Les déicides;
Prenez Lien garde à vos urnes, car vous n’avez vu aucune figure, aucune ressemblance , le jour où l'Élernel vous parla, au mont Horeli, du milieu du Feu.
Deutéronome, c\\. IV, v. I.S.
Je crois, d’une fui parfaite, que Dieu n’est point un corps , qu’il ne peut être exprimé sous une forme matérielle, ni atteint par des accidents corporels.
l'rofession de fui Israélite.
INTRODUCTION
Strauss et Renan. — Crise des croyances religieuses. — Esprit de tolérance et de conciliation. — Rationalisme et dogmatisme. — Olijet de ce livre. — Réponse à diverses objections. — Les critiques passionnées. — Authenticité des Évangiles. — Les Pharisiens et les miracles au point de vue de la divinité de Jésus.
Lorsque, pour la preniière fois, j’ai livré à la publicité l’étiifle qu’on va lire, il s’est produit autour de cette œuvre un mouvement d’opinion sympathique ou contraire assez caractérisé et même assez vif pour me convaincre qu’elle répondait à un certain état des esprits et des croyances.
Depuis ce moment, tout m’a confirmé dans ma conviction.
La question qui se rattache à la divinité, à l’enseignement et à la mission du fondateur de la re-
Il INTRODUCTION.
ligioii clirélienne, a pris, dans ces derniers temps
surtout, une importance considérable.
Ce n’est plus en Allemagne, cette terre désormais classique de la critique philosophique et religieuse, où la liberté d’examen, après avoir enfanté le protestantisme, l’entraîne, par une logique irrésistible, à la négation de tous les dogmes mystérieux, c’est en France que cette grande question s’est posée avec une gravité qu’il est impossible de méconnaître.
Strauss et Renan sont l’un et l’autre, sous une forme appropriée au génie des deux peuples chez lesquels ils écrivent, la résultante d’un courant d’idées, d’opinions et de doctrines dont ils formulent le dernier mot et dont ils expriment, en quelque sorte, la synthèse. C’est là surtout qu’il faut chercher la raison de l'immense sensation que leurs hypothèses sur la vie de Jésus ont produite en Allemagne et en France.
L’école allemande était arrivée peu à peu, et presque sans s’en apercevoir, à détruire en détail les récits et les traditions évangéliques. Chaque partie de l’Évangile, fouillée, disséquée, par une minutieuse exégèse, avait été tour à tour dépouillée de son authenticité, pour revêtir le caractère d’un mythe ingénieux ou d’une légende sans fondement
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INTRODUCTION
historique. — Strauss u’eul^qu’à recueillir et à résumer les travaux de destruction accomplis avant lui. Quand il révéla à l’Allemagne le point de scepticisme où elle avait insensiblement abouti, l’effet fut considérable. L’exégèse germanique s’y reconnut tout entière et applaudit bruyamment une œuvre qui n’était que le miroir où se reflétaient et se concentraient toutes ses critiques antérieures.
Mais la pesante érudition, le style et la forme de l'ouvrage de Strauss ont nui, en France, à la propagation et à l’influence de ses idées. — Il faut aux lecteurs français , véritables Athéniens des temps modernes, un langage plus séduisant, une méthode plus aimable, plus de légèreté que de profondeur, plus d’esprit que de science. Démontrer ne suffit pas, il faut leur plaire, et l’éclat de la forme les séduit plus encore peut-être que la force scientifique des raisonnements.
M. Renan possède à un haut degré cette qualité toute française. lia donné à la science allemande, dont toutes ses œuvres se sont fortement inspirées, une allure vive, pittoresque, pleine de grâce et de coquetterie, qui l’a popularisée et lui a conquis facilement droit de cité de ce côté du Rhin. Ses éludes exégétiques, ses travaux de philologie et d’histoire, ses théories philosophiques et reli-
INTRODUCTION
gieuses, ont l’attrait et l’intérêt d’un roman. Mais, prenez-y garde! sous un vêtement plus brillant et plus léger, c’est, comme les exégètes allemands, un redoutable ennemi de toutes les traditions et de tous les dogmes.
Strauss combat les croyances séculaires avec une lourde massue; Renan les transperce avec une fine épée qu’il enfonce jusqu’à la garde, tout en éblouissant son public par les passes les plus éclatantes. Mais, si les armes sont diverses, leur puissance est la même et également graves sont les blessures qa’elles font.
Où Strauss cherche péniblement à prouver, Renan affirme sans se donner la fatigue d’une démonstration; mais l’un et l’autre renversent également la foi antique et découronnent le christianisme de sa divinité.
Dans la Vie de Jésiu par Strauss il y a luxe de raisonnements et de preuves.
Dans la Vie de Jéms par Renan la critique historique ne joue qu’un rôle secondaire; l’auteur, dans l’indépendance de son imagination, raconte à ses lecteurs l’existence humaine du fils de Marie, telle qu’il se la figure ou la devine, sans tenir compte des biographies évangéliques et sans faire le moindre effort pour lesdiscute r.
INTRODUCTION
O l’habile slralégiste! Et comme il connait bien son public et son temps !
Ce qu’il a voulu faire, ce qu’il a fait, c’est un livre populaire, où le savant disparût devant le conteur; un livre qui ne repoussât personne par une érudition compliquée et fastidieuse, et qui fût accessible au plus grand nombre, grâce àla simplicité des idées et au charme du récit.
Le Christ qui s’en dégage n’a plus rien de divin, si ce n’est l’élévation de son génie. C’est un homme supérieur, c’est un docteur aimable, c’est un grand réformateur, c’est un admirable moraliste ; il prend une place rayonnante parmi les sages qui, depuis l’origine des siècles, ont tracé la voie au progrès infini du genre humain ; il se range, dans la manifestation des grandes vérités qui élèvent l’homme vers l'idéal divin, à côté de Confucius, de Bouddha, de Çakya-Mouni , de Socrate, de Moïse , plus grand qu’eux néanmoins, plus divinement inspiré, mais vivant de leur vie et mettant comme eux des moyens tout humains au service de la cause sublime à laquelle il se voue et pour laquelle il meurt.
Ce n’est certes pas là le Christ de l’Évangile, des Pères de l’Église ni du Credo solennel des chrétiens. Mais M. Renan se préoccupe peu de justifier le portrait qu’il en trace ; il se contente de le pein-
vr INTRODUCTION.
dre à sa manière, et l’expose hardiment aux yeux du
public.
Eh bien! les savants ont pu s’étonner, les croyants ont pu s’indigner de la popularité extraordinaire qui a été si soudainement acquise à celle œuvre, mais il est impossible de la nier.
Est-elle due aux imprudentes colères dont ce livre étéà l’objet? Est-elle due à cet attrait d’irrésistible curiosité que provoque toujours le fruit défendu? Non, mais à quelque chose de plus profond et de plus grave.
Comme l’ouvrage de Strauss en Allemagne, l’ou vrage de Renan, en France, a correspondu à un ensemble de faits et à une situation. Il a donné une formule à de vagues opinions flottant dans l’atmosphère brumeuse des religions antiques ; il a rallié autour d’une idée fermement définie une foule d’esprits dès longtemps détachés de la foi orthodoxe et dont il a fixé les incertitudes. Où les croyants ont vu une profanation, les sceptiques modernes ont vu une solution.
Voilà la vraie cause de l’enthousiasme qu’il a excité chez les uns, de l’irritation indignée qu’il a excitée chez les autres.
11 est le symptôme révélateur d’une révolution qui s’opère dans les croyances modernes et que
INTRODUCTION. VII
l’Église catholique, par la voix de tous ses pontifes, a trop souvent signalée et condamnée pour qu’on puisse la mettre en doute.
Oui, nous sommes visiblement à une époque de crise religieuse.
Depuis trois cents ans déjà la religion chrétienne est en face d’un redoutable adversaire qui la bat en brèche et sème de ruines le champ de la foi. Je ne veux pas examiner si le protestantisme est un progrès, comme l’affirment les partisans de la liberté d’examen, ou une décadence, comme le prétendent les catholiques fervents; mais je sais qu’il est un infatigable démolisseur et que, sous ses coups multipliés, le vide se fait peu à peu dans le ciel chrétien, comme, à la parole ardente des premiers apôtres, le vide s’est fait autrefois dans le ciel païen.
Cequi sortirade cette œuvre révolutionnaire. Dieu seullesait; mais ceux qui croient que l’humanité, éternellement perfectible, ne s’arrête jamais dans sa marche vers le progrès, se persuaderont difficilement que le mal, les ténèbres et le chaos doivent être la conséquence fatale de l’esprit nouveau et
Vm INTRODUCTION.
des idées nouvelles que le protestantisme a jetés au
sein des sociétés religieuses.
Et ce qui donne à cette grande crise un caractère de gravité extrême, c’est qu’elle agit sur le principe des sociétés comme sur le principe des croyances, dans l’ordre politique et moral comme dans l’ordre religieux.
Le droit individuel, fils de la liberté d’examen, devient de plus en plus la base élémentaire de l’organisation sociale. 11 n’y a plus de pouvoir imposé; il n’y a plus de loi imposée ; il n’y a plus de foi imposée. La véritable légitimité pour les gouvernements modernes , c’est d’avoir été constitués et consacrés par le suffrage universel, qui n’est autre chose que la souveraineté de l’individu. Le législateur ne reconnaît plus de religion d’État, et l’égalité des cultes est partout proclamée et respectée. — On ne dit plus : « Crois, ou je te tue! » On laisse à la conscience de chaque citoyen la liberté de ses convictions.
Et, comme aux temps où l’école d’Alexandrie jetait un pont entre le vieux monde païen et le christianisme naissant, l’éclectisme est redevenu le mot de la philosophie moderne. On ne proscrit plus aucune doctrine; on ne condamne absolument aucun système; on les combine, on s’efforce de les
INTHODUCTION.
concilier et d’en tirer certaines vérités générales, facilement acceptables par tous les esprits impartiaux.
La philosophie n’a pas rompu avec la foi, mais elle s’est émancipée de ses liens pour remonter de la croyance aveugle à la certitude démontrée. Jadis esclave de la théologie, ancilla theologiœ, elle est devenue son égale dans la recherche et la proclamation de la vérité. De même <|u’elle demande leur secret à la vie, à la création, à la Divinité ellemême, de même elle a demandé aux dogmes anciens leur démonstration. Elle a déplacé, en un mot, le pivot des croyances et l’a posé sur la raison.
Le rationalisme est, dans l’ordre religieux, ce que l’éclectisme est dans l’ordre philosophique. Il ne repousse que ce qui est l’incompréhensible et le mystère; mais il accepte tout ce qui lui est démontré juste et vrai, dans chaque Église et dans chaque religion.
En descendant sincèrement en nous-mêmes, nous y trouvons ce sentiment de tolérance fortement accentué. Nous nous disons qu’au fond, si les hommes le voulaient bien, ils s’entendraient plus aisément
X INTRODUCTION
qu’il ne semble sur certains principes fondamentaux qui forment la base puissante de toutes les croyances religieuses.
Toutes, elles reposent sur deux vérités splendides, qu’aucune idolâtrie n’a pu affaiblir et qui sont la plus éclatante et la plus universelle des révélations : l’amour de Dieu et l’amour du prochain.
Lâ-dessus aucune doctrine religieuse, aucun homme, n’hésitent. Tous sont d’accord pour croire à un Dieu créateur, à la morale et à la vertu.
La division ne commence, et avec elle la lutte et la passion, que lorsque l’intelligence humaine veut s’élancer de ces vérités élémentaires dans les sombres régions de l’éternité et de l’infini; lorsque à la raison qui démontre elle substitue le dogmatisme qui s’impose; lorsque, non contente d’admettre une cause première de tout ce qui existe, elle veut définir cette cause, sa nature, ses attributs ; lorsque à l’idée de Dieu elle prétend ajouter l’image et la représentation de sa Divinité; lorsqu'elle fait de l’Être par excellence, invisible, immatériel et infini, une personnalité plus ou moins semblable aux formes qui nous sont familières, un Jupiter tonnant, un vieillard à barbe blanche, une incarnation bizarre comme dans les cultes indiens, une trinité mystérieuse comme dans la doctrine chrétienne.
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INTRODUCTION
Le doule s’élargit et la controverse envahit la terre, lorsque nous prétendons connaître les secrets desseins de cette Providence impénétrable ; lorsque nous affirmons ce qu’elle était, ce qu’elle faisait avant que l’univers visible sortit du néant; lorsque nous enseignons audacieusement ce qu’elle nous destine au delà du tombeau; lorsque nous annonçons un enfer, un paradis, un purgatoire, des flammes élernelleset des béatitudes sans fin, des champs Élyséens où se promèneront les sages, un Styx, un Achéron où seront punis les méchants ; des jardins délicieux, où les justes goûteront des félicités infinies dans les bras des célestes houris.
Ici la foi chancelle, l’esprit se trouble et la raison proteste. Où est la vérité? Où est l’erreur? Où est l’irrésistible lumière? Et les peuples, si unis sur l’idéede Dieu et sur le sentiment du devoir, se divisent, se rangent sous des bannières hostiles, deviennent intolérants et fanatiques, se combattent, s’anathématisent, s’entre-déchirent pour s’imposer les uns aux autres des principes qu'ils ne sauraient comprendre et qu’ils ne peuvent prouver.
C’est là l’histoire douloureuse des dogmes religieux. Depuis que les sociétés existent, il n’y a, sur .ces questions insolubles, que confusion et guerre dans notre triste humanité.
INTRODUCTION
Eh bien ! depuis un demi-siècle, mais surtout depuis quelques années, des tendances se manifestent de toutes parts pour- un rapprochement et un loyal examen des diverses croyances. Les hommes sincères de tous les cultes se montrent disposés non pas à nier absolument le mystère et le surnaturel, mais à en laisser à l’écart les obscurs problèmes, pour se tendre la main sur le terrain des idées morales et des vérités incontestables qui sont, comme les éléments de la nature entière, le patrimoine commun du genre humain.
Sainte harmonie des cœurs et des âmes, qui serait l’avénement du règne de Dieu si elle parvenait à rétablir ici-bas Tunilé et la fraternité originelles !
La vie de Jésus par Renan, en dépouillant le fondateur du christianisme de tout ce que son histoire a de mystérieux, en l’humanisant dans un idéal sublime mais nullement incompréhensible ni divin, a été une très-caractéristique manifestation de l’esprit de notre époque en matière de religion ; et l’accueil qu’il a reçu montre, dans cet ordre d’idées, la direction véritable du sentiment public.
INTRODUCTION
Le succès, beaucoup plus modeste à coup sûr, qu’a obtenu l’œuvre que je livre de nouveau au public, a été également à mes yeux un symptôme significatif de l’état des esprits et des croyances.
Mon but était bien loin d’avoir l’importance de celui que s’étaient proposés, sans doute, Strauss et Renan. Je n’avais d'autre désir que d'élever enfin la voix en faveur du peuple hébreu, de la forte race religieuse à laquelle j'appartiens, et de combattre énergiquement les préventions que l’incompréhensible accusation de DÉICIDE fait peser sur elle depuis plus de dix-huit cents ans.
Voici comment je définissais, dans la première édition, la pensée de ce livre :
« La conviction profonde que le texte évangélique m’a inspirée, c’est qu’il est impossible de reprocher aux Juifs du temps d'Hérode de n’avoir point reconnu un Dieu dans le fondateur du christianisme ^ c’est que, s’ils se sont trompés à cet égard, ils se sont trompés de bonne foi; c’est enfin que Jésus, par des causes qu’il n’entre point dans mon plan de définir, n’a voulu les convaincre ni de sa mission ni de sa divinité.
« En abordant la démonstration de ces vérités, je fais appel à la bonne foi et à la justice de ceux qui me liront.
XIV INTRODUCTION
Qu’ils ne jugent l’œuvre et l’écrivain qu’après avoir loyalement examiné les preuves authentiques sur lesquelles je m’appuie. Surtout qu’ils n’éxagèrent pas le but de cet écrit et qu’ils ne me supposent pas des intentions agressives qui sont aussi loin de mon cœur que de ma pensée.
« Je no cherche point à combattre les principes du chris- ' tianisme ni les actes de son fondateur. Je défends une nation infortunée que l’on poursuit, depuis des siècles, comme coupable du crime de DÉICIDE; je compulse, d’un regard atteuiif, les pièces du procès qu’on a instruit contre elle, et je me demande s’il est vrai que cette nation ait commis un pareil crime. A-t-elle eu surtout la volonté de le commettre, et, dès lors, peut-elle en être responsable devant Dieu et devant les hommes, au tribunal de l’histoire et à celui de la fiostérilé ?
a Mais en établissant, au profit du judaïsme, la vérité méconnue, je ne discute et je n’attaque aucun des dogmes fondamentaux de la religion chrétienne. Je ne dis pas aux fidèles du christianisme : « Vous avez tort de croire à la di- « vinité de Jésus-Christ, à sa naissance, à sa vie, à sa mort,
O à sa résurrection surnaturelles. » Je ne leur dis point :
(( Votre foi est le mensonge et l’absurde.» Je n’essaye point, comme tant d’autres philosophes et tant d’autres historiens, comme Strauss et l’école allemande, de nier l’authenticité des Évangiles et jusqu’à l’existence même et à la biographie de Jésus-Christ. Loin de là, j’admets, comme point de départ de mes études, la vérité du récit évangélique dans ses passages essentiels.
« On n’attend pas saus doute de moi, disciple convaincu de la foi d’Israël, sincère adorateur du Dieu unique et invisible, que je proclame sans réserve la divinité de Jésus et la réalité de sa mission messianique. Mais ma critique n’a rien
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INTRODUCTION
de contraire à cette hypothèse, si manifestement opposée qu’elle soit à tous les principes de ma foi religieuse.
Je dis simplement à tous les hommes de bon sens et de bonne foi :
a Venez, apprécions ensemble. Voici l’Evangile ; voici <1 le livre vénéré du monde chrétien ; voici le seul témoin (I qui nous reste sur les rapports de Jésus-Christ avec le a peuple juif. Admettons que Jésus fut véritablement le fils « de Dieu venu pour sauver Israël et avec lui le genre hua main; admettons qu’il fut véritablement le Messie prédit a par les prophètes. Résulte-t-il du récit évangélique que a les Juifs du temps d’Hérode aient connu ce caractère divin (I et cette mission sacrée? Là est toute la question ; car si, a visités par un Dieu, les Juifs n’ont pas eu la conscience (I de sa divinité; si, en le poursuivant et en le mettant à a mort, d’après leurs lois, ils n’ont pas su, ils n’ont pas pu a savoir qu’ils tuaient un Dieu venu tout exprès pour les a délivrer, comment pourraient-ils être coupables du crime it de Déicide? Comment ont-ils pu être maudits? Comment « ont-ils pu être punis pour un crime qu’ils n’avaient pas a l’intention de commettre?
0 Ou bien encore, s’il était écrit, dans les desseins de a l’Éternel, qu’il fallait qu’un être divin mourût, victime a expiatoire, pour racheter les péchés des hommes, et si les a Juifs ont été choisis pour accomplir ce sanglant sacrifice, a comment peuvent-ils être coupables lorsqu’ils n’ont été a que les instruments aveugles de la toute-puissante volonté a de Dieu? »
Ces points de vue et ces conclusions ont trouvé un accueil plein de bienveillance parmi un nombre beaucoup plus grand d’esprits sérieux, que jen’au-
INTRODUCTION
rais osé l’espérer. On a voulu savoir ce que pensait un représentant dévoué du judaïsme sur celle grande question de la vie et de la divinité de Jésus, et, comme l’on a reconnu, Je l’espère, que la modération avec laquelle j’avais exprimé mes opinions ne révélait d’autre passion que celle de la vérité obscurcie par de longs siècles de haines réciproques, j’ai recueilli et je garde avec bonheur de précieux témoignages de sympathie.
D’autre part, ce livre a été l’objet de vives critiques. Quelques-unes, violentes, avaient leur mobile dans les emportements d’une foi qui ne souffre ni examen ni contradiction; les autres, sérieuses et courtoises, se plaçaient dans un ordre d’idées plus élevé. 11 en est qui me reprochent de réclamer, comme les pharisiens du temps de Jésus, les preuves matérielles d’une divinité qui se révélait bien plus par sa splendeur morale que par des signes extérieurs et physiques. Il en est qui me blAment d’avoir négligé , en admettant l’authenticité des Évangiles, tous ces grands travaux exégéliques accomplis depuis cinquante ans, d’où résulterait la preuve que les biographies de Jésus sont toutes apocryphes, et que nous ne connaissons rien de certain touchant sa naissance, sa vie et sa mort.
Devant ces observations en sens contraire, je crois
utile d’expliquer plus nettement ici ma pensée et mes convictions.
J’écarte tout d’abord de ce débat les premières critiques. Elles partent de croyances profondes, inflexibles, que je n’ai pas l’intention de heurter et que je ne saurais avoir la prétention de modifier. Ma visée ne va pas à convaincre d’erreur les croyants sincères de la religion chrétienne. C’est affaire de conscience; je n’ai rien à y redire ni à y tenter.
Seulement ils me semblent manquer de justice et de raison, lorsqu’ils s’irritent de voir un fils des Hébreux toucher à cette mystérieuse question de la divinité de Jésus. N’est-cc pas cette question seule qui, depuis dix-huit cents ans sépare le judaïsme du christianisme et crée entre les deux croyances un irréconciliable dissentiment? N’est-ce pas elle qui a servi de prétexte à toutes les persécutions que les exilés de Sion ont subies sur tous les points du monde chrétien?
Aujourd’hui que, grâce au progrès delà civilisation, grâce au triomphe à peu près universel des
idées de liberté et d’égalité, les descendants d’Israël
ont reconquis presque partout leurs droits d’hommes et de citoyens, n’est-il pas naturel qu’il s’élève parmi eux des voix pour les défendre enfin contre les accusations qui ont motivé leur long martyre? N’est-il pas juste que leur cause soit enfin portée et débattue devant le tribunal de l’opinion, et que l’on sache si leurs pères ont été ou non coupables de cet étrange crime de déicide, dont on veut faire subir aux fils l’expiation éternelle ?
Mais je n’espère pas tant d’équité de la part de ceux dont je parle. Ils ne discutent pas et ne veulent pas qu’on discute ; ils n’admettent pas cette grande conquête des temps modernes : la liberté de conscience, qui permet aux autres cultes non pas d’être agressifs (ce qui serait une ingratitude et une injustice), mais d’exister et de se défendre contre de séculaires préjugés.
Donc ce n’est pas pour eux que je tiens à caractériser plus complètement l’idée de ce livre et le point de vue où je me suis placé. Je laisse à l’écart les colères qui ne raisonnent pas, et je m’arrête aux opinions de ceux qui m’ont fait l’honneur d’une discussion sérieuse.
I NTRODUCTION.
J’ai dit qu’oii m’a blâmé d’avoir admis sans contestation le texte évangélique.
Certes, après les vastes travaux de critique dont ce texte a été l’objet, j’aurais pu me livrer, à mon tour, à des objections désormais faciles et à une érudition d’emprunt sur l’authenticité des Évangiles. Mais je n’y aurais trouvé aucun avantage pour 1e but que je me suis proposé, et ma conclusion y eût perdu, au point de vue de sa démonstration, ce qu’elle y aurait peut-être gagné au point de vue scientifique.
Il ne s’agissait pas en effet de convaincre ceux qui ne croient pas à la vérité historique de l’Évangile. Pour ceux-là il n’y a aucune certitude touchant la vie et la mort de Jésus, et dès lors le prétendu crime de déicide ne peut exister à leurs yeux.
Mais, ceüx à qu’il importait de prouver que cette accusation ne repose sur aucune base, ce sont ceux qui croient fermement à l’exactitude historique des faits que rapportent les quatre évangélistes.
Si mes arguments en faveur du peuple hébreu sont décisifs, c’est parce qu’ils acceptent les textes mêmes sur lesquels s’appuie la foi des chrétiens
INTRODUCTION
les plus fervents ; c’est qu’ils en tirent la preuve évidente que Jésus ne s’est jamais révélé Dieu aux Juifs de son époque; qu’il leur a systématiquement caché les signes de sa divinité et de son messianisme, en admettant même que ces signes se soient produits; qu’enfin rien, ni dans ses actes ni dans ses paroles, n’a répondu aux croyances, aux idées et aux espérances traditionnelles à l’égard du libérateur depuis si longtemps attendu,
A ce point de vue, non-seulement la critique des Évangiles devenait superflue, mais leur texte au contraire avait pour moi une importance considérable.
Au reste. Je dois avouer ici que je ne partage pas les doutes qui se sont élevés sur l’authenticité des livres du Nouveau Testament. Les contradictions mêmes qui existent entre les quatre biographes de Jésus sont, à mes yeux, une preuve de sincérité.
Si les Évangiles dataient d’une époque postérieure et si leur rédaction n’était pas due à ceux dont ils portent le nom, la fraude pieuse que l’on suppose avoir présidé à leur création aurait été plus habile et elle aurait donné au récit cette unité même qui lui manque.
Malgré le silence des écrivains contemporains, trop de traditions et de faits attestent l’existence
INTRO.DUCTION. XXI
de Jf'jsus, pour qu’on puisse la mettre en doute. Ce silence ne prouve qu’une chose : c’est que Jésus ne produisit pas d’abord une impression beaucoup plus vive que tant de pseudo-messies dont le nombre fut grand en ce temps d’oppression politique et religieuse. Mais, qu’il ait vécu, qu’il ait enseigné et qu’il ait groupé autour de lui d’ardents disciples dont l’enthousiasme a survécu à la mort du maître, c’est ce qu’il me paraît bien difficile de nier.
Sans doute, il faut, dans les Évangiles, faire la part de cet enthousiasme lui-même et aussi des dispositions d’esprit de chacun des biographes ; ce n’est qn’après la mort de Jésus que les Évangiles ont été rédigés suivant les souvenirs plus ou moins fidèles, plus ou moins concordants de ses disciples; il s’y est glissé peut-être des erreurs, à coup sûr des amplifications et des exagérations qui ont développé bientôt outre mesure la partie légendaire aux dépens de la partie historique ; mais le fond du récit et les principaux événements sont évidemment exacts et, sauf les détails accessoires et les divergences de formes, il est facile de constater qu’ils se retrouvent complètement dans chacune des quatre biographies.
XXII INTROnUCTION.
S’il m’était permis de formuler à mon tour une hypothèse pour expliquer les divergences qu’on relève dans chacune d’elles, voici ce que je considère comme très-probable.
Il y a, dans le développement de la vie de Jésus, trois périodes distinctes où il se manifeste sous un aspect et avec des aspirations différentes.
Dans la première, c’est le docteur éloquent, c’est le réformateur hardi, c’est le prophète qui réprimande les chefs et le peuple, et les rappelle aux grands principes de justice et de morale.
Dans la seconde, c’est le Messie, c’est le Christ qui se révèle à ses disciples, et s’annonce comme devant réaliser en Israël toutes* les promesses des prophéties. Les miracles éclatent autour de lui ; il vit, se meut, agit en plein merveilleux ; le surnaturel l’enveloppe, et les phénomènes des deux et les prodiges de la terre semblent destinés à faire connaître aux humains le messager del’Éternel.
Enfin, dans la troisième période, Jésus affirme sa divinité ; il s’identifie en Dieu ; il est l’égal du Père ; il est Dieu lui-même ; c’est lui qui jugera les vivants et les morts.
Jésus et ses disciples ne se sont élevés que successivement et par degrés à cette mystérieuse conception. Le récit évangélique ne permet au-
INTRODUCTION
cun doute à cet égard. La révélation de la divinité du Fils de Marie, ne s’est produite que dans les derniers jours de son existence terrestre ; de même f|ue son messianisme ne s’était formulé que longtemps après les débuts de son apostolat.
Eh bien ! les Évangiles, par leur forme et par leur esprit, représentent très-exactement à ces trois phases successives.
Mathieu et Marc, dont les récits semblent en général copiés l’un sur l’autre, sont très-sobres de merveilleux. Ils insistent beaucoup sur l’enseignement moral de Jésus ; mais ils ne rattachent aucun fait miraculeux à sa naissance ni à sa jeunesse ; c’est en songe, et non en vision, que Joseph, d’après eux, reçoit l’ordre de garder Marie auprès de lui, et que la conception surnaturelle de son fils lui est annoncée. L’idée elle-même de divinité està peine saisissable dans les Synoptiques. Les actes et les discours qu’ils prêtent à Jésus ont un caractère plus humain que divin. Évidemment Matthieu et Marc se sont bien plus particulièrement attachés à faire connaître, en Jésus, le Prophète et tout au plus le Messie ; ils ne révèlent pas le Dieu.
Luc, au contraire, paraît correspondre à la seconde période de la vie de Jésus. Sous sa plume la partie légendaire prend un immense développe-
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INTRODUCTION
ment. Le ciel s’éraeut; les milices divines s’agitent autour du Christ Sauveur; le fils de Marie se transfigure et dépouille peu à peu les conditions de sa nature corporelle. Ce n’est pas encore le Dieu dans toute sa majesté, mais c’est plus que le prophète, et l’on sent bien que la révélation divine ne tardera pas à éclater.
C’est à Jean, au disciple bien-aimé, que cette grande mission est réservée. Jean est le mystique du christianisme primitif. Lui seul nous fait connaître avec détails et nous explique les rapports du peuple Juif et de Jésus, lorsque celui-ci troubla la doctrine monothéiste par l’affirmation de sa divinité. Lui seul, il ne voit dans son maître que le Dieu, le Verbe fait chair, l’Infini un moment manifesté sous une forme finie. Le mystère est accompli ; le ciel avait un moment livré Dieu à la terre ; la terre l’a rendu au ciel, et le Père et le Fils ne sont plus qu’une mystérieuse unité. Simples et intelligibles dans les Synoptiques et même dans Luc, les discours de Jésus se produisent, dans l’Évangile de Jean, sous une forme mystique, bizarre, incompréhensible pour le plus grand nombre, et de nature à fortifier l’incrédulité du peuple hébreu plutôt qu’à le convaincre et à l’entraîner.
Ainsi la progression est nettement marquée.
Ce qui apparait plus spécialement dans les récits de Mathieu et de Marc, c’est le Réformateur, c’est le Prophète ; dans ceux de Luc, c’est le Messie escorté d’une miraculeuse légende ; dans ceux de Jean, c’est le Dieu.
Où tant de critiques ont signalé de flagrantes contradictions et déclaré les textes absolument apocryphes, il ne faudrait donc voir que l’effet inévitable des points de vue différents auxquels se sont placés chacun des quatre biographes.
Est-ce ù dire qu’il faille accepter sans réserve et comme une vérité historique ces récits discordants? Loin de là, mais, envisagés ainsi que nous venons de le faire, ils sont bien moins contradictoires qu’ils ne le paraissent d’abord ; et comme, après tout, c’est le seul monument qui nous reste de cette grande époque, on peut admettre, sans trop de difficulté , l’authenticité suffisante des points principaux sur lesquels ils sont à peu près d’accord.
En dehors de ces considérations de critique historique, on m’adresse une objection qui a une portée morale plus considérable et qui me touche assez
LNTHODUC riON.
vivement pour que je la discute avec une entière franchise.
On prétend que je suis bien le fils de ces pharisiens, si sévèrement jugés par Jésus, et auxquels il fallait des miracles, des phénomènes célestes, le bouleversement des éléments et tout un ensemble de faits surnaturels pour croire à la divinité du fils de Marie. Ses principes divins de justice et de charité, son dévouement pour l’humanité tout entière, sa loi d’amour et de grâce, medit-on.le révèlent Dieu bien plus que des prodiges physiques ; il faut être aveugle pour ne pas le voir.
Ici il convient de s’entendre.
Je ne discute pas les rapports de Jésus avec les Juifs de son époque, en philosophe ; je les constate en historien, d’après les seuls documents qui nous restent.
Or ces documents établissent, à n’cn pas douter, que le Messie promis aux habitants de la Judée, le libérateur annoncé par les prophètes devait se révéler par certains signes caractéristiques, naturels et surnaturels, qui seraient, auprès du peuple hébreu, les preuves éclatantes de sa mission.
J’ai énuméré, avec beaucoup de soin, les divers éléments des croyances populaires à cet égard, et j’ai démontré que, sous aucun rapport, les conditions
IM'UODUCTION.
auxquelles les Hébreux pouvaient reconnaltreet acclamer le Messie promis ne se sont réalisées en Jésus.
J’établis également, par des textes irrécusables, que Jésus et ses apôtres partageaient eux-mômes le sentiment du peuple entier sur lanécessité de certains signes révélateurs. Si, par un motif que je n’ai pas besoin de définir, le fils de Marie n’accomplissait pas de son vivant les conditions matérielles de son messianisme, il les promettait à ses plus intimes disciples pour un second et prochain avènement.
Quand on veut juger des faits et des idées, à la distance de plusieurs siècles, il faut nécessairement se placer dans le milieu où ils se sont produits.
Mais je vais plus loin encore et j’appelle trèsparticulièrement l’attention de mes lecteurs sur le chapitre où je traite la question des miracles que les Évangiles attribuent à Jésus. Ils y verront que, dans la doctrine incontestable du judaïsme de ce temps, ces miracles ne pouvaient avoir aucune importance au point de vue de la divinité du fils de Marie; et, loin de blâmer les docteurs pharisiens et de les accuser, avec l’Évangile, d’un matérialisme étroit et grossier, on admirera le large libéralisme qui distingue, dans cet ordre d’idées, la doctrine pharisienne.
Le miracle écarté, il restait sans doute les prin-
INTRODUCTION
cipes, l’enseignement moral, les grandes vérités développées si admirablement par le prophète de Galilée. J’ai étudié, avec une attention scrupuleuse, cette grave question, et cette étude m’a conduit à la preuve évidente que, dans les maximes évangéliques, comme dans les discours de Jésus, il n’y a pas unseul précepte, pas une seulepensée, quin’aient été exprimés avant lui, en termes souvent bien plus saisissants, par la Bible, par les prophètes, par les philosophes, par les moralistes et par les docteurs de la Judée.
A ceux qui reprochent au peuple hébreu d’avoir demandé des preuves à Jésus, cette double observation répond complètement.
Ici, en effet, se pose un dilemme sans réplique.
Comment les Juifs pouvaient-ils reconnaître, en Jésus, le Dieu incarné, sinon par des révélations irrésistibles ?
Or, ces révélations, en quoi ont-elles consisté, dès que Jésus n’a rien apporté au peuple hébreu que celui-ci n’eût appris, dès longtemps, de ses législateurs, de ses voyants et de ses sages, sans qu’aucun d’eux se fût jamais prétendu Dieu ni fils de Dieu?
Comment les Juifs pouvaient-ils reconnaître, en Jésus , le Messie promis , sinon par la réalisation de tous les signes et de toutes les pro-
INTHODL’CTION.