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WOOLSTON ET LA QUERELLE DE LA RÉSURRECTION

« Les quatre ëvaugiles ne sont point une histoire littérale, mais un système de philosophie et de théologie mystique... L'histoire évangéliquede Jésusestune représentation emblématique de sa vie spirituelle dans Tâme de Thomme; et ses miracles sont les figures de ses mystérieuses opérations (1). » Telle est la formule que Woolston lui-même a donnée de son système, sorte d*application aux miracles et à toute l'histoire évangélique, de la théorie allégorique de

(l) « The four Gospels are ia no part a Uteral story, bat a System of mystical philosophj and theology... The histoiy of Jestts's life. as recorded in the Evangelists^ is an emblematical représentation of his spiritual life in the soal of man, and his miracles are igures of his n^ysterïous opérations. » — Disc., I, p. 61.

WODLETON ET LA QCEnELLE DE LA. RËEimilBOTIOH. 1?3

Collins. Cette fois le christianisme historique n'est pas seulement miné, il est détruit. Et comme il est incontestable que les évaagélistes donnent leurs re'cits pour des réalités qui se Bont passées telles qu'ils les racontent, et non pas pour des emblèmes de vérités morales et de faits psychologiques, la théorie du déiste anglais accuse ces récits d'imposture, et les dénonce au mépris du genre humain. Aussi les six discours de Woolston (1) contre les miracles des Evangiles représentent-ils la phase la plus aiguë de la période violente de l'école. Le déchaînement des propos dépasse tout ce qui a précédé et tout ce qui devait suivre. Absurdité grossière, contes de Gulliver, basse bouffonnerie, diseur de bonne aventure, etc., etc., voilà comment ce fanatique traite les actions, les pa-

I rôles et la personne même de celui qu'il nomme

[ encore son Sauveur.

Le succès fut à la hauteur de la violence :

trente mille exemplaires, dit-on, furent vendus, et il n'est pas inutile de remarquer que cette vogue coïncide avec le séjour de Voltaire en Angleterre, Du reste, l'auteur était désintéressé, et la vente de ses pamphlets (2) ne compensait

(1) Chacune de ces sb Ibe miraclei of our Saxio réunies dans l'es, de [a I

(î) Au nombre de tru

brochures a pour titre : A distoutst on ir. Loudon, 1727-1729. — Les sis sont ibl. de Genève.

le raiUe eiemplaires , suivant la Lettre

pas la perte de son traitement de fellow à rUniversité de Cambridge ; elle ne compensait surtout pas le jugement de la Cour du Banc du Roi , qui le jeta en prison pour un an , et qui l'y retint ensuite jusqu'à ce qu'il eût payé l'amende ou trouvé caution. En fait, il demeura prisonnier jusqu'à sa mort , survenue bientôt; cela commande quelque respect pour sa mémoire, si peu qu'il se soit soucié de donner l'exemple de la modération. Woolston a d'ailleurs trouvé quelques accents aussi nobles qu'amers dans la défense de la liberté de penser et d'écrire. Il écrivait à l'évêque de Londres une sorte de dédicace en ce sens, avec une verve mordante digne de Swift : « Je dédie ce discours à Votre Seigneurie, pour le soumettre à votre jugement aiguisé, espérant entendre parler bientôt de votre approbation ou de votre déplaisir. Ma brochure a pu vous offenser et me causer ainsi grand dommage ; mais maintenant que je me suis appuyé sur les Pères, j'espère que vous êtes réconcilié ; et , comme vous êtes un ami de la vérité , vous céderez à sa puissance, malgré votre intérêt et vos préjugés. Je ne discuterai pas votre précédente poursuite, vous en ayant déjà écrit plusieurs lettres qui n'ont obtenu aucune réponse de votre condes-

tykf les aufeurs anplais déjà citée ; de soixante mille, suivant le DicXifm, philosophique, art. Miracles.

WOOLBTOM ET LA QUERSLLB DB h

nËBiniRBCTioH. 125 cendance. Les raisons de voire silence, vous les connaissez mieux que moi. Mais j'espère avoir le droit de dire, en me défendant, que me prendre pour un infidèle est une méprise qu'un écolier n'aurait pas commise... Quant à cet expédient de persécuter les infidèles, il me semble que si un homme n'était pas mal assuré de la vérité du christianisme et conscient de son inhabileté à le défendre , i l laisserait cette bonne cause à Dieu et à l'épée de l'esprit, et n'appellerait pas le magistrat civil à son aide et assistaace. •»

Les Pères , dont se réclame ainsi Woolston, sont sollicités par lui pour témoigner en faveur de sa théorie. El, de fait, leur tendance, osons dire leur manie allégorique , pouvait le tenter d'invoquer leur secours. Mais il n'aurait pas fallu, comme l'a fait Woolston , ne voir dans leurs œuvres que cette disposition, ne pas voir qu'ils commencent par éfablir la réalité historique et la portée directe des miracles de Jésus-Christ. Il n'aurait pas fallu, comme le lui ont montré ses adversaires, entre autres l'évêque Richard Smalbrooke (I), manier le texte des Pères avec une singulière étourderie,

(1} A vindkalion of ihe miracle) of (wr tileaed Saviour, etc., Loadon, I72S-3I, ï vol. in-S, la plus complète et la plus Bavaote des réfutslions àe Woolston. L'cpigrapbe est sévère pour l'ad- Tersaire : Trahis-tu le Fils de l'Homme par ua baiser? — Bibl. place Vendôme.

426 LES DÉISTES ANGLAIS ET LB CHRISTIAXlSirB.

si ce n'est avec une regrettable habileté. Voici un exemple de ces fâcheux procédés de critique ; on en pourrait citer cinquante. Saint Augustin dit qu'il avait été utile d'ajouter les prophéties aux miracles , parce que les gens de mauvaise volonté ne pouvaient pas dire des prophéties ce qu'ils disaient des miracles, qu'ils étaient dus à la magie. Comment Woolston arrange-t-il cela? « Saint Augustin dit que les miracles de Jésus-Christ pouvaient être attribués à l'art magique et accomplis par cet art (I) (1). »

Non, toutes les prétentions de Woolston à être autre chose qu'un déiste incrédule, toutes ses prétentions à être le représentant de la pensée des Pères , le réformateur bien intentionné de la théologie, le défenseur du vrai Christ spirituel contre « l'Ante-Christ, » c'est-à-dire contre le Christ des Evangiles, tout cola est, sinon une comédie, du moins une illusion qui ne soutient pas l'examen. De même la précaution, prise par l'auteur, d'attribuer ses plus grandes hardiesses à un rabbin de ses amis. Ce qui est

(1) « That Buch works as Jésus did might be imputed to, and offectod by magie art. — Etsi attestabantur miracula, non defuissent, sicut otiam nunc adhuc quidam mussitant, qui magicae potontise cuncta illa tribuerent, niai talis eorum cogilatio contcstationo prophetica vinceretur i (C. Faust, I. XII, ch. 45). — Dans la seconde partie de ce chapitre, quelques exemples analogues seront cités à propos de la résurrection.

-WOOLBTON ET LA QDEItBLLG DE LA RËBDRRECTION' 137

plus aérieux, c'est de voir quelles sont les attaques de Woolston 'contre les miracles accomplis par Jésus-Christ, et contre Je miracle dont Jésus-Christ fut l'objet : la Résurrection. Nous allons passer une revue des premières, et nous porterons sur le second point toute notre attention.

Les quatorze miracles, autres que la Résurrection, dont le déiste hardi s'est occupé spécialement, sont pour la plupart des guérisons ou des retours à la vie. Pourtant il y comprend les propos de Jésus à la Samaritaine sur la ■ conduite de celte femme, propos dans lesquels il voit une jonglerie préparée; l'expulsion des marchands hors du temple, qu'il ne croit pas possible de la part d'un homme sans autorité, armé d'un fouet de cordes, et qui , par conséquent, ne saurait être qu'un symbole de la purification de l'âme; l'histoire des démons et des pourceaux , inconciliable avec la géographie agricole et avec la bonté et la justice de Jésus, et qui ne peut que signifier la condamnation de l'orgueil impur; la transfiguration, sorte de métamorphose d'Ovide; la malédiction du figuier, et Cana.

Parmi les guérisons , celles du malade de Bétbesda devait naturellement offrir beau jeu à Woolston, à cause du fameux passage sur l'ange qui agite l'eau. Une partie de ses critiques, fondées celles-là, portent sur l'insoute-

iî8 LBS DÉI8TB8 AMOLAIS ET LB CHRI8TIA1II8ICB.

nable étrangeté de ce détail, et la critique moderne lui donne raison sur ce point (et même plus raison qu*il ne croyait, car il conservait ce passage comme allégorique) en retranchant le passage comme suspect pour des raisons externes et internes (1). Mais il ne se borne pas là. Ce miracle lui paraît, comme d'autres miracles particuliers à Tévangile de Jean, avoir un caractère spécial (genre d'observation curieux à signaler à cette date, 1728), celui d^une épreuve destinée à faire voir jusqu'où pouvait aller la foi naïve des convertis. Qu'est-ce que cette maladie dont on ne nous dit pas la nature? Et ce malade qui ne se décourage pas, au bout de trente-huit ans , de l'inefficacité de la piscine ? Et pourquoi Jésus aurait-il guéri ce seul malade , au milieu de tous les autres qui attendaient? Parce qu'il ne le voulait pas, ou parce qu'il ne le pouvait pas. Il ne peut sortir de ce dilemme à son honneur. Non , le sens historique, littéral, de ce récit est impossible. Au contraire, la méthode allégorique des Pères expliquerait tout. Ce malade , c'est l'homme qui , après un certain nombre, non pas d'années, mais de siècles, emporte le lit de la Lettre sur lequel il était couché et dont il n'a plus besoin. Quant aux trois retours à la vie , celui de la fille de Jaïrus , du fils de la veuve de Naïn et

(1) Tischendorf relègue Jean, V, 4, dans les notes.

WOOLSTON BT LA QDBRBLLB DE Lï DÈSURRECTION. 129

celui de Lazare, Woolston n'en nie pas l'importance, dans le cas où l'on pourrait y attacher une foi réelle; mais cette foi, il la refuse pour plusieurs raisons. L'ordre des trois miracles lui paraît suspect; le plus important de beaucoup, celui de Lazare, devrait venir en premier lieu dans saint Matthieu, le plus ancien évangile, et Don pas dans celui de Jean, le plus tardif dea quatre : comment un fait de cette gravité n'a-t-il été relaté que soixante ans après l'ascension? — Nous ne savons rien de la vie ultérieure de ces trois personnes ressuscitées : ont-elles rendu des servicesàTEglise naissante? Pourquoi Jésus n'aurait-il pas ressuscité, soit Jean -Baptiste, soit quelque homme actif nécessaire à sa famille (je^n'aurais pas cru Woolston, quoique Anglais, ai pratique), plutôt que l'obscur Lazare ou une petite fille de douze ans! Ces trois morts n'avaient succombé que depuis peu ; ils n'étaient peut-être pas réellement morts; ils pouvaient se trouver dans un état de catalepsie, malgré l'observation (de la sœur toute seule) , que Lazare sentait déjà. Aucun des trois n'est rien venu dire de l'état dans lequel son âme, une fois séparée du corps, avait dû entrer, fît combien de circonstances bizarres ou suspectes , surtout dans le principal récit! Pourquoi Jésus pleure-t-il, puisqu'il a le pouvoir de ressusciter? Pourquoi Jésus crie-t-il à haute voixî est-ce que Lazare était plus sourd que la fille

130 LB8 DÉISTBS AJVOLAIS BT LB CHRISTIANISME.

de Jaïrus? Qui sait si, avant de commander à Lazare de sortir, Jésus n'avait pas vu quelque mouvement, indice de vie î Non, tout cela, dans un sens littéral et historique , n'est pas possible : il ne peut y avoir là que des emblèmes de la renaissance de l'Eglise juive et du renouvellement de l'humanité.

Toutes ces observations ne sont pas concluantes, et plus d'une paraîtra grotesque. Mais de plus intelligents que Woolston n'ont pas été plus heureux que lui dans leurs eflForts pour écarter la résurrection de Lazare.

Parmi les miracles du Nouveau Testament, il en est un qui a été souvent appelé le grand miracle ou le miracle par excellence, à savoir, la Résurrection du Sauveur. Elle occupe une si grande place dans la prédication des apôtres, dans les espérances de chaque chrétien et dans la formation de l'Eglise, qu'une discussion générale sur les miracles aboutit forcément, tôt ou tard, à une discussion particulière sur ce miracle-là. C'est ce qui est arrivé en Angleterre vers la fin de la grande période du déisme. Le sixième et dernier discours de Woolston s'attaque à la Résurrection : c'est comme la conclusion de sa polémique. Plusieurs apolo-

WOOLBTOn ET LA QUBnBLLG DB LA BÈBITRIIECTION. 131

gistes répondent, et parmi eux Sherlock, sous une forme saisissante et originale. Mais la querelle est trop importante pour se borner à un dialogue entre Woolston et ses adversaires :

un théologien anonyme , que l'on sut plus tard être Pierre Annet, reprend l'agression de la manière la plus résolue; enfin un laïque, Gilbert West , terinine cette longue lutte , et le grand miracle évangélique a le dernier mot.

Retraçons brièvement cette guerre de dixhuit ans (1729-1747), dont la dernière phase, inaugurée par Annet, ne sort qu'en apparence de la période objet de notre étude, car elle n'est qu'un prolongement du duel de Woolston et de Sherlock. Et résumons d'abord l'argumentation de Woolston, dont il attribue une partie à son ami le soi-disant rabbin, dont il expose le reste pour son propre compte. Voici dans quel esprit il aborde la question : « Je montrerai que l'histoire littérale de la Résurrection se compose de choses absurdes, improbables et incroyables. J'espère que nos évêques permettront tranquillement la publication de ce discours, surtout si je leur assure que je me propose simplement de faire comprendre, d'accord avec les Pères, la Résurrection mystique de Jésus hors du tombeau de la lettre de la loi et des prophètes : résurrection mystique de notre Jésus spirituel dont le récit évangélique,

132 LBS d6I8TB8 anglais ET LE CHRISTIANISMB.

relatif à un Christ charnel, n'est que le type et l'ombre (1). »

Woolston ne nie pas le tombeau vide, il l'explique. La pierre qui le fermait fut scellée par suite d'un arrangement intervenu entre les autorités juives et les disciples, pour que la résurrection du troisième jour (2), ouvertement et publiquement prédite par Jésus, pût être ainsi ou confirmée ou démentie. Le peuple saurait, de la sorte, à quoi s'en tenir : ou bien il serait désabusé au sujet de ce prophète, en voyant qu'il n'était décidément plus qu'un cadavre comme un autre, ou bien il verrait que la résurection est réelle et que Jésus a dit vrai, et qu'il est le Messie désiré d'Israël. Mais les apôtres ne voulurent pas attendre le résultat de cette épreuve, qui ne leur disait rien de bon. Avant réchéance du délai, ils enlevèrent secrètement le corps, et firent courir le bruit que leur maître était ressuscité. S'ils n'avaient pas descellé la pierre et manqué à leur parole, le christianisme aurait été étoufifé dans son germe.

(1) a The mystical résurrection of Jésus out of the grave of the letter of tho law and the prophets ; of which mystical résurrection of our spiritual Jésus, the evangelical story of the résurrection of a carnal Christ is but mère type and shadow. »

(2) Uiie question secondaire , soulevée par le soi-disant rabbin que fait parler Woolston, est celle de savoir si le calcul des trois jours est conforme aux usages antiques et judaïques. U est longuement réfuté à ce sujet par Richard Smalbrooke, t. II, p. 438-

WOOLBTON BT LA QUBRELLB D8 LA RÉSURRECTION. 133

Si l'on objecte â cela que les gardes placés près du sépulcre se seraient opposés à cet enlèvement fabuleux, notre déiste répond que ces gardes n'étaient pas assez nombreux (!) pour résister, soit â quelque corruption, soit à une ruse, à une surprise. Qui sait même si Pilate n'était pas bien aise d'une fraude qui ne pouvait manquer d'augmenter les dissensions entre les juifs? (!) En tout cas il n'était pas bien difficile de faire boire à quelques soldats un breuvage capable de les endormir. De là , sans doute, ce sommeil dont parle saint Matthieu {XXVIII, 13), et qui n'était pas, comme le voudrait l'Evaugéliste, une mauvaise excuse dictée par les chefs juifs, mais une réalité. Sans doute il est difficile de s'expliquer quel motif pouvaient avoir les apôtres, dans les dispositions et dans l'ignorance où ils étaient alors, â feindre la résurrection de leur M^tre : un projet

(1) Udg autre discusaion secondaire a étâ soulevée quant au nombre probable des gardes et sur le mot de n^ciipcii dans lequel l'évoque Richard veut voir soit une cohorte de la citadelle Ântonia. soit au moins, d'après Polybe, le tiers d'une <Ie ces cohortes. — L'apologiste me semble exagérer dans un seng, comme le déiste dans l'autre , lorsqu'il ri^duit la garde romaine du tombeau à trois ou quatre soldats. Do reste, ce nombre n'a pas une telle importance t un poste romain , nombreux ou non , était (oujuurs quelque cbosc d'exact et de sérieux. Comment aurait-il laissé les disciples, non seulement arriver jusqu'i l'ouverture gardée, mais desceller une dalle et emporter on cadavre?

134 L£8 DilBTBB AKGLAIB BT LB CH&I8TLLNISMB.

de vengeance peut-être, ou d'ambition encore mal déterminée.

Gomment d'ailleurs, si Jésus était réellement ressuscité, ne se serait-il pas montré aux prêtres juifs, aux chefs du peuple d'Israël pour les confondre, et ne comprend-on pas que les Juifs se soient toujours armés, contre le christianisme, de cette concluante objection? En définitive, il faudrait ajouter foi au récit des apôtres, desquels rien ne prouve la bonne foi , rien et surtout pas les contradictions dont leurs relations sont remplies : en vérité, ils ont pris soin de se réfuter eux-mêmes par leur incohérence et leur absurdité. On ne sait si ce résuscité est un corps ou un esprit; il mange, il s'évanouit, il passe par le trou de la serrure. Ce qui est réellement merveilleux, c'est que de pareilles choses se soient imposées à la croyance des siècles, à la foi du genre humain.

Sur quoi Woolston, qui ne s'est pas aperçu des innombrables objections que soulève ce système, beaucoup plus compliqué que les récits évangéliques pris tels quels, déclare qu'il n'y a qu'une manière de sauver le dogme de la Résurrection. C'est, comme il Ta annoncé, de le rendre spirituel ou mystique. Les Pères, « sans mettre en question leur croyance à la résurrection corporelle, » aveu inévitable mais compromettant pour Woolston, abondent dans cette

WOOLBTON ET LA QU^BLLB DB LA RAsiTaTlEOTrON. 135

interprétation; et les citations d'abonder en effet, non moins malencontreuses qu'au sujet des autres miracles. Les reproches de folie et d'infidélité lancés par Hilairo contre les prêtres juifs sont tournés contre les disciples, par une inconcevable éfourderie. Le passage de saint Augustin : Ad hoc Dominus resurrexit, ut imaginem nobis futurœ resurrectionis ostenderet, qui exprime si clairement et avant toutes choses sa foi dans la résurrection réelle, devient un argument en faveur d'une résurrection purement figurée. Et la phrase, très compliquée d'ailleurs, d'Origène sur le tombeau de Christ, figure de l'Ecriture sainte, dont la solide lettre, pareille à un roc, renferme les mystères de sa divinité et de son humanité, que devient-elleî Elle devient une théorie d'aprÔa laquelle Jésus, comme engeveii dans la lettre de l'Ecriture, deviendrait, par une sorte de résurrection mystique ou allégorique, le Christ spirituel qui sauve les âmes. Et la Résurrection ne serait pas autre chose que cette allégorie. Et Wooiston triomphe du « coup de grâce qu'il donne à l'Ante-Christ, » c'est-à-dire au Christ de l'Eglise, de la « paix qu'il donne à l'Eglise en réconciliant tous les partis. » Et il conclut en déclarant que ses « six discours sont à la gloire de Dieu, à l'avancement de la vérité, au bonheur du genre humain, à la démolition de Babylone, à l'édification de Jérusalem, à la démonstration

136 LES DÂIBTE8 AliaLAIS BT LB CHRI8TIAN1BIIB.

de la messianité de notre spirituel Jésus, auquel soit gloire à toujours. Amen. »

C'était la première fois que la Résurrection , fondement de la société chrétienne comme de TEglise, était ouvertement niée, du moins en un pareil langage et sous la forme brève et populaire du pamphlet. Pour la première fois le public était mis en présence des incontestables difficultés que soulèvent les récits évangéliques; et, sans apercevoir les difficultés plus grandes que Ton affronte en les rejetant, sans connaître les étonnants procédés de critique qu'il suâisait de signaler à l'attention des savants pour les mettre en défiance, le public allait où l'entraînait le charme de la nouveauté. Voyant cela, Sherlock comprit que les réfutations érudiles, à la façon de Richard Smalbrooke, ne suffisaient plus contre un courant aussi vulgarisé. 11 eut l'idée, capable elle aussi de piquer la curiosité nationale , d'instituer un procès fictif, selon toutes les formes des cours de justice anglaise, dans lequel comparaîtraient les apôtres et leurs accusateurs. Tel est le Procès des témoins de la Résurrection (1).

Des gentlemen qui causaient en discutant pour ou contre M. Woolston forment une cour

(l) The tryal of the toitnesies of the résurrection of Jésus. London, 1729. British Muséum. — Trad. par Le Moyne, 2« éd.. Paris, 1753, sous ce titre : Les témoins de la rés. de Jésus^Christ jugés selon les régies du barreau.

< ET LA QUERELLE DK LA. tlÉfUIUlECTION. 137

3 par un juge, un jury, des conseils pour Woolston, pour les apôtres. Une querelle juridique préparatoire s'engage sur cette question ; A qui incombe la charge de faire la preuve?

On soutient, d'un côté, que la croyance à la Résurrection est établie , qu'elle a possession d'état, que c'est aux adversaires à faire la preuve contraire ; on soutient, d'autre part, que la Résurrection étant contraire à l'expérience ordinaire, doit faire sa preuve. Le juge finit par conclure que les apôtres sont en situation d'accusés, que c'est à leurs accusateurs do prouver contre eux. La question préjudicielle réglée, on plaide au fond, objection par objection, sur la demande du foreman du jury.

Voici les traits qui me paraissent offrir le plus d'intérêt dans les deux thèmes opposés.

Thème de l'accusation : Tout ce prétendu témoignage est tellement absurde qu'on n'en peut comprendre l'immense succès dans le monde qu'en se rendant compte de l'ensemble des faits et des espérances des Juifs. — Jésus, voyant qu'il ne pouvait écliapper à la mort, déclara que, d'après les prophètes, le Messie devait mourir sur la croix et ressusciter le troisième jour : telle fut la base du complot qui réussit entre les mains des apôtres , fondateurs d'un royaume en effet, d'un royaume de prêtres. — Il n'est d'ailleurs pas nécessaire de soutenir que Jésus a été lui-même un imposteur; il a pu être

un enthousiaste, ses disciples peuvent avoir été les seuls auteurs de la fraude qui a si bien réussi. — Jésus vraiment ressuscité n'aurait pas manqué d'apparaître aux chefs religieux des Juifs pour les confondre ou les convaincre. Qu'est-ce que ce corps ressuscité qui apparaît et disparaît comme à plaisir, qui traverse les portes fermées, que les femmes ne doivent pas toucher, qui s'évanouit devant les disciples d'Emmaûs? Il y a dans tout cela beaucoup plus qu'on ne réclamerait dans la vie ordinaire pour convaincre un témoignage de fausseté.

Thème de la défense : Les espérances des Juifs, celles des apôtres eux-mêmes, loin de prouver contre la réalité du Jésus des Evangiles et contre la véracité des témoignages, prouvent éloquemment en leur faveur. Singulier imposteur, qui se met en opposition avec tous les préjugés de ses compatriotes, et qui, alors qu'ils attendent un prince victorieux, s'expose à la mort des criminels ! — Si on laisse de côté l'imposture du maître, celle des disciples n'est pas plus vraisemblable. La prétendue convention entre eux et le grand-prêtre est la supposition du monde la plus arbitraire. Les disciples si bornés, si remplis de préjugés, on leur prête un rôle insoutenable, tandis qu'avec les récits évangéliques pris dans leur simplicité, tout cela s'explique. Comment d'ailleurs le grandprêtre, en menaçant, en violentant les apôtres,

WOOLSTOH ET LU QUEBELLE DE LA nÉsnBRBCTION. 139

lauraît-il négligé de les accabler en les accu- ' sant de fraude? Des raisonnements à vide ne prouvent rien contre des faits sérieusement attestés; et si l'on nous témoigne sérieusement »que le corps de Christ a été vu, touché, vérifié par plusieurs personnes, et que ce corps n'était pas un spectre, nous ne sommes pas plus fondés à repousser ce témoignage à cause de quelques difficultés soulevées par les récits, que les peu-

>ple8 des pays chauds n'ont le droit de nier l'existence de l'eau solide, de la glace qu'ils n'ont pas vue. Ces disparitions, d'ailleurs, qu'on lious déclare impossibles, nous ne savons pas fiomment elles ont eu lieu ; lorsqu'une cause quelconque intercepte les rayons lumineux qui éclairent tel ou tel corps, ce corps disparaît pour nous; il s'est peut-être passé quelque

» chose de semblable. — Jésus avait un autre but Que de confondre les chefs de la nation juive : il s'agissait d'instruire toutes les nations. — Si le récit de la Résurrection a poi/t hii les préjugés de notre enfance, l'impression de noire ^éducation première, cela ne prouve absolument (.tien contre sa réalité.

Le procès so termina de la manière sui- [vante .

. Le juge. — Gentlemen du jury, je vous ai [résumé co qui a été dit des deux côtés. Vous savez maintenant à délibérer et à donner votre verdict.

140 LB8 DéiSTES ANGLAIS HT LE CHRISTIANISME.

» Le jury délibère et le chef se lève : Mylord , nous sommes[prêts à donner notre verdict.

» Le juge. — Etes-vous d'accord?

» Le jury. — Oui.

» Le juge. — Qui parlera pour vous?

» Le jury. — Notre chef.

» Le juge. — Que dites-vous î les apôtres sont-ils , ou ne sont-ils pas coupables de faux témoignage au sujet de la résurrection de Jésus?

» Le chef du jury. — Non coupables (1). »

Il suffit de connaître un peu l'Angleterre pour comprendre que cette forme piquante, imprévue , et toute nationale d'apologétique ait eu un grand succès. La défense chrétienne réussit cette fois devant le grand public autant et mieux que ne réussissait d'habitude l'agres-

(i) La physionomie juridique et tout anglaise de cette conclusion du procès n'est pas rendue par la traduction.

tt Judge : Gentlemen of the Jury, I bave laid before you the substance of what bas been said on both sides. Tou are now to consider of it, and to give your verdict.

t» (Tbe Jury consulted togetber, and the foreman rose up).

» Foreman : Mylord, we are ready to give our verdict.

» Judge : Are you agreed ?

M Jury : Tes.

n Judge : Who shall speak for you?

n Jury : Our foreman.

« Judge : What say you ? Are the apostles guilty of giving false évidence in the case of the résurrection of Jésus, or not guil^ ?

» Foreman : Not guilty. n

WOOLSTON RT LA QUBHELLE DE L* HÉSUaBBCTlON. 141

sion. Toutefois la querelle , après avoir langui quelques anoées, reprit très vive avec la réponse de Peter Annet à Sherlock (1). La méthode est assez dififérente de celle de Woolaton. Il divise la question, chronologiquement, en trois phases : avant la mort de Jésus , entre la mort et la prétendue résurrection, après la résurrection. Les prédictions faites par Jésus de sa mort et de sa résurrection lui paraissent d'une authenticité suspecte : comme les disciples ne s'attendaient pas du tout à la résurrection de leur maître , il est fort possible que les prédictions insérées dans les trois premiers évangiles aient été forgées après coup (2).

D'ailleurs rien ne prouve que ces prédictions, à les supposer réelles , claires et concordantes, aient été publiques. Et cela même rend difficile à croire que , dans la période intermédiaire, les prêtres et les pharisiens aient craint une résurrection réelle ou supposée. Donc Annet

(1) Ihe résurrection of Jestu contidered, in otmicw (o Ihe trial of (fi« wilnessts, by a moral philosopher. Loadon , 1744 , 3* édition. On crut d'abord que l'auteur était Morgan, à cause du titre. — Le vrai auteur, Annet , devait composer plusieurs brochures eu réponse k ses adversaires , et engager, avec Lyileton. au sujet de soiDt Paul , une querelle dont il Eera dit quelques mots dans le dernier chapitre.

(2) <■ The disciples neither foreknew nar expected the résurrection of their master ; and if so, there is reason to suspect ail Uie productions of it, inserted in S. Matlhew, B. Mark aud 3. Luke, to be forgery. n

incline plutôt à biflfer qu'à éplucher, comme Woolston, les récits évangéliques.

Arrivé à la résurrection elle-même , il trouve les témoignages à la fois inconciliables, insuflasants et d'un choix malencontreux, des amis comme les disciples ou les femmes , des indifférents comme les gardes, pas un adversaire. La chose pourrait bien n'être pas si extraordinaire : Jésus , homme jeune, dans la force de l'âge, a pu être détaché de la croix vivant encore, blessé au flanc peut-être, cela n'est même pas sûr , et dans tous les cas avec ses jambes épargnées. Le récit des apparitions présente des absurdités et des contradictions telles , que nul récit ordinaire n'y résisterait , mais celui-ci est fondé sur un roc, le roc de l'éducation. Le fidèle, qui n'a plus lieu d'offrir matériellement sa vie ou celle de son fils, imite de nos jours, sous une autre forme, ce sacrifice : il immole la raison humaine sur l'autel de la foi (1).

Annet est donc un adversaire convaincu, parfois éloquent du christianisme évangélique.

(1) (( Such inconsistences, improbabilities, absurdities and contradictions would destroy the crédit of other history, but the faith of this is founded on a rock, the rock of éducation, which reason cannot penetrate ; the faithful following the example of their spiritual pattems, to.offer up their own sons, or themselves t that is , ail their natural endowments and human wisdom on the altar of faith. »

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ïl n'abandonne pourtant pas les précautions plus que transparentes du déisme anglais ; car, après avoir longuement plaidé contre la résurrection il conclut sous cette forme : que ces objections soient réfutées ou non , un vrai service aura été rendu à la religion. Si elles sont réfutées, les déistes sont réduits au silence, l'incrédulité a la bouche close. Si elles ne sont pas réfutées, la violence ne pourra rien contre l'invincible vérité.

Trois années se passèrent encore , et l'on vit paraître l'ouvrage considérable de Gilbert West (1), qui concluait en faveur du témoignage apostolique et de la Résurrection. Je ne prétends pas analyser ici ce grand travail d'apologétique, mais simplement en signaler quelques traits essentiels. Là où les adversaires voyaient des récils contradictoires, West soutient qu'il y a des récits complémentaires , qui ont pour but et pour résultat de se compléter les uns les autres , et l'on ne doit pas plus suspecter les historiens évangéliques , lorsqu'ils rapportent des circonstances différentes de la période qui a commencé le jour de Pâques, que l'on ne suspecte des historiens ordinaires qui rapportent des faits différents d'une même époque. Par exemple saint Mat-

(I) Obcervalions on tke hUtory and évidences a( Ike of Jaus-Christ. London, 1717. Britlab Muséum.

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