'amour! A notre généreux » oubli voilà comment répondent ceux qui se « prétendent les plus fervents adorateurs d'un
» dieu de [miséricorde et de paix! La voilà de » nouveau formulée cette accusation de DÉI- » CIDE par laquelle on a prétendu justifier des D persécutions séculaires! Jusquesà quand du- » rera cette guerre sauvage? Et quand donc la » justice et la vérité apaiseront- elles enfin fces » sentiments d'éternelle vengeance? »
Presqu'à la même époque un autre journal, d'ailleurs sympathique à l'émancipation universelle d'Israël (^), tout en rendant justice aux grandes qualités qui distinguent partout la race juive, s'écriait : « Quel spectacle à confondre les plus B intrépides libres penseurs, que de voir encore » aujourd'hui, dans leur trentième génération, » les fils hériter de la condamnation des pères » en châtiment de l'iniquité des juges du Christ, » le divin Rédempteur du monde. En vain es- >» saierait-on de contester l'impérissable vérité » de ce fait immense ; l'histoire du peuple juif, * — une histoire de près de trois mille ans, » — porte et conserve avec une exactitude incor- » ruptible, comme a dit Pascal, et sa condam- » nation et nos preuves. »
(1) Le Journal des Villes et des Campagnes. 22 juin 1860.
Devant la persévérance de ces attaques, mon xœur s'est ému et ma conscience s'est révoltée. Ma foi religieuse n'admet pas que les fils puissent être éternellement punis pour les péchés de leurs pères , et que le Dieu clément et miséricordieux, le Dieu qui est la justice infinie, la bonté infinie, l'amour infini, étende jusqu'à la dernière génération la responsabilité et l'expiation des actes accomplis par les ancêtres {%
J'ai, dès lors, cherché à me rendre compte. J'ai voulu savoir ce qu'il y avait de fondé dans cette accusation de DÉICIDE dont les Juifs sont partout poursuivis, et c'est à l'Évangile, au seul témoignage qui nous reste de cette grande époque de l'humanité, que j'ai demandé la réponse à mes questions.
Les pages que je livre aujourd'hui à la publicité sont le produit de mes recherches (^).
(1) Et Dieu dit : « Celui-là seul qui a péché envers moi, » sera effacé de mon livre. » Exode, ch. XXXII, v. 33. — « La » personne qui pèclie est celle qui mourra. Le fils ne soufw frira pas pour les fautes de son père, ni le père pour les » fautes de son fils. » Ezéchiel, ch. XVIII, v. 20. — Jérémie, ch. XXXI, V. 30.
(2) Ce travail a paru en grande partie dans le journal LA VÉRITÉ ISRAÉLITE durant les six derniers mois de l'année i 860.
J'ai apporté dans cette étude le plus sincère et le plus impartial désir de m'éclairer moi-même, et je puis affirmer que la conclusion à laquelle je suis arrivé est le résultat d'un examen consciencieux, dégagé de tout préjugé et de toute passion.
A la modération avec laquelle j'exprimerai mes opinions on reconnaîtra, je l'espère, que je n'ai été guidé que par un amour ardent de la vérité obscurcie par de longs siècles de haines réciproques.
La conviction profonde que le texte évangélique m'a inspirée, c'est qu'il est impossible de reprocher aux Juifs du temps d'Hérode de n'avoir point reconnu un Dieu dans le fondateur du christianisme; c'est que, s'ils se sont trompés à cet égard, ils se sont trompés de bonne foi; c'est enfin que Jésus, par des causes qu'il n'entre point dans mon plan de définir, n'a pas voulu les convaincre de sa mission ni de sa divinité.
En abordant la démonstration de ces vérités,
INTRODUCTION. il
Je fais appel à la bonne foi et à la justice de ceux qui me liront. Qu'ils ne jugent Fœuvre et récrivain qu'après avoir loyalement examiné les preuves authentiques sur lesquelles je m'appuie. Surtout qu'ils n'exagèrent pas le but de cet écrit et qu'ils ne me supposent pas des intentions agressives qui sont aussi loin de mon cœur que de ma pensée.
Je ne cherche point à combattre les principes du christianisme ni les actes de son fondateur. Je défends une nation infortunée que l'on poursuit, depuis des siècles, comme coupable du crime de DÉICIDE ; je compulse, d'un regard attentif, les pièces du procès qu'on a instruit contre elle, et je me demande s'il est vrai que cette nation ait commis un pareil crime. A-telle eu surtout la volonté de le commettre, et, dès lors, peut-elle en être responsable devant Dieu et devant les hommes, au tribunal de l'histoire et à celui de la postérité?
Mais en rétablissant, au profit du judaïsme, la vérité méconnue, je ne discute et je n'attaque aucun des dogmes fondamentaux de la religion chrétienne. Je ne dis pas aux fidèles du christianisme : « Yous avez tort de croire à la divinité de Jésus-
it INTRODUCTION.
» Christ, à sa naissance, à sa vie, à sa mort, à sa B résurrection surnaturelles. «Je ne leur dis point: a Votre foi est le mensonge et Fabsurde. » Je n'essaie point , comme tant d'autres philosophes et tant d'autres historiens, comme Strauss et l'école allemande, de nier l'authenticité des Évangiles et jusqu'à l'existence même et à la biographie de Jésus-Christ. Loin de là, j'admets, comme point de départ de mes études, la vérité du récit évan- Hque dans ses passages essentiels.
On n'attend pas sans doute de moi , disciple convaincu de la foi d'Israël, sincère adorateur du Dieu unique et invisible, que je proclame sans réserve la divinité de Jésus et la réalité de sa mission messianique. Mais ma critique n'a rien de contraire à cette hypothèse, si manifestement opposée qu'elle soit à tous les principes de ma foi reUgieuse. Je dis simplement à tous les hommes de bon sens et de bonne foi , à mes adversaires eux-mêmes : « Venez , apprécions ensem- » ble. Voici l'Évangile; voici le livre vénéré du u monde chrétien ; voici le seul témoin qui nous » reste sur les rapports de Jésus-Christ avec le tt peuple juif. Admettons que Jésus fut véritable- » ment le fils de Dieu venu pour sauver Israël et
» avec lui le genre humain; admettons qu'il fut » véritablement le Messie prédit par les prophè- » tes. Résulte-t-il du récit évangélique que les » Juifs du temps d'Hérode aient connu ce ca- 0 ractère divin et cette mission sacrée? Là est » toute la question; car si, visités par un Dieu, » les Juifs n'ont pas eu la conscience de sa divi- » nité; si, en le poursuivant et en le mettant à » mort, d'après leurs lois, ils n'ont pas su, ils » n'ont pas pu savoir qu'ils tuaient un Dieu venu » tout exprès pour les délivrer, comment pour- » raient-ils être coupables du crime de déicide? » Comment ont-ils pu être maudits? comment » ont-ils pu être punis pour un crime qu'ils n'a- » valent pas l'intention de commettre?
» Ou bien encore, s'il était écrit, dans les des- » seins de l'Éternel, qu'il fallait qu'un être divin » mourût, victime expiatoire, pour racheter les » péchés des hommes, et si les Juifs ont été choi- » sis pour accomplir ce sanglant sacrifice, com- D ment peuvent -ils être coupables, lorsqu'ils » n'ont été que les instruments aveugles de la » toute-puissante volonté de Dieu? «
La question ainsi nettement posée, j'aborde rexamen du grand débat qui s'agite , depuis
dix-huit siècles, entre le peuple juif et le monde chrétien, et je recherche si les contemporains de Jésus ont pu reconnaître en lui le fils de Dieu et le Messie.
Paris, Avril 1861