LIVRE II
Jran-Baptislc. — Était-il le précurseur prédit? — Scs réponses à ceux qui l'interrogent. — Ses doutes sur la mission de Jésus. — Scène de ia transfiguration. — Conception miraculeuse de Jésus. — L'Annonciation. — Songe de Joseph. — Ignorance du pcupie. — Naissance de Jésus. — Miracles qui l'accompagnent. — Les rois mages. — Massacre des Innocents. — Bonne foi des Juifs. — Jésus n'était pas fils de David. — Jésns et Emmaxcel.
Nous avons vu que, d’après les croyances unauimes de la Synagogue, le Christ devait avoir un précurseur dans l’apparition miraculeuse du prophète Éiie L L'Évangile révèle aussi un précurseur à Jésus ; c’est Jeau- Bapliste qui prêchait dans le désert affirmant que
* Ceci est d'ailleurs reconnu par les Évangélistes : n Et interrogaverunt eum cliscipu/i, dicentes : Quid ergo scribee dicunt quod Elias oporteat primùin venire? At ille respondens ait eis : Elias quidem venturus est et restituet omnia. » Évaiig. suiv. Matthieu, cli. xvn, v. 10 et II.
* L’épisode de Jean-Baptiste donne déjà une idée de l’exégèse erronée qu’ont adoptée les évangélistes et des altérations' qu’ils ont fait subir au texte biblique pour l’adapter aux événements de la vie de Jésus. • Jean-Baptiste, dit saint Matthieu, est ceiui dont parle Isaïe le prophète, disant : Une voix crie dans le désert : Préparez la voie du Seigneur, etc. » (Matthieu, ch. iii, v. 3.) — Or, c’est là une erreur considérable de traduction. Le texte dit : « Une voix crie : Préparez dans le désert la voie du Seigneur; apianissez dans la sûlilude les sentiers de notre Dieu. » (Isaïe, ch. xl, v. 3.) — Le rapprochement des deux parties du verset indique clairement le sens véritable.
« le règne des deux était proche, » et qui, baptisant dans l’eau du Jourdain, annonçait que « Celui qui devait venir après lui, bien plus puissant que lui-même, baptiserait dans l’Esprit saint et dans le feu »
Le peuple s’empressait auprès de ce fougueux prédicateur du désert, vêtu de poils de chameau, les reins serrés d’une ceinture de peau, et qui ne se nourrissait que de sauterelles et de miel champêtre Ardents à rechercher tous les signes d’une prochaine délivrance, les Juifs étaient disposés à voir en lui le précurseur dont parlaient les prophètes.
Lorsque, plus tard, les rédacteurs de l’Evangile voulurent donner à la mission de Jésus une hase prophétique, ils firent, sans hésiter, de Jean-Baptiste, Elie ressuscité ; ils affirmèrent qu’en lui s’était réalisée la prophétie de Malachie. Aussi trouve-t-on dans les synoptiques une déclaration explicite attribuée à Jésus, sur ce point très-essentiel des croyances populaires de l’époque.
« Je vous le dis en vérité, dit Jésus à ses disciples, il ne s’est pas élevé, parmi les fils de la femme, un honime supérieur à Jean- Baptiste... et, si vous voulez le croire, il est Elie, qui devait venir : Ipse est Elias qui venturus est »
< Diccns : Pœnitentiam agite : appropinquavit enim regnum cœloriini... Qui autem poat me venturus est, furtior me est... ipso vos baptizabit in Spiritu sancto et igni. (Matthieu, ch. iii, v. 2 et suiy.)
* Exibat ad eum Jerosolyma et omiiisJudæact omnis regio circa Jordanem... Habebat vestimeiitum de pilis c.amciorum et zonam pelliceam circa lumbossuos, esca autem ejus erant locustæ et mol silvesire. (/iiV.)
’ Matthieu, cil. xi, v. M.
Mais Jean-Baptiste était loin d’accepter le rôle qu’on lui attribuait. En effet, au bruit de ses prédications, les Juifs de Jérusalem le font interroger. « Qui es-tu? lui demandent les envoyés. Es-tu le Messie? Jean leur répond et confesse qu’il n’est pas le Christ, et confessus est : Quia non sum Christus. — Quoi donc ? es-tu Elle ?
II répond encore : Je ne le suis pas, et dixit : Non sum . Es-tu prophète ? — Il leur dit que non, et respondit : Non. — Ils lui dirent alors : Qui es-tu donc? Parle, pour que nous portions ta réponse à ceux qui nous ont envoyés. — Je suis, dit Jean, je suis la voix qui crie dans le désert : Aplanissez les sentiers du Seigneur. « Ceux qui avaient été envoyés étaient des pharisiens. — « Comment, ajoutèrent-ils, baptises-tu, si tu n’es ni le Messie, ni Elie, ni prophète? — Et Jean répondit : Je l>aptise dans l’eau, mais il y en a un au milieu de vous , un que vous ne connaissez pas, c’est lui qui doit venir après moi, quoiqu’il ait été créé avant moi *. »
C’est dans l’Évangile de saint Jean qu’on trouve ce curieux procès-verbal de l’interrogatoire de Jean- Baptiste. On voit que ce dernier niait énergiquement son titre de précurseur.
Comment, en présence de ces déclarations, le peuple, les pontifes et les docteurs auraient-ils pu reconnaître en lui le prophète Élie qui devait précéder le Christ ?
Au reste, Jean-Baptiste, à qui tous les évangélistes
‘ Jean, ch. r, v. 19 à *27.
font proclamer la divinité et la mission de Jésus, ne paraît pas avoir été exempt de doutes à l’égard de ce dernier. Mis en prison par l’ordre d’Hérode, il apprend les miracles que fait déjà le fils de Marie, et il lui envoie deux de ses disciples en lui disant ; « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre? Ait illi : Tu es qui venturus es, an alium exspectamus * ? »
Ainsi Jean niait sa mission, il doutait de celte de Jésus. Les Hébreux pouvaient-ils se montrer plus faciles et plus crédules que lui-même ?
Il est curieux de remarquer d’ailleurs les hésitations et les contradictions des récits évangéliques en ce qui concerne le précurseur.
Jésus, qui s’est prononcé si positivement, dans le passage que nous venons de citer, sur le caractère de la mission de Jean- Baptiste, est bien moins affirmatif dans une autre circonstance.
« Elie est déjà venu, dit-il un jour à ses disciples, mais il n’a pas été connu : » Dico autem vobis quia Elias jam venit et non cognoverunt eum Comment concilier cet incognito du prophète attendu, avec la déclaration antérieure qu’Elie et Jean ne faisaient qu’un ? .\.u surplus l’ignorance de Jean-Baptiste sur son caractère prophétique enlève toute gravité au scepticisme des Juifs, lorsque, interrogeant sincèrement le prétendu
* Mattiiiec, ch. XI, V. 1, 2 et 3,
* Ihul., ch. XVII, V. I2.I
18 LliS DÉICIDES.
précurseur, ils reçoivent de sa bouche de si formelles
dénégations.
Mais, il y a plus. Tout le monde connaît cette scène de la transfiguration dans laquelle Jésus, accompagné seulement de Pierre, de Jacques et de Jean, les conduit sur une haute montagne où, tout à coup, ils l’aperçoivent, la face rayonnante comme le soleil, enveloppé de vêtements blancs comme la neige, et où Moïse et le prophète Élie se montrent parlant avec lui *. Evidemment cette scène n’a été imaginée que pour donner à la mission de Jésus une nouvelle base pro. étique ; mais, quelle que soit l’intention de ce récit surnaturel, si, à l’en croire, Élie n’est apparu qu’alors, comment admettre qu’il se fût révélé auparavant sous la figure de Jean- Baptiste ?
Cependant, pour un peuple enclin au merveilleux, comme l’était le peuple hébreu, la connaissance de cette transfiguration splendide, à côté de Moïse et d’Élie, eût été de nature à faire cesser toutes les hésitations ; les plus incrédules se seraient jetés la face contre terre, confessant unanimement le Christ. Comme l’apôtre Pierre, justement ému, ils auraient voulu élever trois tabernacles sur le mont sacré : un à Jésus, un à Moïse, un à Élie le prophète *. Mais non-seulement le maître des évangélistes ne prit pour témoins de cette révélation que trois de ses
' Matthieu, cli. xvii, v. 3.
! Respoiideiis autcm Petrus duit ad Jesuin : Domino, boiuim est nos hic esse. Si vis, faciamus hic tria tabcruacula, tiLi uiium, Maysi unuui, et Eliæ unum. (Matiihli, ch. \Mi, V. 4.)
LKS DEICIDES.
disciples, mais encore il leur défendit de parler à qui que ce fût de ce miracle jusqu’après sa mort : Prœcejnt eis Jésus dicens : Nemini dixeritis visionem, donec filitts hominis à mortuis resur gat »
Ainsi malgré leurs sincères investigations, les Juifs n’ont pu constater l’arrivée du prophète précurseur ; ils n’ont pas connu la transfiguration surnaturelle du montThabor; ils ont ignoré l’apparition d’Élie et de Moïse, et cette première condition de l’avénement des jours messianiqu'' ' a dès lors manqué dans l’histoire de Jésus et dans ses it,|)ports avec le peuple et les chefs d’Israël.
Sachons maintenant si le Christ s’est révélé plus clairement que le prophète Elle.
Tous les faits miraculeux qui se rapportent à la naissance de Jésus, constituent évidemment la partie la plus légendaire de la vie du grand Réformateur. C’est essentiellement dans l’Evangile de Luc, c’est-à-dire dans l’évangile des légendes qu’on les trouve mentionnés. Matthieu et Marc sont beaucoup plus sobres de récits merveilleux. C’est dans un simple songe et non par des manifestations surnaturelles ou par des apparitions angéliques, qu’ils font révéler à Joseph l’origine divine du fils que Marie portait dans ses flancs. Entre leur récit et celui de Luc, la critique ne peut pas hésiter.
1 Matthieo, ch. XVII, V. 9.
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Jésus est né, d’après eux, sans aucune révélation publique de sa divinité. Le peuple hébreu n’a pas su qu’un Messie lui arrivait, qu’un Dieu s’incarnait, allait naître, vivre, souffrir et mourir, pour le salut de riiumanité tout entière.
Matthieu et Marc, écrivant plus près des contemporains de Jésus, ont compris combien il était difficile de leur faire admettre la réalité historique de prétendus miracles qui ne s’étaient produits par aucun phénomène visible. Luc fut moins réservé ; il a donné à la partie légendaire de la biographie du Christ, un développement extraordinaire. La méthode que nous nous sommes imposée nous oblige à la faire connaître et à rechercher si, même en l’admettant, les Juifs de cette époque ont pu être convaincus par les faits surnaturels que les croyances chrétiennes rattachent à la naissance de Jésus.
Ces mystères qui troublent la raison et dépassent l’intelligence humaine, rappellent trop les souvenirs mythologiques pour n’avoir pas été imaginés au moment où le christianisme naissant se rapprocha du monde païen. Mais ne les prenons que dans leur texte littéral .
Donc , Dieu lui-même, d’après les Evangiles, n’aurait pas dédaigné de rendre mère une simple mortelle, et le Saint-Esprit aurait fécondé le sein d’une vierge bénie parmi les femmes. Saint Luc, dit que « l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu à la vierge Marie, alors fiancée à un homme de Nazareth qui se nommait Joseph; il lui annonça qu’elle enfanterait un fils par l’intervention du
Saint-Esprit et par la vertu du Très-Haut, et que ce fils, saint entre tous, serait appelé le Fils de Dieu. L’Éternel devait lui donner le sceptre de David et la domination perpétuelle de la maison de Jacob. » A celte mystérieuse prédiction, Marie, résignée, répondit : « Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait ainsi qu’il a été dit *. » Et le céleste messager s’éloigna d’elle.
Mais l’Annonciation divine, miraculeusement faite à la Vierge élue, fut cachée par elle dans les plus secrètes profondeurs de son âme. Personne ne l’apprit, pas même son époux. En effet, l’Évangile de saint Matthieu, raconte que Joseph, ayant connu l’état de sa femme avant leur union et ne voulant point la livrer aux tribunaux, avait simplement résolu delà renvoyer chez ses parents Si Marie lui eût appris le divin message qu’elle avait reçu, il n’aurait pu prendre une résolution qui, malgré la mansuétude dont il était animé, n’en était pas moins
' In mcnsc autein sexto missus est angélus Gabriel à Deo in civitatcm Galilsæ, cui nomen Nazareth, — ad virginem dcsponsatam viro cui nomen erat Joseph... Et ait angélus ci : Ne timeas, Maria, invcnisti enim gratiam apud Dcum. Ecce concipies in ntcro et paries filium et vocabis nomen ejus Jesuii. — Hic erit magnus et Filias Allissinti vocabituret dabit illi Dominus Dcus sedem David, patris ejus, et rcgnabit in domo Jacob in æternum. — Diiit autem Maria ad angclum : — Quomodo fiet istud, quoniam virum non cognosco? — Et rospondens angélus dixit ei : Spiritus sanctus supervcniet in te etvirtus Alli^simi obumbrabit tibi. Ideoquc et quod nascetur ex te sanctum, vocabitur Filius Del... Dixit autem Maria ; Ecce ancilla Domini, fiat mibi sccundiim verbuni tuum. — Et discessit ab illà angélus. » (Luc, ch. i, v. 2(1 à 38.)
* Ciim esset desponsata mater ejus Maria Joseph, antequam convenirent, inventa est in utero habeiis de Spiritu sancto. — Joseph autem vir ejus, cûm esset justus, et nullet cam traducere, voluit occulté dimitterc cam. (.MATriiiEV, ch. i, v. 18 et 19.)
pour sa jeune épouse une |>eine déshonorante. Heureusement, tandis qu’il agitait ce dessein dans son esprit, il eut un songe dans lequel un ange lui disait : « Ne crains rien, ô Joseph ! reçois Marie comme ton épouse, car l’enfant qui est en elle vient de l’Esprit-Saint. » Et Joseph, se réveillant, désormais convaincu, accomplit l’ordre du Seigneur *.
Mais, pas plus que Marie, il ne révéla ces circonstances extraordinaires. Personne parmi les Juifs n’eut connaissance de cette miraculeuse conception. Et en effet, lorsque, arrivé àl’àge viril, le fils deMarie commença ses prédications, les Juifs qui l’entendaient et l’admiraient, les habitants de son propre pays disaient partout : « D’où lui vient donc cette sagesse ? N’est-ce pas là le fils du charpentier? Sa mère ne s’appelle-t-elle point Marie, et ses frères, Jacques, Joseph, Simon et Jude *? » Or, si le peuple de Galilée eût été initié aux légendes de sa naissance, comment aurait-il pu s’étonner de trouver ces qualités merveilleuses et cette puissance dans le Fils de Dieu?
La naissance matérielle de Jésus ne se manifesta pas, pour le peuple en général, avec plus d’éclat et de solen-
< Hæc aiitem co cogitante, ecce angélus Domini apparuit iVt somnis ei, dicens, etc... — Exsurgens autcm Joseph à somno, fecit sicut praecepit ci angélus Domini. (Matthieo, ch. i, v. 20 à Î5.)
• Mattiiieu, ch. XIII, V. S4.
nitéque sa conception. Joseph, étant parti de Nazaretli, se rendit à Belhléhem où il devait se faire enregistrer, avec sa femme, au moment du dénombrement de la population, prescrit par un édit de César. Arrivée dans cette ville, Marie ressentit les douleurs de l’enfantement, et elle mit au jour son fils qu’elle dut coucher dans une crèche, parce qu’il n’y avait point de place dans les hôtelleries‘. Rien n’annonça alors aux habitants de Bethléhem et aux populations de la Judée que le Messie venait de naître.
Deux faits miraculeux sont néanmoins rapportés par certains évangélistes comme contemporains de la naissance de Jésus.
Au moment où s’accomplit l’enfantement divin, des bergers, qui passaient la nuit dans les champs, virent tout à coup apparaître un ange du Seigneur, et une lumière divine les environna. Et l’ange leur dit : Ne
craignez rien ! je viens vous apporter une grande nouvelle. Aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. Yous trouverez un enfant emmaillotté et couché dans une crèche. Ce sera pour vous un signe et une preuve. » — « Au même instant,» ajoute l’évangéliste saint Luc qui,scM/, rapporte la vision des bergers, >.< au meme instant il se joignit à l’ange une grande troupe de l’armée céleste, louant Dieu et disant ; Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux et
* Lie, cil. it, V. 1 à 7. Le fait liistorique du dénombrement n'est rien B'oiiis que prouvé à cette époque : mais ce détail importe peu au récit.
paix sur la terre aux hommes de bonne volonté »
Cette lumière divine, ces anges et ces cohortes célestes proclamant la venue du Christ Sauveur et chantant les louanges de Dieu et la grandeur du Messie naissant, constituaient une resplendissante révélation conforme aux vieilles traditions et à la foi naïve d’Israël. Mais, accordée par une faveur particulière à quelques obscurs bergers, elle fut refusée à la généralité du peuple hébreu. Personne à Bethléhem, en dehors des pasteurs champêtres, ne fut témoin de la manife-station divine dont Luc, toujours entraîné par son système légendaire, nous a seul conservé le récit.
Le second fait est relaté dans saint Matthieu : c’est l’arrivée à Jérusalem des mages d’Orient. « Où est né le nouveau roi des Juifs, disent, d’après l’évangéliste, les magiciens orientaux? Nous avons vu son étoile, et nous venons pour l’adorer. » Ces paroles portées aux oreilles d’Hérode l’impressionnent vivement et impressionnent, avec lui, toute la ville. Il réunit les pontifes et les scribes et les interroge sur le lieu où doit naître le Christ. Ils lui répondent que c’est à Bethléhem. Alors Hérode fait venir les mages, apprend d’eux-mêmes le moment où l’étoile révélatrice leur est apparue, puis il les envoie à Bethléhem en leur disant : « Allez, informez-vous de l’enfant et, lorsque vous l’aurez trouvé, venez me le dire, afin que j’aille aussi l’adorer. » Les mages se retirent ; précédés
< Luc, cil. V. 8 & 15.
LES Dl" IC IDES, par l'étoile qu'ils avaient vue en Orient, ils marchent jusqu’au lieu où l’astre s’arrête et où l’enfant divin se trouvait. Ils pénètrent dans la demeure de Marie et, se prosternant devant son fils, répandent à ses pieds de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais, après cet acte d’adoration, au lieu de retourner auprès d’Hérode et de proclamer publiquement l’avénement du Christ, ils repartent pour leur pays, clandestinement et par des chemins détournés. Hérode, dit l’évangéliste, se voyant trompé par les mages, entra dans une violente colère et fit massacrer tous les enfants qui étaient à Bethléhem *.
L’histoire contemporaine ne nous a laissé aucune trace de ce massacre d’innocents parmi les nombreuses cruautés reprochées à Hérode. Mais, quoi que l’on puisse penser à cet égard, il est certain que la lumière ne s’est pas faite ])our le peuple juif, lors du voyage des mages d’Orient, pas plus que lors de l’apparition des anges du ciel aux bergers . La vision des pasteurs a lieu au milieu de la nuit, •sans témoins. Les mages, après avoir reconnu et adoré en Jésus le Christ, roi des Juifs, fuient sans rien dire à ]>ersonne et refusent ainsi d’apporter un témoignage public et solennel en faveur de sa divinité. Comment dès lors les Hébreux auraient-ils pu croire plus tard à des événements dont ils n’avaient pas été témoins, dont nul ne leur donnait la preuve et dont, suivant le récit évangélique lui-même, pour des raisons que nous n’avons
* MArniiEU, ch, ii, v. I 3
pas à rechercher, la connaissance même leur fut cachée ?
Notons d’ailleurs une dernière circonstance relative à la naissance de Jésus et qui, dans le système même des Évangiles, était de nature à nuire à la constatation et au succès de sa mission auprès d’Israël.
Le Messie devait, d’après toutes les prophéties, être descendant de David. Or, la filiation de Joseph était loin d’être clairement établie pour les Hébreux. Le charpentier de Nazareth ni Marie n’avaient rien qui rappelât et constatât publiquement une royale origine, et les généalogies que rapportent les divers Évangiles, présentent entre elles des variations trop importantes pour qu’on puisse admettre leur authenticité.
Mais la question était tranchée par un fait autrement considérable. Dès que Jésus se présenta comme Fils de Dieu, comme Verbe divin incarné dans un corps d’homme, dès que ses biographes affirmèrent qu’il avait été conçu par l’intervention de l’Esprit-Saint, avant l’union même de Marie et de Joseph, il est évident que la généalogie royale plus ou moins prouvée à son égard devenait indifférente. Pour le peuple juif, que ses adversaires représentent comme attaché servilement à la lettre, Jésus n’était plus le descendant de David, et les termes des prophéties ne pouvaient plus lui être appliqués. Nous verrons en effet que les Juifs, qui l’accueillaient très-favorablement comme prophète, se retournèrent plus tard violemment contre lui aussitôt que, par son titre de Fils de Dieu et par sa déclaration qu’il
DigitL •
était Dieu lui-même, il troubla toutes leurs croyances, toutes leurs traditions et tout le système des promesses prophétiques.
Aussi l’Evangile s’appuie-t-il, pour la naissance miraculeuse de Jésus, moins sur la prédiction relative à la descendance de David que sur d’autres prophéties. Après avoir raconté la conception du Fils de Dieu dans le sein d’une vierge, et l’annonciation angélique de la naissance d’un enfant qui serait appelé Jésus, il ajoute : « Et cela se fit pour accomplir ce qui avait été dit par le Seigneur au prophète Isaïe, savoir : Une vierge concevra et elle enfantera un fils; et on Innommera Emmanuel*... » Êt voeabis nomen ejus Jesum. Hoe autem totum factum est ut àdimpleretur quod dictum est à Domino per prophetam dicentem : Ecce virgo in utero habebit et pariet filium et vocabunt nomen ejus Emmanuel.
Avec la meilleure volonté du monde, il était difficile que les Juifs, que l’on accuse d’être des adorateurs fana-
* Matthieu, I, v. 21 à 23. — Notons ici que lu mot naSv dont se sert le propliète Isaic dans le passage cité (Isaïe, vu, v. 14), peut aussi bien être pris dans le sens de • jeune femme » <iue dans celui de « vierge. » — On trouve le même mot employé dans le Cantique des cantiques pour désigner positivement les femmes du harem de Salomon. — Au reste, ce passage d’Isaie a été, comme tant d'autres, étrangement détourné de sa signification. Le prophète, qui s’adresse au roi Achas, ajoute qu’avant que l’enfant prédit, Emmanuel, saclie distinguer entre le bien et le mal, les royaumes d’Israël et de Syrie serotit vaincus. — Et, en effet, s’étant approché d’une prophétessc à laquelle il était fl.sncé, il dit qu’elle a conçu et enfanté un fils, et qu’avant que l’enfant sache dire père et mère, les doux royaumes seront ravagés. (Isaïe, ch. vtii, V. 2 et suiv.) 6’est donc à un fait contemporain et non à un événement de l’époque messianique que s’appliquait évidemment la prédiction du prophète.
l,i:s DÉICIDIÜS.
tiques du texte, consentissent à reconnaître dans celui qui se révélait sous le nom de Jésus, le libérateur annoncé par Isaïe sous le nom d’EMMANUEU. Si plus tard le symbolisme mystique du christianisme naissant a pu trouver une analogie entre ces deux noms, constatons que, pour les yeux et l’esprit matériel des contemporains de Jésus, il n’y a rien d’étonnant qu’elle n’ait point été aperçue.
Ainsi, en acceptant l’authenticité du récit évangélique, il est incontestable que toutes les circonstances qui, dans les conditions d’une époque où le surnaturel jouait un rôle si considérable, pouvaient démontrer la divinité de Jésus, au jour de son apparition sur la terre, ont été ignorées du peuple juif. Faut-il donc le blâmer si, plus tard, lorsque ces mystères de l’incarnation et de la maternité virginale lui ont été déclarés, il a refusé d’y ajouter foi ?
Qu’on nous pardonne d’avoir insisté sur cette partie si manifestement légendaire de la naissance de Jésus. — Le christianisme l'invoque contre le scepticisme des Juifs; il a bien fallu la discuter.