‹ Les déicides;Chapitre 7 sur 40 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

Enfance de Jésus. — Scs frères et sœui-s. — Vie de famille. — L’enfanl Jésus à Jérusalem. — B.aptéme de Jésus. — Les miracles du temps de Moïse. — Premièi-es prédications de Jésus. — Admiration qu’il inspire. — Son respect pour la loi de Moïse. — Son départ de Naiaretli. — Les miracles de Jésus. — Les miracles devant la foi et devant la science. — L’aulorité des miracles dans les croyances hébraïques. — Légende de llabbi Éliézer. — Prophètes et Thaumaturges. — Jésus prophète.

Jésus grandit. Son enfance, sa jeunesse se passèrent sans que rien d’extraordinaire ni de merveilleux les ait signalées à l’attention de ses contemporains. Le huitième jour après sa naissance il avait été circoncis ; comme fils premier né il avait été racheté, selon la loi de Moïse, au bout de trente jours ; sa mère avait accompli les cérémonies de la purification et offert au temple de Jérusalem les sacrifices pacifiques prescrits par le code sacré (1) ; enfin, après avoir obéi à tous les commandements de la loi juive, Joseph et Marie étaient retournés en Galilée, à Nazareth, où « l’enfant, dit l’Evangile, croissait en âge, en sagesse et en grâce, devant Dieu et devant les hommes. » Joseph et Marie eurent d’ailleurs plusieurs autres enfants, des fils et des filles dont il est plus d’une

• Lee, ch. Il, V. 2 1 à 24.

30 LKS DÉlClDliS.

fois question dans l’Evangile (1), et dont quelques-uns sont désignés par leurs noms, Jacques, Joseph, Simon et Jude. Jésus était élevé au milieu de ses frères et de ses sœurs, et cette vie de famille, simple, sans incidents, semblable à celle des plus humbles habitants de la Galilée, était évidemment, pour ceux qui en étaient les témoins, exclusive de toute idée de divinité. Qui aurait pu soupçonner la vierge immaculée, toujours vierge même après l’enfantement, dans cette belle et radieuse mère de famille entourée de ses nombreux enfants? Qui aurait pu soupçonner le Fils de Dieu lui-même, miraculeusement conçu et engendré, dans cet enfant blond et gracieux, jouant au milieu de ses frères ou apprenant, de ses pieux parents, le respect de la loi juive et les premiers principes de la religion, de la morale et de la vertu?

Au reste, toute cette période de la vie de Jésus est restée dans une obscurité complète, ce qui prouve qu’elle ii’a été signalée par aucun fait de nature à établir le caractère divin de sa mission. Un seul incident de son adolescence nous est raconté par ses biographes. Il avait alors douze ans ; son père et sa mère étaient allés, suivant leur habitude, célébrer la Pâque à Jérusalem. En retournant en G alliée, ils s’aperçurent que Jésus n’était pas avec eux. Inquiets, ils revinrent sur leurs pas, et, après trois jours de recherches anxieuses, ils le trouvèrent dans le

' MAxniiEi'.cli. XI, V. 4fi, et ch. xiii, v. 55 et 56. — On pritend bien que ce n’ciaicnt que des cousins de Jésus, mais le texte est formel ; i' dit frères : iîiXçci, fmlres, et ne l.aisse pas de place au doute.

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temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant, les interrogeant, avec une sagesse qui pénétrait d’admiration toute l’assistance. « ^lon fils, lui dit sa mère, pourquoi avez- vous agi ainsi avec vous? Votre père et moi nous vous cherchions tout affligés. » Il leur répoudit : « Pourquoi me cherchiez-vous? Ne saviez- vous pas qu'il faut t]ue je sois à ce qui regarde le service de mon j)ère ? » Mais, ajoute l’évangéliste, « ils m comprirent pas ce qu'il leur disait *. » Étrange contradiction de l’historiographe, car, après la révélation angélique qu’avaient reçue Marie, avant sa conception, et Joseph, pendant son sommeil, ces paroles auraient dû être pour eux pleines de clarté. Dans tous les cas, ce qu’ils ne comprirent pas eux-mêmes, les assistants durent le comprendre bien moins'encore. Ils emmenèrent leur fils à Nazareth où, ajoute l’Évangile, il leur était soumis, erat subditus illis. Puis on n’entendit plus parler ni de Jésus ni de sa famille jusqu’au jour où, arrivé à l’âge viril, le fils de Marie formula tout à coup, au sein de la société juive, ses idées réformatrices, et commença les prédications ardentes qui devaient amener en peu de temps sa condamnation et sa mort.

’ Lie, cil. Il, V. 41 à 50 : Et ipsi non intellexerunt verbum ijuod locut'is en ail eù9.

Le premier acte par lequel il se manisfesta fut sou baptême. Nous avons vu que Jean prêchait, sur les bords du Jourdain, la pénitence pour la rémission des péchés, et que le peuple accourait en foule auprès de lui pour être baptisé dans l’eau du fleuve. Jésus vint aussi de Galilée au Jourdain, recevoir le baptême de la main de Jean. Celui-ci s’en défendait en disant : o C’est moi qui dois être baptisé par toi et tu viens à moi ! » Mais Jésus insiste : a Laisse faire, dit-il ; car c’est ainsi que nous devons accomplir ce qui est juste » Jean, convaincu, opère l’aspersion consacrée, et Jésus, baptisé par l’énergique prédicateur du désert, sort aussitôt de l’onde lustrale.

Soudain, dit l’Evangile, une éclatante révélation se produit. Le ciel s’ouvre; l’Esprit- Saint descend comme une colombe et vient se poser sur le nouveau baptisé, et une voix mystérieuse se fait entendre dans les hauteurs des deux, disant : « Celui-ci est mon Fils bien-jûmé, en qui j’ai mis toute mon affection »

Comment donc la foule immense qui se pressait sur les bords du Jourdain put-elle rester indifférente à cette manifestation saisissante ? 11 y avait là, cependant.

* Mattiuei', ch. III, V. 13 à 15.

» Idtm, il'id., v. lu et 17.

comme une répétition des grandes scènes du Sinaï ; les cieux ouverts, la voix divine retentissant à travers l’étendue. Rien ne pouvait empêcher le peuple qui avait cru si unanimement à la révélation du mont Horeb de céder, cette fois encore, au témoignage de ses sens et de se prosterner aussitôt, dans une foi complète, aux pieds de celui que Dieu lui-même proclamait o son Fils hien-aimé. » La cause de cette indifférence, la voici : le prétendu prodige, d après 1 Lvangile lui-même, ne fut pas visible pour les Hébreux. Parmi les nombreux témoins du baptême de Jésus, personne ne vit ni les cieux s’ouvrir, ni l’Esprit divin descendre sous forme de colombe ; jiersonne n’entendit la voix céleste faisant tressaillir l’espace immense. C’est à Jésus seul que le miracle fut révélé ; ses yeux seuls purent contempler ces phénomènes providentiels.

Le récit évangélique ne permet aucun doute à cet égard. « Jésus sortit de l’eau, dit saint Matthieu, et les cieux LU furent ouverts, et il vit l’Esprit de Dieu descendant comme une colombe et se posant sur lui *. » Saint Jean raconte le même fait de manière à diminuer encore l’importance de cette vision. D’après cet évangéliste, ce n’est pas Jésus qui vit s’entr’ouvrir les cieux et l’Esprit descendre sous la figure d’une colombe ; c’est à Jean-Baptiste que ces signes révélateurs auraient été

' Confestim ascendit de aqiiâ, et ecce aperti sunt ei cœli, et vidit Spiritum Dci, desceiidentcm sicut coluiiibam et venienlem suptr se. — MaTTHIEC, cil. III, T. IG.

annoncés. « Jean, dit-il. porta témoignage en ces termes : J’ai vu l’Esprit saint descendre comme une colombe du ciel et se repaser sur lui. Et moi je l’ignorais, mais celni « qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : « Celui sur « qui tu verras l’Esprit descendre et se poser, c’est celui « qui baptise dans l’Esprit saint. » Et j’ai vu : C’est pourquoi j’ai attesté que celui-ci est Fils de Dieu *. »

Quelle que soit celle de ces deux versions que l’on adopte, il n’en reste pas moins avéré que la manifestation divine, en l’admettant même dans toute sa réalité, au lieu de n’y voir qu’une figure symbolique de quelque inspiration tout intime, n’a eu lieu que pour Jean-Baptiste ou pour Jésus : le peuple accouru en foule sur les rives du Jourdain n’en eut ni la connaissance ni le soupçon.

Jean-Baptiste paraît lui-même avoir attaché peu d’importance à cette prétendue révélation, puisque nous l’avons vu, du fond de sa prison, longtemps après l’épisode du baptême, exprimer les doutes les pins significatifs, et faire demander à Jésus a s’il est vraiment le Christ ou s’il faut en attendre un autre? »

Ce n’est point à ce mystère, à cet incognito divin que le peuple hébreu avait été habitué dès les premiers jours de son histoire. Avant même que les prodiges célestes,

> Et testimonium pprhibuit Joaanes, diceas : « Quia vidi Spiritum descendentem quasi columbam de cœlo et mansit super eum. Et ego nesciefmm eum ; sed qui misit me baptizare iii aqu& illo mihi dizit : ■ Su-

• per qiiem videris Spiritum sanctum dcscendentcm et manentem super

• eum, hic est qui baptizat in Spiritu sancto. > Et ego vidi et testimoniiim perbibui quia hic est Filius Dei. » — Js«n, cIi. i, v. 33, 33 et 34.

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qui passaient à ses yeux pour des témoignages éclatants de l’intervention de Dieu, dussent se produire, il était averti de leur prochaine explosion et de leur signification surnaturelle. «Regardez encore les Égyptiens, disait Moïse aux Hébreux sur les rives de la mer Rouge, car c’est pour la dernière fois que vous les verrez * ; dans un instant ils vont tous périr, rois, chefs, cavaliers et chevaux. » Et un moment après, la mer, se précipitant, engloutissait sous ses vagues furieuses l’armée entière de Pharaon.

« Sanctifiez-vous, disait la grand législateur d’Israël au peuple réuni, dans une émotion profonde, au pied de la montagne fulgurante du Sinaï, sanctifiez-vous, purifiez vos corps et vos âmes, car dans trois jours vous entendrez la voix de l’Éternel proclamant à la terre ses éternelles vérités » Et le troisième jour, au sein des éléments bouleversés, Israël entendait la voix retentissante qui révélait le code immortel de l’avenir, la loi indestructible de l’humanité, le DÉCALOGUE. Et lorsque, plus tard. Moïse recommandait au peuple élu la perpétuelle observation de ces commandements sacrés, il pouvait lui dire, sans crainte d’être démenti : « Vous avez été les témoins et les spectateurs de toutes ces merveilles ; vos yeux ont vu, vos oreilles ont ouï tout ce que l’Éternel a fait pour votre salut depuis le jour de votre sortie d’Égypte. Vous ne pouvez oublier ces signes accomplis

1 Ex'tde, ch. xiv, v. 13 et U.

* /Wrf., ch. XIX, V. lOetsuiv.

3ii IjES DÉICIDES,

au grand jour, devant une imtmnense inuUilude. » La science peut expliquer ces prodiges; mais l’iiistoire est obligée de constater l’impression inaltérable qu’ils ont produite sur le peuple contemporain. Jamais un doute ne s’est élevé en Israël sur la divinité de la révélation sinaïque. Les Juifs du temps de Jésus, impatients de voir arriver le Messie, attentifs à tous les signes qui pouvaient le révéler, eussent bondi de joie et d’espérance, s’ils avaient pu connaître les faits surnaturels qui avaient signalé le baptême du Christ, d’après ses historiographes. Cette preuve leur fut refusée, et ils continuèrent à ne voir en Jésus qu’un homme d’une sagesse sans doute supérieure au vulgaire, mais non pas un Dieu ni même « un Fils de Dieu *. »

Cependant l’heure était venue ; les idées et les grands desseins de Jésus s’étaient dès longtemps mûris dans son

> Ce titre, Fi/s de Dieu, est employé souvent dans la Bible sans que l’on attache à celui à qui il s’applique une idée de divinité. David, dans les Psaumes, est appelé plusieurs fois : fiis de Dieu. On y fait même dire à Dieu, par une métaphore exagérée : Je t’ai engendré a^/ourd’/tui. Mais jamais David ne s'est déclaré pour cela ni n’a été déclaré Dieu ". Le qualillcatif de Dieu, qui équivaut à l’adjectif divin, est employé à tout moment dans la Bible comme exprimant une supériorité. Ou dit montayne de Dieu pour monlagne très-élevée ; vent de l ieu pour vent violent; homme de Dieu, fils de Dieu pour homme d’une intelligence qui semble inspirée par Dieu /«wnéuie. Jésus aurait donc l’Uètre appelé /î/i de Dieu sans choquer les oreilles, les consciences ni les traditions en Israë'. Mais nous verrons plus loin que ses disciples et lui-même attachaient à cette qualiticatiou une idée três-réclle d’origiue et d'essence divines.

‘ Voyez aussi Paratipomênes, liv, 1, ch. riii, v, 6.

-LES DÉICIDES, âme; il commença ses prédications, réunit auprès de lui quelques disciples dévoués et parcourut les villes de Judée, tonnant contre les chefs de la nation et proclamant la nécessité de grandes réformes morales et sociales.

Le premier sentiment du peuple, en entendant parler Jésus, fut un sentiment d’admiration. On reconnaissait en lui le souffle, l’inspiration et l’expression des grands jours prophétiques. Son discours sur la montagne * est resté le type des plus beaux préceptes de morale, de charité et de vertu. C’est, sous une forme nouvelle, le résumé de tout ce qu’il y a de plus pur et de plus élevé dans les livres sacrés d’Israël. Jésus s’y révèle comme un des plus grands moralistes des temps anciens et modernes ; mais il s’y révèle surtout comme un fidèle observateur de la loi donnée aux Hébreux ; il vient rappeler les hommes au respect des prescriptions du Code saint ; il vient adresser de sévères réprimandes à ceux, peuples ou chefs, qui se sont écartés des principes de la loi de Dieu, mais il n’entend pas que rien puisse être changé, soit au texte soit à l’esprit de la législation qui, depuis Moïse, régit Israël. « Jusqu’à ce que le ciel et la terre passent, s’écrie-t-il, il ne sera pas détruit un iota ni une seule virgule de cette loi. Celui qui violera le moindre de ses commandements, et qui apprendra aux hommes à les violer, sera regardé comme le dernier dans le royaume des deux. Ne croyez pas que je sois venu délruire la loi

* MArniiti', cil. V, vi et viii. — Xoiis étudierons plus loin ce beau sermon, avec tout riiilérût qu'il mérite.

OU les prophètes ; je ne suis pas venu les détruire, mais les accomplir * . »

Les Juifs retrouvaient dans ces déclarations l’enseignement permanent des grands docteurs et des proi)hèles d’Israël; ils écoutaient attentivement le nouveau Rabbi et le saluaient partout de ce titre respecté.

Mais la réputation naissante de Jésus ne produisit pas dans sa patrie même une profonde impression. Les habitants de Nazareth, qui connaissaient intimement sa famille et ses précédents, n’é'aient pas très-disposés à voir un prophète, encore moins un Messie, dans le fils du charpentier qui avait passé au milieu d’enx, sans incidents significatifs, son enfance et sa jeunesse. Ils se montraient généralement sceptiques sur sa prétendue mission et sur ses vertus surnaturelles, et même ses prétentions au don de prophétie les scandalisaient. Aussi Jésus s’éloigna-t-il bientôt de Nazareth, disant : « Un prophète n’est sans honneur que dans son pays et dans sa maison. » Et, ajoute l’Evangile, « il ne fit pas là beaucoup de miracles à cause de leur incrédulité »

• Nolitc putaro quoiiKnn veiii solvere Irgem aiit prophelas ; non vcni solvere, setl .adimplere. — Amen qnippe dico vobi«, donec transcat coeliim et terra, iota unum, am unus apct non pr.i terbit à Icge. . Qui ergo solverit iinnm de mandatis islis minimis, et docuerit sic lioniines, niinimus vocabiiur in regno cœloruni. — Matthiec, ch. v, v. 17, 18 et 19.

* Et vcniens in p.atriarn snam, docebat eos in synagogis conim iia ut mirarentur et dicerent : u Undc huic sapiomia bæc et virilités Nonne hic est fabri flliiisî Nonne mater ejus dicitiir Maria, et fratrcs cjus Jacobus, et Joseph, et Simon et Judas ? Et sororcs ejus nonne apiid nos omncs sont? — El xcaminli-a/mntur in eo. Jésus autcni diiit eis : Non est proplieta aine lionorn nisi in patriA suà et in donio snà. Et non fccit ibi virtntes niuitas, propter t>H'ra/«/i7«/p»i illoriiin. » — MATTmiu,ch. xiii,v. 5i-58.

Cependant sa renommée se développait et s« répandait au loin. On disait qu’il opérait des prodiges et surtout qu’il guérissait les malades et délivrait les possédés. On racontait à ce sujet un grand nombre de faits merveilleux (jui faisaient accourir sur ses pas, dans l’espoir d’une prompte guérison, une foule de gens inBrmes. Il importe de caractériser ici le genre d’influence que pouvait exercer sur l’imagination ou sur la foi du peuple le pouvoir miraculeux que Jésus, d’après les Evangiles, possédait à un si haut degré.

Ces miracles dont l’Evangile est rempli et qui ont été, pour les chrétiens, une preuve éclatante de la divinité de .lésus, si la foi religieuse les accepte, l’histoire et la philosophie peu vent- elles les admettre aussi facilement?

Ici la question s’élève. Il s’agit du grave problème du surnaturel dans l’histoire de l’humanité.

Dieu, dans l’intérêt d’une grande révélation morale, dans le but d’éclairer ou de sauver les peuples, troublet-il les lois fondamentales de la nature? Cet ordre universel que sa puissance créatrice a soumis à des règles si constantes et si immuables, le modifie-t-il tout à coup, au gré des événements qui s’accomplissent sur notre petite planète ? A-t-il arrêté le cours du soleil pour permettre à Josné de vaincre les Amorrhéens, et a-t-il suspendule mouvement régulier des inondes? A-t-il divisé les

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flots de la mer de Souph et ouvert, entre deux murailles d’eaux, un chemin profond où les Israélites aient passé à pieds secs? A-t-il donné à certains prophètes, à certains hommes inspirés, le pouvoir de modifier, eux aussi, les lois de la nature, de ressusciter les morts, de bouleverser les éléments, de commander aux vents et au tonnerre et d’être, sur la terre, les organes et les ministres de ses volontés?

Grosses questions que la science scepticjue résout par une négation hardie, mais que la foi pieuse ose à peine discuter !

Se ranger du côté de la science ; admettre avec la foi jusqu’à l’impossible, jusqu’à l’absurde et croire qu’un fait est d’autant plus divin qu’il se peut moins comprendre; égale difficulté! égal écueil !

Il y a, dans ce problème, des abîmes mystérieux où l’intelligence humaine s’égare et se perd. Le miracle est autour de nous, il est en nous, et l’accoutumance seule, suivant le mot du fabuliste, nous l’a rendu familier. La création, la naissance, la vie et la mort, le mouvement, la variété des êtres, la pensée et ses œuvres, la force physique et ses résultats, la liberté, la raison, la conscience, les causes et les effets, autant de miracles ({ui éclatent chaque jour et où se révèle une puissance infinie, indéfinissable, incompréhensible dans son essence et dans son activité.

Ce Dieu, comme nous l’appelons dans notre langage débile, cette cause des causes qui a fait tout ce que nous

LES DÉICIDES, voyons, est-il possible d’assigner une limite à son pouvoir? Ce qu’il a fait, ne peut-il pas le défaire? Ce mouvement universel qu’il a créé, ne peut-il pas le suspendre et l’arrêter? Les miracles particuliers sont-ils impossibles à celui de qui émane le grand miracle de l’univers et de la vie?

Qui oserait l’affirmer?

Ici l’esprit humain se trouve placé sur le bord terrible du gouffre sans fond qui se nomme l’Infini ; et la solution du problème échappe à sa faiblesse et à son imperfection. Pour comprendre l’Inflni, il faudrait être infini soi-même !

Donc, nier le miracle au nom de la raison limitée et de la philosophie impuissante, ce serait de la témérité et de l’orgueil. -

La science, il est vrai, remarque avec raison que les miracles, en dehors du ténébreux mystère de la création, sont devenus de plus en plus rares à mesure que l’intelligence humaine s’est agrandie.

Les peuples anciens expliquaient par le miracle tout ce qu’ils ne comprenaient pas. Le progrès des sciences a donné le mot d’un grand nombre de phénomènes acceptés autrefois comme une manifestation divine et qui n’étonnent plus aujourd’hui la plus humble intelligence. La science n’a pas chassé Dieu de l’univers, mais elle a

expliqué une foule de choses inexplicables pour l’ignorance des âges primitifs ; elle a élevé l’idée de Dieu en ne mêlant plus son nom sacré aux moindres incidents de la vie des peu[)les et des individus, et en n’admettant l’action de sa providence infinie que dans l’imiverselle harmonie et l’éternel développement des êtres et des mondes.

Les savants ajoutent que le miracle, dans les temps anciens, n’a jamais été constaté par des preuves certaines et en quelque sorte mathématiques. C’est à la crédulité |)0pulaire bien plus qu’à son évidence qu’il a dû son autorité. Combien de faits, même de nos jours, passent pour miraculeux qui, devenant l’objet d’une enquête sévère et d’une investigation scientifique, n’apparaissent plus que comme des phénomènes naturels, quand ils ne sont pas des jongleries employées pour exploiter les croyances naïves du peuple ou pour servir les intérêts de quelques comédiens de religion !

Si dans notre siècle, peu enclin au merveilleux, un homme se prétendait envoyé par Dieu et doué du pouvoir de faire des miracles, l’Académie des sciences le manderait à sa barre, le forcerait à rendre compte de ses moyens d’action, et entourerait ses prodiges d’un appareil scientifique tel que le doute ne fût pas possible.

Cagliostro, et, plus récemment. Home, ont eu la prétention d’accomplir, dans le monde des esprits, des choses bien autrement étranges que celles dont les livres sacrés attribuent la puissance aux prophètes et aux hommes de Dieu. Notre société sceptique ne les a pris que

LES DÉICIDES, pour d’habiles charlatans; elle n’a vu en eux ni des voyants ni des demi-dieux ; elle s’est amusée de leurs expériences mystérieuses, et ne leur a fait l’honneur ni de les combattre ni de les discuter.

Entre la science qui nie et la foi qui affirme, que nous servirait de nous prononcer? En cette matière, qui touche aux impénétrables rapports entre le fini et l’Infini, entre les créatures et le Créateur, entre le monde et Dieu, nous n’apporterions qu’une hypothèse, sans démonstration possible. Le plus sage est de s’abstenir; laissons leur foi à ceux qui croient et leurs doutes à ceux qui ne croient pas ; bornons-nous à adorer dans l’Être incompréhensible, principe indéfinissable des âmes et des corps, le Dieu bienfaisant, source éternelle de tout ce qui est bon, de tout ce qui est beau, de tout ce qui est vrai, idéal de justice et d’amour vers lequel l’humanité marche tous les jours par une voie merveilleuse dont chaque pas est un progrès.

Cette recherche stérile, car elle ne peut aboutir à aucune certitude, est d’ailleurs inutile pour le sujet qui nous occupe.

Les Hébreux croyaient au miracle ; leurs livres historiques et leurs traditions fourmillent de faits surnaturels. Toute la question est de savoir quel sens et quel caractère ils attachaient aux prodiges qui s’accomplissaient sous

leurs yeux. La Thaumaturgie éfaitTclIe, dans les principes du Judaïsme et dans les doctrines de la Synagogue, une preuve de divinité? En particulier, les miracles, vrais ou prétendus, attribués à Jésus, par ses biographes, devaient-ils nécessairement le révéler Dieu à ses contemporains ?

C’est là le seul point intéressant de l’élude à laquelle nous nous livrons.

La doctrine juive, en fait de merveilleux, est aussi simple qu’elle est profonde.

Les Juifs admettaient le miracle, mais ils lui refusaient le pouvoir d’imposer l’erreur, l’injuste ou l’absurde.

Le Deutéronome est, à cet égard, d’une précision remarquable :

« S’il s’élève au milieu de toi un prophète ou un songeur de songes, et qu’il accomplisse devant toi un signe ou un MinACLE; si, lorsque le signe ou le miracle dont il t'a parlé s’est accomi-u, il te dit : Allons auprès de Dieux que lu n’as pas connus ni loi ni tes pères ; n’écoute PAS LES PAROLES DE CE PROPHÈTE »

Ainsi ce n’est pas le miracle qui consacre aux yeux d’Israël la mission d'un envoyé de Dieu ; c’est la vérité de ses paroles ; c’est la conformité de son enseignement avec les immortels principes du Sinaï. Celui qui vient prè-

* Deule'ronome, ch. xin, v. 2 cl hiiiv.

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