‹ Les déicides;Chapitre 17 sur 40 · I.KS DftlCIDKS · texte numérisé non relu

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esprits en suspens, de leur montrer le signe révélateur par lequel ils pourront le reconnaître et l’adorer, il ne leur répond que par des expressions de mépris, des injures violentes, et il les laisse plus incertains ou plutôt plus incrédules qu’anparavant.

On se rappelle que, malgré les dangers que ses prédications ardentes pouvaient faire courir à l’ordre public, malgré la colère légitime que devaient ressentir les magistrats et les fonctionnaires en butte chaque jour aux attaques du prophète de Galilée, néanmoins on n’avait jamais osé l’arrêter de crainte d’exciter un soulèvement parmi le peuple, qui lui était manifestement favorable. Mais, lorsque cette crainte eut disparu devant les nouveaux sentiments des masses, les gardiens de la loi d’Israël ne jugèrent pas pouvoir tolérer plus longtemps les actes et les paroles de Jésus ; ils pensèrent surtout qu’ils devaient étouffer dans sou germe une doctrine religieuse, qui, en admettant un Dieu sous une forme humaine, portait la plus grave atteinte au monothéisme, principe, force et avenir d’Israël.

La conscience universelle qui, chaque jour, progresse vers le dogme lumineux de l’unité divine, dira bientôt s’ils avaient ou non raison ; mais, au point de vue de la foi mosaïque, au point de vue de la loi qui régissait la Judée, dans l’esprit et dans le texte du code du Sinal, ils avaient incontestablement le droit d’appliquer à Jésus les dispositions pénales rapportées dans le chapitre pré-

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LES DÉICIDES. I2o

cèdent. Ils résolurent donc d’en finir avec un réformateur à la fois religieux et politique qui semait l’agitation dans le peuple et le trouble dans les esprits, à un moment où l’union de tous les citoyens était si nécessaire pour défendre la patrie commune contre l’invasion romaine, et la religion unitaire contre la contagion des pratiques polythéistes de Home, maîtresse du monde.

Ils trouvèrent, en cette occasion, un concours facile dans Hérode et dans les représentants de l’empire romain. Nous avons dit qu’IIérode avait poursuivi Jésus pour le faire mourir *, et que ce fut grâce aux avis charitables des pharisiens que ce dernier {«irvint à se sauver. D’autre part, la tentative qui avait eu pour but de le faire roi avait dù naturellement irriter contre lui le chef de l’État juif et les autorités romaines. Il y avait, dans cet ensemble de circonstances, plus de causes qu’il n’en fallait pour le condamner d’après la législation existante.

La trahison aidant, il ne fut pas difficile de s’emparer de lui.

Le nom de Judas Iscariote restera éternellement flétri devant l’histoire et devant la conscience indignée ; mais Jésus, désormais réduit à la garde et au cortège de ses douze disciples favoris, n’aurait évidemment pu échapper longtemps aux recherches de ceux qui avaient ordre de 1e saisir.

Au reste, il n’èst que trop certain qu’à ce moment suprême, il courait lui-même au-devant des poursuites

■ Lie, ch. xiii, V. 31.

LES DÉICIDES, et que, par des raisons qu’il est iuulilu de rechercher, il attendait de son supplice même le triomphe définitif de l’œuvre qu’il avait entreprise.

Bien souvent, en effet, il avait annoncé à ses intimes la nécessité de sa condamnation et de sa mort pour le succès et l’accomplissement de sa mission en ce monde. Nous avons déjà vu que, lorsqu’il révéla pour la première fois aux apêlres l’intention où il était d’accomplir ce douloureux .sacrifice, Pierre l’en détourna avec des supplications et des larmes, et qu’il lui répondit en colère : « Tais-toi, Satan ; éloigne-toi, car tu n’as de goût que pour les choses de la terre et non point pour celles du ciel *. » Il est encore plus explicite dans d’autres circonstances analogues. Lorsque de généreux pharisiens viennent l’avertir qu’Hérode a résolu de le faire mourir, et l’engagent à se sauver, il leur répond qu’il consent bien à quitter la Galilée, mais qu’il se rend à Jérusalem pour y être « consommé par sa mort ; car, ajoute-t-il, il ne faut pas qu’un prophète souffre la mort ailleurs que dans Jérusalem *. » Et, peu après, prenant à part les douze apùtres, il leur dit : « Nous allons à Jérusalem, et tout ce qui a été écrit touchant le Fils de l’homme va être accompli... ils le feront mourir, et il ressuscitera le troisième jour ®. » Chose étrange ! l’É-

* Matthieb, ch. xvii, v. 21 et suiv.

* Et ait illis... Tertià die consummor ; verumtamen oportct me hodie et cras et sequenti die ambulare, quia non capit prophetam perire extra Jérusalem. — Lee, ch. xiv, v. 31 et suiv.

* Assumpsit auiem Jésus duodecim et ait illis : Ecee asccodimus Jeru-

,KS DÉICIDKS.

vangéliste qui rapporte ces paroles ajoute que « les douze apôtres ne comprirent rien à tout cela*, »

Un autre jour il leur dit : « Je quitte ma vie pour la reprendre ; personne ne me la ravit ; c’est de moimême que je la quitte, car c'est le commandement que J ai reçu de mon père ®. » Ces discours, on s’en souvient, faisaient dire à ceux qui l’entendaient : « Il a perdu le sens ; pourquoi l’écoutez-vous ® î » Ses disciples faisaient de vains efforts pour l’empêcher de retourner à Jérusalem : « Eh quoi ! lui disaient-ils, il y a à peine quelques jours que le peuple voulait te lapider, et tu veux aller de nouveau en ce lieu * ? » Rien ne put vaincre la volonté du fils de Marie; il revint en Judée.

Certes, après tout ce qui s’était passé ; après les attaques passionnées dirigées contre les chefs du peuple ; après les poursuites publiquement et itérativement prescrites par Ilérode en Galilée et par les magistrats en Judée; après l’explosion violente des sentiments du

solymam et consummabuntur omnia quæ scriptn sunt per prophetas de Filio hominis... Occident eum et tenià die nsurget. — Lnc, ch. xvm, V. 31 et suiv.

* Et ipsi nihil horum intelhxerunl, et erat verbum illud absconditum ab cis, et non intelligebant quæ dicebantnr, — Lie, ch. xviii, v. 34.

* Prnptereà nie diligit Pater : Quia ego pono animam meain ut itcriim sumam eam. Mémo tollit eam a me, sed ego pono eam a roeipso. Hoc mandntum accepi a Pâtre meo. — Jean, ch. x, v. 17 et 18.

3 Dicebant autcni raulti : Dienionium habet et insanit; quid euni auditis? — Jean, ibid., v. 19 et 20.

* Deinde post htec dixit discipulis suis : Eamus in Judæam iteruin. Dicunt ei discipuli : Rabbi, mine quærebant te Jndæi lapidare et iterum vadis illuc ? — Jean, ch. xi, v. 7 et suiv.

peuple, excité jusqu’à vouloir lapider le réformateur de Nazareth ; devant ces dispositions unanimes de l’opinion et des pouvoirs publics, il ne fallait pas être grand prophète pour affirmer que Jésus, revenant à Jérusalem, y serait immédiatement arrêté, jugé et condamné, suivant les lois de son pays et de son temps.

Mais écartons ce que l’on peut voir d'humain et même de volontaire dans la prévision de sa mort, (tour nous en tenir au sens surnaturel que lui attribuent les Évangiles. Que résulte-t-il de cette cruelle nécessité, si fonuellement affirmée par Jésus, de cette destinée fatale qui le pousse à choisir Jérusalem pour le lieu où s’accomplira le sanglant sacrifice, et les Juifs pour instruments de son trépas ? Que résulte-t-il de ce commandement divin auquel il déclare lui-même être forcé d’obéir, et qui le contraint a à déposer » sa vie terrestre ? N'est-ce pas que tous, juges, victime et bourreaux, ont été des machines inertes, des agents irresponsables, jouets aveugles et malheureux d’une volonté irrésistible, d’un Dieu dont rien ne pouvait ni contredire ni annuler les terribles et mystérieux desseins ?

Ét que serait-il arrivé si, suivant l’avis de ceux qui prétendaient que « Jésus avait perdu le sens, et qu’il ne fallait pas faire attention à lui *, » les Juifs n’avaient accueilli que par l’indilTérence et le dédain ses prédications ]mssiüiiiiées, et ne l’avaient ni poursuivi ni condamné ? Avec la prédiction démentie par le fait s’évanouissait

> Jean, cil. X, V. ;’(i.

toute prétention au prophétisme et à la divinité, et le christianisme était étouffé dans son germe.

Il n’en fut pas ainsi. On ne vit en Jésus que le révolutionnaire dangereux, dont la parole semait des dissensions parmi le peuple et risquait de compromettre le salut d’Israël en face de l’invasion romaine *. On ne savait pas alors que ce n’est point par la mort d’un homme qu’on étouffe une idée, et que le sang des grands réformateurs est fécond en disciples et, au besoin, en martyrs.

Ici commence, pour le fils de Marie, une douloureuse passion.

Au moment que les soldats chargés de l’arrêter le saisissent, tous ses disciples, au lieu de revendiquer liautement la gloire de mourir avec lui, l’abandonnent et ])rennent la fuite Simon- Pierre, le disciple bien-aimé, celui à qui il avait promis le trône de l’Eglise universelle, Simon- Pierre le renie par trois fois, tandis que son maître gémit en sa prison, en butte aux outrages des soldats romains * . Cette défaillance morale, cette honteuse dé-

> Collegerunt ergo Pontiflces et Pbarissi concilium et dicebant... Si dimittimus eum, omncs credent in eum, et venieiit Bomani et tolicnt nostrum locuni et gcntem. Unus autem ex ipsis, Caipbus nomine, cum esseï Pontifex aimi illius, dixit eis : Vos ncscitis quidquani : ne cogitatis quia expedit vaLis, ut umis moriaiur homu pro populo et non tutu gens pereat? — Jean, ch. xi, v. 47 et suiv.

* Tune discipuli cjus relinquentes eum, omnes fugerunt. — Mabc, ch. XIV, V. 60.

> Mabc, ibid,, v. 66 et auiv.

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LES DÉICIDES, fectioa dut être plus douloureuse au cœur de Jésus que les tortures et le supplice qu’il allait souffrir.

Cependant Jésus fut conduit devant le grand tribunal juif où siégeaient, avec le grand prêtre, les chefs du peuple, les scribes et les anciens d’Israël * , et son interrogatoire commença. Des témoins furent entendus * ; ils durent être nombreux, car les actes et les discours de Jésus s'étaient produits en public. Deux questions graves étaient posées, deux chefs d’accusation, pour parler le langage juridique. L’un était d’ordre religieux et l’autre d’ordre politique. On accusait Jésus d’avoir violé la loi d’Israël en se déclarant Fils de Dieu ; on l’accusait aussi de vouloir renverser les pouvoirs établis et usurper, à leur place, l’autorité souveraine. Le premier de ces délits était de la juridiction du Sanhédrin hébreu ; le second res.sortissaitd’Hérode ou de Pilate, investis du pouvoir politique.

L’Évangile prouve que le jugement devant le Sanhédrin eut lieu avec toutes les formalités usitées en pareille circonstance ®. Après l’audition des témoins, dont les dépositions furent plus ou moins concordantes *, le grand prêtre, se levant au milieu de l’assemblée, interrogea Jésus et lui dit : « Tu ne réponds rien à ce que ceux-ci

• HARC, XIV, T. 53 Rt Slliv.

> Ibid.

’ Il est iiuilile que nous insistions sur le côté juridique du proci-s de Jésus. La question de légalité est indifTérentc au but de cette éiudc. Que pourrions-nous dire d'ailleurs après les beaux travaux de M. Salvador sur cette grave question? (Institutions de Menue et du peuple hébreu et Réponse à M. Dupin.)

A Et convenientia testimonia non erint. — Marc, ch. xiv, v. 56 et 59.

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ont déposé contre toi ? » Mais Jésus demeura dans le silence et ne répondit pas Et le grand prêtre, l’interrogeant encore, lui dit : « Est-il vrai que tu sois le Christ? » Il leur répondit : « Si je vous le dis, vous ne me croirez point... mais vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la majesté divine et venant sur les nuées du ciel. » Alors les juges lui dirent : « Tu es donc fils de Dieu ? » Il leur répondit : « Vous le dites ; je le suis! » Alors le grand prêtre s’écria : « Qu’avons-nous besoin d’autres témoignages? Vous venez d’entendre le blasphème qu’il a proféré; que vous en semble? » Et tous le condamnèrent comme ayant mérité la mort

Mais, depuis la domination romaine, les Juifs n’avaient plus le droit d’exécuter des sentences capitales sans l'autorisation du préteur Le jugement prononcé, les membres du grand conseil firent conduire Jésus à Pilate. Il s’agissait de décider la seconde question du procès, qui portait sur la prétention de Jésus à se proclamer roi des

• Et exurgcns siimimis sacerdosin medium interrogavit Jesum diceiis : Non respondes qoidquam ad ea quæ tibi objiciuntur ab bis? — lllo abtem tacebat et nihil respondit. — Maac, ch. xiv, v. 60 et 61.

* Et ut factus est dies... duxenmt in consilium suum. Rnrsnm giimmus aacerdos interrogabat eum et dixit ei : Tu es Christus? — Et ait illis: Si vobis dixero, non credetis mihi... ridebitis Filium hominis sedentcm a dextris virtutis Dei et venientcm cum nubibus cœli. — Dixcrnnt autem omnes : Tu ergo es filius Dei? — Qui ait; Vos dicilis, quia ego sum. — Summus autem sacerdos scindciis vestiinenta sua, ait : Quid adhuc desideramus tes'es? Audistis blasphemiam ; quid vobis videtur? Qui omnes condemiiaverunt eum esse reum mortis. — Comparez Luc, ch. xxiii, passim; et Hasc, ibiil., v. 60 et suiv.

Jean, ch. xviii, v. 31.

Juifs. Aussi le débat devant le préteur romain fut-il exclusivement politique.

Les Juife qui vinrent, dans ce but, devant Pilate, dirent à ce dernier que Jésus soulevait le peuple par la doctrine qu’il répandait en Judée, et qu’il pervertissait la nation en se disant roi et Christ *. Pilate l’interrogea à son tour en lui disant : « Est-il vrai que vous soyez le roi des Juifs ?» Et Jésus répondit : « Vous le dites ; oui, je le suis » Cependant le préteur paraissait, malgré une réponse aussi catégorique, ne pas redouter beaucoup les dangers que cette prétention pouvait faire courir à la puissance romaine, et il se montrait animé de dispositions bienveillantes ® ; mais la vivacité du sentiment populaire soulevé contre Jésus triompha aisément de ses scrupules. Le peuple, ameuté à la porte du palais, criait : « Nous voulons qu’il soit puni ; prenez-le ! prenez-le ! Qu’il soit crucihé *. Nous avons une loi et, selon cette loi, il doit mourir, parce qu’il s'est fait fils de Dieu ®. »

Pilate tenta néanmoins un dernier effort en faveur de

' Duxcruut eum ad Pilatum et cœperunt ilium accusare dicentcs : Uunc invenimus subverteatem genteoi nostram.. . et dicentem se Cliristum regem esse... Commovet populum docens per uaiversam Judæam. — Luc, ch. XXIII, V. 1 et suiv.

* Pilatus autem interrogavit eum dicens : Tu es rex Judœorum? At ille respondens ait ; Tu dicis. — Luc, ch. xxiii, t. 3. — Jexn, ch. xviii, V. 33.

> Voy. Lee, ch. xxiii. — Jean, ch. xviii. — Matthieu, ch. xx\ii. — Marc, ch. xv, passiin.

^ Luc, ch. XXIII, V. 21 et suiv.

Responderunt ei Judœi : Nos Icgeui habemus, et secundum legem débet mori, quia Filiuh Dei se facit. — Jean, ch. xix, v. 7.

Jésus. A l’époque de la Pâque, c’était l’usage de faire grâce à un criminel ; il proposa donc aux Juifs de choisir, pour être délivré, entre Jésus et un nommé Barabbas, (]ui était en prison pour avoir commis un meurtre dans une sédition ‘. Mais le peuple, tout d’une voix» demanda que Barabbas fût grâcié et insista de nouveau pour que Jésus fût mis à mort. Devant la persistance et l’unanimité de ce vœu populaire, Pilate n’hésita plus ; il livra Jésus aux soldats romains, pour que la sentence de mort reçût son exécution.

Nous arrivons à un moment solennel et douloureux, la passion de Jésus s’accomplit dans ce qu’elle a de plus triste et de plus lamentable. L’heure est venue où il va mourir et disparaître de ce monde. Â cet instant suprême quelque décisive révélation va-t-elle enfin éclater aux yeux du peuple, et le Dieu condamné iniquement va-t-il apparaître tout à coup dans sa gloire et frapper de stupéfaction et de terreur ses juges et ses bourreaux? L’Évangile va nous répondre.

Nous n’avons jamais lu sans émotion, dans les récits des quatre évangélistes, l’exécution de la sentence capi-

f C’est & tort que Jean appelle Barrabbas un voleur : Erat autem Barabbas lalro. Marc et Luc disent trÈs-nettcinent que c’était un séditieux qui avait commis un meurtre dans une émeute populaire : Qui erat propter seditionem quamdam factam in civitnie et homicidium misses in carcerem. — Luc, cli. xxiii, v. 19. — Msnc, ch. xv, v. 7.

taie prononcée contre Jésus ; les outrages, les tortures par lesquelles on aggrava l’horreur de son supplice ; et la couronne d’épines qui meurtrissait son front, et les coups qu’on lui prodigua, et les crachats dont on osa souiller son visage, et sa marche douloureuse jusqu’au lieu de l’exécution, à ceCalvaire où il devait périr entre deux voleurs; et le vinaigre et le fiel, dont on trempa, par un raffinement de cruauté, ses lèvres altérées, et la blessure qu’un farouche soldat lui fit au flanc avec sa lance . Mais dégageons, une fois pour toutes, la responsabilité du peuple juif de toutes ces atrocités. L’Evangile, plus juste que ceux dont il est devenu la loi, déclare que les Romains furent seuls coupables de ces actes de barbarie qui étaient dans les usages et dans les pratiques du peuple-roi. Quant aux Juifs, leur intervention dans ce drame sinistre se

borna, d’après l’Évangile, à quelques paroles qui, loin d’avoir été prononcées, comme l’ont cru les apôtres, dans un sentiment de dérision et de mépris, étaient bien plutôt un suprême appel adres.sé par la voix populaire à celui qui s’était présenté comme Cbrist et fils de Dieu.

Jésus était étendu sur la croix, supplice romain importé en Judée. Des deux larrons qui subissaienten même temps la terrible expiation, l’un d’eux le maudissait et lui criait : « Mais si tu es le Christ, sauve-toi doue et sauvenous avec toi *. » Et des voix s’élevaient aussi du milieu

* Dnus aut«m deihis qui pendebant latronibiis, blasphemabat eutn dicens : Si tu ea Christua, salvum Tac temetipsum et nos. — Luc ch. XXIII, T. 39.

de la foule, disant : « S’il est le lils de Dieu, qu’il descende de la croix. » Et d’autres ajoutaient : « Qu’il descende de la croix, et nom croirons en lui. — Si Dieu l'aime, qu’il le délivre maintenant puisc|u’il a dit : a Je suis le fils de Dieu »

Ce langage caractérise merveilleusement la situation d’esprit où se trouvaient les Juifs. Ils ne prodiguent point à Jésus, comme les farouches soldats du prétoire, les insultes et les violences ; ils l’adjurent, une dernière fois, de révéler, par un signe éclatant, sa puissance comme Messie et comme fils de Dieu ; ils lui promettent de croire à lui sans réserve, s’il daigne, à ce moment suprême, accorder les preuves décisives si longtemps et si vainement sollicitées par eux.

Et, en effet, quelle immense impression n’eût pas produite sur la foule juive et païenne le prophète, le Dieu crucifié, si, se dressant soudain dans la splendeur de sa divinité, il avait brisé comme un verre fragile les clous qui l’attachaient à la croix ; s’il était descendu, sans blessure, de l’infàme gibet, frappant d’épouvante ses bourreaux, resplendissant d’une auréole céleste et se transfigurant aux yeux de tous dans son éternelle majesté? Y aiu:ait-il eu un seul homme en Israël, y aurait-il eu un seul Romain qui résistât à la toute-puissance de cette foudroyante révélation? Et combien de siècles de mar-

' Et diceiites... Si fllius Dei es, descende de cruce... Descemiat tmnc rie cruce, et cbedimus ei. Confidit in Deo ; liberet nunc, si vult, nuin dixit enim : Quia fllius Dei siiiii. — Mattueii, cb. xxvii, v. 40 et suiv.

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I3fi l,KS DÉlClDliS.

tyres, de luttes, de guerres fratricides, de persécutions et de malheurs eussent été épargnés aux chrétiens de la primitive Église et aux Juifs dispersés : ceux-là victimes de l’incrédulité et de la résistance du monde romain ; ceuxci victimes d’une haine acharnée que dix-huit siècles de souffrance n’ont pu apaiser complètement.

Oui, l'appel solennel que le peuple juif faisait à Jésus sur la croix était le cri sincère, énergique, de la conscience populaire ! Oui, le peuple tout entier et ses chefs eussent été heureux de voir apparaître et se manifester, par un prodige éblouissant, ce Messie tant désiré, qui devait être le libérateur, la gloire et le salut d'Israël.

Malheureusement ils ne purent obtenir cette dernière preuve, qui eût été toute puissante. Jésus mourut comme meurent tous les hommes, et les dernières paroles qu’il prononça avant d’expirer furent même de nature à affaiblir encore parmi le peuple, s’il était passible, la croyance à sa divinité. « C’était alors environ la neuvième heure, dit riîvangile, et Jésus poussa un-grand cri, en disant : Eli, Eli, lamma sahactani? r> c’est-à-dire: «Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi m’as-tu abandonné *? » Ce cri était, pour ceux qui l’entendirent et qui en prirent sans doute

1 Et circa horatn nonam clarnavit Jésus voce magn&, dicens : Eli, Eli, lamma sabartani ? hoc est : Deus meus, Deus meus, ut qu.d dereliquisii me 7 — Matthud, ch. xxvu, v. 46.

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les expressions dans leur sens textuel, exclusif de toute idée de divinité. Se dire abandonné de Dieu luLmême, n’était-ce pas démentir toute participation à la nature, à l’essenre, à la puissance de l’Eternel, et même toute inspiration et toute autorité venant de lui? Jamais Moïse, jamais aucun des prophètes d’Israël n’avaient montré cette suprême défaillance et ce sombre désespoir. Les Juifs, à ce moment sinistre, durent être plus convaincus que Jamais de la légitimité de la peine prononcée contre le Gis de Marie; ils n’hésitèrent plus à le confondre avec ces pseudo-prophètes et ces faux messies qui, depuis longtemps déjà, surgissaient en Israël, surexcitant, sans résultat, les passions populaires.

Cependant le maître des Évangiles prononça, avant de rendre le dernier soupir, un mot sublime qui aurait dû être un ordre pour ses disciples, et qui jetait d’ailleurs une vive lumière sur la disposition d’esprit où se trouvait le peuple à cette époque : « Mon Père, s’écria-t-il, mon Père,

PARDONNE-LEUR, CAR ILS NE SAVENT PAS CE QU’lLS FONT *. »

« Ils ne savent pas ce qu’ils font, » vérité irrésistible arrachée, au dernier moment de sa vie, à la conscience du Réformateur galiléen ! Oui, les Juifs ne savaient pas, ils ne pouvaient pas savoir, rien ne leur avait démontré qu’ils condamnaient et faisaient périr un prophète, un Messie, un Dieu ! Oui, ils ne savaient pas ce qu’ils fai-

' Jésus autem dicebat : Pater, dimitte illis. Non enim sciukt qi id Faciuht. — Luc, cli. xxiii, v. 34.

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saient, et, dès lors, devant quelle loi pourraient-ils être coupables de ce crime de déicide qui a servi contre eux de prétexte inique à dix-huit cents années de persécutions?

Mais celui-là même qu’ils frappaient du dernier supplice, doux et miséricordieux à l’heure de sa mort, s’écriait: «O mon père, ô mon Dieu, pardonne-leur! » Pardonne-leur! » Et, loin de pardonner, les disciples du grand Crucihé ont voué au peuple juif, à l’instrument aveugle des décrets étemels, une haine sans pitié et sans trêve ; et, pendant de longs siècles de tourments et de deuil, des millions de Juifs innocents ont expié, sur les bûchers, dans de vastes massacres, par le courroux et le mépris des peuples, le prétendu crime de leurs pères. Voilà comment s’est traduite, hélas! dans le monde, cette belle parole de pardon et d’oubli prononcée, à sa dernière heure, par Jésus mourant sur la croix. O sombres passions de l’humanité ! O despotisme des intérêts terrestres ! O cruelle violation des saintes lois de la charité et de l’amour î

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