‹ Les déistes anglais et le christianismeChapitre 2 sur 21 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

HERBERT ET LB DÉISME AU Dix-SBPTIÈHB SIÈCLE.

Parmi les fondateurs d'écoles de philosophie religieuse, Herbert est peut-être le plus original. On voit bien la longue lignée dont il est l'ascendant; mais il est plus difficile de lui attribuer un père ou même des ancêtres lointains. Son déisme est né du travail de son esprit et des circonstances de sa vie. Voici pourtant, soit dans le passé de la théologie, soit dans le passé de la philosophie, quelques points

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de départ auxquels on peut rapporter, en quelque mesure seulement, la marche et le développement de sa doctrine.

La seule tendance religieuse à laquelle on puisse le rattacher, et encore avec toutes sortes de réserves, est celle des hardis théologiens d'Italie, qui avaient transporté dans les pays du Nord, en Pologne, en Transylvanie, dans TEglise des étrangers de Londres, les principes auxquels les deux Socin ont donné leur nom.

L'un d'eux, Acontius, cherchant une profession de foi capable de réunir tous les enfants de la Réforme, eut le premier peut-être l'idée de réunir le corps de la dogmatique à un petit nombre d'articles fondamentaux (1). « Ce doit être un point résolu, à savoir que nous ne condamnions par cette confession... tout ce qui est faux : autrement si on condamne une erreur, laquelle n'exclut pas du règne céleste, et que celui qui ne veut désavouer une telle erreur soit rejeté, il adviendra que ceux seront rejetés lesquels devraient être retenus. Mais par ce symbole il faut seulement condamner les points lesquels ne s'accordent aucunement avec les nécessaires à croire... Il s'ensuit que nous

(1) Les ruses de Satan, par Jacques Aconce. Delf, 1611, liv. VII, p. 311 et s. Je prends cette traduction, écrite dans le savoureux français théologique du temps de Henri lY. Voir aussi Bonet- Maury, Des origines du christianisme unitaire chex les Anglais , Paris, Fischbacher, 1881.

LE DÉISME Atl DIX-eVPTJÈMB siËcm. 11

nous efforcions de dresser un symbole tel que nous l'avons décrit jusques ici. Nous en ferons une expérience tout grossement : et possible que Dieu excitera quelqu'un enfin, qui le polira et achèvera... Ne trouvons autres points sinon ceux :

» Qu'il y a un seul vrai Dieu et celui qu'il a envoyé Jésus-Christ et le Saint-Esprit : et qu'on ne doit nier que le Père et le Fils ne soient personnes distinctes ; pour autant que Jésus- Christ est vraiment le Fila de Dieu;

» Que l'homme est sujet à l'ire et jugement de Dieu; et que les morts ressusciteront .' les justes à félicité perdurable, les infidèles à tourments éternels;

» Que Dieu a envoyé son fils Christ au monde, et étant fait homme il est mort pour nos péchés et ressuscité pour notre justification;

» Que si nous croyons au Fils de Dieu nous obtiendrons la vie éternelle en son nom;

» Qu'il n'y a salut en autre qu'en Christ, non pas en la Vierge bienheureuse, ni en Pierre, ni en Paul , ni en quelque autre nom que ce soit; que la justification ne consiste en la loi, ni aux commandements et inventions des hom-

» Qu'il n'y a qu'un baptême, au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit...

» Si on pouvait dresser une telle confession, laquelle peut satisfaire à tous ceux qui appar-

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tiennent à l'Eglise, les joindre et unir ensemble et que tous la reçussent pour symbole, et qu'en icelle s'arrêtât, l'utilité en serait plus grande qu'on ne pense. Car si quelqu'un pèse ceci justement et droitement, il trouvera que cestui est le moyen d'accorder les chrétiens ensemble, ou qu'il n'y en a point du tout. »

Il était bon de citer ce passage d'Acontius pour montrer en quoi son entreprise annonçait celle de Herbert, en quoi surtout elle en diffère profondément. Le lord de Ciierbury cherchera bien une confession de foi compréhensive et une confession de foi en un petit nombre d'articlesj mais au lieu de la restreindre dans les limites de la chrétienté, voire même de la chrétienté protestante, il se proposera d'embrasser tout le genre humain , tous les hommes et tous les peuples qui existent ou qui aient jamais existé. Ses cinq articles ne seront plus, comme les cinq ou six articles d'Acontius, de la théologie positive, historique et scripturaire (1), ils seront le programme de la religion naturelle.

Herbert aurait-il donc un maître dans le domaine de la philosophie ï Si nous laissons de côté l'influence indirecte, et probablement assez

(I) Quoique Ramus fût un philosophe, ses efforts pour simplifier le laogage théologique et pour montrer l'accord du chriatisnisme avec la lumière aalurolle, restent, comme ceux d'Acontius, dans le domaine théologique (Ch. WaddingloD, Ramus, sa CM, les Écrits et ses opiniotM, Paris, 1855, p. 360).

reubbiit et le d&isice au dix-sgptiëice siècle. 13 faible, de Bodia ou de Montaigne, le nom qui se présenterait tout de suite est celui de Bacon. Mais ici encore les différences l'emportent de beaucoup sur les ressemblances. Il est d'abord bien remarquable que ces deux grands personnages de l'Etat et de la science, contemporains malgré la jeunesse relative de Herbert, paraissent s'ignorer mutuellement. Herbert ne veut évidemment rien devoir à Bacon, pas même cette méthode d'expérience et d'analyse qu'il portait intrépidement dans le domaine des notions religieuses, — et peut-être en cela témoigne-t-il quelque ingratitude à l'auteur du Novum organum. Quant à l'idée émise par le noble chancelier que l'on peut s'occuper de Dieu, dans une certaine mesure, avec les seules lumières de la théologie naturelle, cette idée forme une bien petite partie et comme une incidente du système de Bacon, lequel se réfugie au contraire bien vite soua l'abri du christianisme révélé et là seulement se sent en sûreté; tandis que le lord de Cherbury se complaît dans les terrains vastes et vagues de la religion naturelle, et n'a réellement pas besoin d'autre chose. Herbert reste bien le père du déisme.

Sa vie, comme l'a montré Charles de Rémusat dans un livre excellent (1), est l'explication

^s aavra. Paris, Di'

LU DtlSTBB ikNGLAIB BT LB CBRISTIANISUB.

I ses idées. Jeune geDtilhomme brillant, duelliste à la cour de Wbiteball et à la cour du Louvre, il a déjà pourtant de la curiosité philosophique et de l'érudition; il entend retentir les âpres discussions théologiques du règne de Jacques I". Dans ses voyages en Italie, il a maille à partir avec l'Inquisition romaine. Devenu ambassadeur à Paris, il assiste aux préparatifs des nouvelles guerres de religion sous le ministère de Luynes. Il essaie d'intervenir entre le gouvernement roya! et les réformés, avec autant de persistance que d'insuccès. Il va même rejoindre la cour au siège de Saint-Jean-d'Angély ; mais , cette fois , le favori de Louis XIII s'emporte contre l'ambassadeur d'Angleterre, et peu s'en faut que la querelle de ces dcui grands personnages n'aboutisse à un combat singulier. Alors le noble iord découragé rentre dans sa maison de la rue de Tournon et ne s'occupe plus qu'à méditer. Le spectacle des passions confessionnelles de la France, après le spectacle des passions confessionnelles de l'Angleterre , contribue , sans doute, à diriger ses méditations vers l'indifférence confessionnelle. Il cherche, il croit trouver le fond nécessaire, permanent et suffisant de toute religion, la religion naturelle.

Elle se réduit pour lui à cinq articles :

l'existence de Dieu ; Dieu réclamant du genre humain un culte quelconque ; la vertu et la

hkhbbrt et lb oâieuB *u dix-septiëhe bièclb. 15 piété, bases de ce culte; la nécessité du repentir pour obtenir le pardon de Dieu , une vie future avec rétribution de peines et de récompenses. Je dirai tout à l'heure par quelle méthode il trouve ces cinq articlos et comment il pense les démontrer.

Tel est le fond de l'ouvrage qu'il rédige et dont le contenu l'inquiète bien quelque peu. Il l'intitule De Veritate ; il le fait voir à deux illustres théologiens d'alors, Tilenus et Grotius, celui-ci réfugié en France après sa fuite des prisons de Hollande. Tous deux l'approuvent ; mais il n'a pas encore la conscience tranquille. Ses doutes sont apaisés par une scène étrange. L'ambassadeur se promenait dans sa chambre de la rue de Tournon, éclairée par les rayons d'un soleil d'été; il se posait avec anxiété cette question : Faut-il publier ce manuscrit? Tout à coup, il se jette à genoux et prononce ces paroles : « toi, Dieu éternel, auteur de la lumière qui luit en ce moment sur moi, source de toute ilhiraination intérieure, je te supplie, dans ton infinie bonté, de pardonner une prière qu'un pécheur ne devrait pas faire. Je ne sais si je dois publier mon De Veritate. Si ce doit être pour ta gloire, je te supplie de me l'apprendre par quelque signe céleste ; sinon je supprimerai mon livre. » A peine avait-il prononcé ces paroles, que des sons harmonieux, comme la terre n'en connaît pas , se firent en-

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tendre. Lord Herbert crut sa prière exaucée et livra le manuscrit à l'imprimeur (1). N'eat-il pas étonnant que la plus froide et la moins mystique des doctrines ait surgi dans un accès d'illuminismel

Bientôt, le lord de Cherbury revint en Angleterre, où il composa, pour compléter et défendre ses théories, un écrit sur la religion du laïque et un traité sur la religion des gentils {2). Sa réputation se répandait parmi les philosophes , sans devenir populaire , et Gassendi s'écriait : « Heureuse Angleterre, d'avoir, après la mort de Verulamius, suscité ce nouveau héros! » Mais le grand seigneur philosophe, mécontent des érénéments et des hommes, se retira dans son château. Deux fois par jour, il récitait, au milieu de ses domestiques, une prière qu'il avait composée pour remercier Dieu qui lui avait donné les moyens de le connaître et le désir de s'unir à lui. Tous les dimanches, son chapelain lui lisait un sermon. Lorsqu'il sentit l'approche de sa dernière heure, lord Herbert fit appeler un évêque anglican, mais

(1) De viriiate, proui diitinguitur a revelaiiomr, a verùimUi, a paKtbJli el a falio, Paris., 1624. Je citerai l'édîtîoD en fraoçAÎa (la 3'), de 1639 : Ce la vérité «n rani qu'elle ut HtlincU de la révélation, etc., par M. Edouard Herbert, baron de Cherbury, co Angleterre. Assez rare. Bibl. Cousia.

(ï) De religione gentilium, Amst., 1700. — La 1" édition était de IGU.

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