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L'école déiste anglaise est la série des écrivains qui, pendant plus d'un siècle, depuis les querelles puritaines jusqu'au réveil wesleyen, ont opposé au christianisme traditionnel de toutes les Eglises et de toutes les écoles théologiques, une conception plus ou moins antiévangélique de la religion naturelle.
Telle est la définition qui seule me paraît capable de réunir tant d'ouvrages et tant d'hommes différents, depuis des modérés tels que Herbert ou Chubb jusqu'à des violents tels que Toland et Woolston. Encore ne suis-je pas sûr de définir suffisamment certains écrits de l'extrême gauche de cette école, lesquels justifieraient le mot de Bossuet : Le déisme est unv athéisme déguisé. ■i'
Il était d'autant plus nécessaire de déterminer historiquement le caractère de cette école anglaise, que le mot de déisme est, suivant la remarque du dictionnaire Franck , le terme le plus vague de la langue philosophique. Viret, dans son Instruction chrétienne, en parle comme d'un « mot tout nouveau, » comme d'un titre que se donnent ceux qui prétendent « n'être pas du tout sans Dieu, mais de -Jésus-Christ ne savent que c'est, et ne tiennent rien de lui ni de sa doctrine. » — Abbadie, qui connaissait la première période seulement du déisme anglais, distingue quatre sortes de déistes {Vérité de la rel. chrét.y 2° sect., ch. I) : ceux qui se font une idée bizarre de la divinité , ceux qui nient la Providence , ceux qui croient que Dieu se plaît aux superstitions des hommes, ceux qui ne croient qu'à la religion naturelle. De ces quatre catégories, la deuxième et la quatrième seules présentent de l'intérêt; la quatrième est celle qui répond le mieux à l'idée qu'on se fait généralement du déisme. — Clarke, contemporain de la période violente de Técole anglaise, fait des distinctions plus précises [Preuves de la rel. natur. et révélée, ch. II) : idée d'un Dieu créateur une fois pour toutes , sans gouvernement providentiel; idée d'un Dieu sans attributs moraux; idée d'un Dieu et d'une providence sans immortalité de l'âme humaine; enfin ce que Clarke appelle, non sans raison, le seul
véritable déisme, — car sur les autres il est de l'avis de Bossuet; — idée d'un Dieu créateur, Providence, moral et rémunérateur dans la vie future, mais sans révélation ni surnaturel,
L'histoire de ce malheureux mot, en se continuant, ne l'a pas rendu beaucoup plus clair. Il y a du moins uns confusion que l'on ne commettait plus depuis les querelles soulevées par l'école anglaise, et qui était fréquente auparavant, celle du déisme avec le socinJanisme ou les écoles ihéologiques congénères. Les unitaires anglais des diverses nuances avaient combattu les ouvrages déistes avec une ardeur que l'on pouvait comparer à celle des orthodoxes, et qui creusait un abîme entre les défenseurs et les adversaires du surnaturel biblique. D'autre part les progrès du déisme sur le continent, et les luttes soutenues par lui contre les tendances athées et matérialistes, ont répandu sur cette doctrine une idée que M. Littré résume assez bien dans la définition de son Dictionnaire : « Système religieux de ceux qui , croyant en Dieu, rejettent toute révélation. » Le déisme est à peu près cela en effet dans l'histoire religieuse. Toutefois des ouvrages de vulgarisation philosophique, tels que le manuel de M. Bénard, entendent encore par « déisme » la deuxième catégorie d'Abbadie, la croyance en Dieu créateur mais non pas Providence.
Pour revenir à l'école anglaise, elle me paraît
avoir une plus haute importance que ne lui en accordent généralement l'histoire de l'Eglise et l'histoire de la philosophie; ou, pour parler plus exactement, — car il lui manque d'être connue et non pas d'être célèbre, — elle m'a paru valoir la peine d'affronter beaucoup de difficultés bibliographiques et d'aller la chercher chez elle dans les documents originaux qu'elle a donnés d'elle-même. On sait bien, et l'on répète, qu'elle a devancé, dans l'ordre des idées comme dans l'ordre des temps, et jusqu'à un certain point préparé l'incrédulité française et les hardiesses allemandes; il n'est pas inutile de voir jusqu'à quel point et en quoi. On verra qu'elle a soulevé, fût-ce d'une façon superflcielle et élémentaire, bien des questions qui paraissent plus modernes, et que tel se croit auteur qui est seulement un rééditeur original.
Beaucoup de prudence s'allie chez elle à beaucoup de hardiesse, et si l'on veut savoir tout ce qu'elle entend dire, il faut regarder à travers un voile, un voile transparent. Ce mélange ou cette alternative d'audace et de réticence lui a valu, de la part des critiques, parfois trop de sévérité. En pareil cas on doit s'en prendre encore moins à la sincérité de l'auteur qu'à des lois pénales comme celles qui, même dans l'Angleterre issue de 1688 , prétendaient protéger la foi contre le blasphème. Il y a plus : cette école avait nécessairement des scrupules conservateurs. Si l'on
INTHODHOTION.
trouve dans ses rangs un artisan tel que Chubb ou un bohème de lettres tel que Toland, elle n'en était pas moins une école aristocratique. Blount et CoUins étaient des hommes de la haute société; et quanta la pairie héréditaire, elle a donné au déisme anglais son fondateur, lord Herbert de Cherbury, son meilleur écrivain le comte de Shaftesbury, et le vicomte Bolingbroke son fossoyeur. Quand l'établissement religieux était si fortement soudé , dans l'Angleterre protestante, à l'établissement politique etsocial, comment de tels hommes n'auraient- ils pas hésité en maniant la sape qui pouvait tout renverser î
Une histoire générale et complète du déisme anglais dépasserait ie cadre de ce travail. Je l'ai limité doublement, comme sujet et comme durée chronologique. J'ai mis ces écrivains eu face du christianisme, de la personne de Jésus- Christ, du Nouveau Testament, de l'Eglise, et je leur ai demandé ce qu'ils en faisaient. N'est-ce pas là l'essentiel de leur entreprise? Quant à leurs écrits sur la morale, sur l'Ancien Testament, sur des questions de philosophie proprement dite, surle gouvernement et les querelles de l'Eglise gâtions-, je n'en ai dit que ce qui pouvait éclaircir mon sujet restreint.
La période aiguë du déisme, la plus importante et la plus mal connue, celle qui commence tout de suite après Locke avec Toland, qui finit
tout de suite avant Wesley avec Chubb (1696- 1738), sera seule développée. Le premier et le dernier chapitre donneront un exposé suffisant du commencement et de la fin du déisme, au point de vue que j'ai choisi. Les travaux de Charles de Rémusat ont fait connaître au public français lord Herbert et le demi-siècle qui vint après lui; tandis que je ne puis citer, dans notre langue, aucun tableau de l'âge suivant de l'école, si ce n'est l'ouvrage du P. Tabaraud, non sans valeur, mais oublié, et gâté par les préventions de l'auteur contre la Réforme (1). Mon travail m'a coûté plus de recherches bibliographiques , de déceptions en ce genre, de voyages et de difficultés qu'on ne le croirait
(1) Les indications bibliographiques relatives à chacun des déistes viendront à leur tour dans le chapitre qui le concerne. Les ouvrages d'ensemble sont les suivants , par ordre de publication :
Leland, A view of the principal deistical writers, London, 1764. 2 vol., 4- édit.
Tabaraud (ancien oratorien), Histoire critique du philosophisme anglais, 2 vol. Paris, 1806. — Du même la plupart des articles de la biographie Michaud.
Lechler, Geschichte des englischen Deismus. Stuttgart et Tubingen, 1841 (ouvrage capital). — Du même, plusieurs articles de l'Encyclopédie Herzog. — On peut citer encore, en allemand, le l«f vol. de Noack : Die Freidenker in der Religion , par Noack, Berne, 1853.
Ch. de Rémusat, Histoire de la philosophie en Angleterre depuis Bacon jusqu'à Locke, 2" édit. Paris, 1878. 2 vol.
Des articles du dictionnaire Franck (sciences philosophiques), de l'encyclopédie Lichtenberger, etc.
lorsqu'il s'agit d'une époque récente et de livres imprimés. Les sévérités de la justice et de la police , les scrupules religieux des détenteurs , ont rendu presque introuvables des ouvrages qui ont eu leur moment de vogue et même un grand succès de librairie. Aussi ai-je cru bien faire, quoique ce ne soit guère l'usage en dehors des collections de manuscrits, d'indiquer, pour tout ce qui est rare, la bibliothèque où se trouve l'exemplaire dont je me suis servi.