‹ Les déistes anglais et le christianismeChapitre 18 sur 21 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Voltaire, qui n'a écrit que quelques lignes sur Thomas Chubb , Ta peint d'une façon aussi exacte que spirituelle en disant qu'il n'était pas de la religion de Jésus-Christ, mais qu'il regardait Jésus-Christ comme étant de la religion de Chubb (1). Figure intéressante toutefois, malgré ses prétentions et ses travers. Voilà un ouvrier gantier qui, dès son apprentissage, avec Téducation primaire de ce temps-là, éprouve la curiosité des choses religieuses dont on parle autour de lui ; tellement les discussions relatives au déisme s'étaient répandues dans tous les rangs de la société anglaise. Cette curiosité le porte à lire les ouvrages religieux ou antireligieux qui lui sont accessibles. Plus tard , ses

(1) Lettre^ déjà citée, sur les auteurs anglais.

affaires ayant prospéré, il devint Tassocié d*un fabricant de chandelles de Salisbury ; il approfondit comme il peut le Nouveau Testament :

il devient un théologien inculte, mais un théologien. Il se met en rapport avec le pieux arien Whiston , qui encourage ses premiers travaux. Il prend en effet la plume, et il écrit une série de petits traités qui ont un grand succès pour faire comprendre le véritable christianisme.

Tout cela très honnêtement^ au milieu d'une vie laborieuse, avec une incompétence évidente comme sa bonne foi. N'ayant aucune idée ni des langues originales de l'Ancien et du Nouveau Testament, ni de tout ce qui est écrit dans une langue autre que l'anglais , ni des règles de la critique, et, lorsqu'il cite un verset, ne regardant même pas celui qui précède ni celui qui vient après , il ne peut pas être pris au sérieux scientifiquement. Mais il doit être pris au sérieux moralement à cause de sa droiture, et historiquement parce qu'il inaugure un déisme populaire qui a singulièrement aplani la voie aux idées de Rousseau.

J'insisterai sur son ouvrage le plus important, le Véritable Evangile ^ et sur ses écrits les plus téméraires , ceux qui furent publiés après sa mort. Mais je m'occuperai d'abord de quelques-uns de ses premiers traités (1), j'entends

(\) A collection of tracts on varions svhjects, written by Thomas

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après qu'il fut devenu déiste, car son Essai sur la suprématie du Père restait dans les limites d'un arianisme sans originalité.

Voici, pour ainsi dire, une préface â l'étude de la religion, uue question préliminaire sur le fondement de la religion véritable. Sera-t-elle fondée sur la « convenance morale des choses, » ou sur la volonté arbitraire de Dieuî

Si la véritable religion est fondée sur la convenance morale des choses , alors Dieu a bien le caractère que toute la nature lui attribue ; il se conduit en être sage et bon. Il perd au contraire son caractère moral, s'il abuse de la petitesse et de la dépendance des êtres qu'il a créés, en faisant peser sur eux sa volonté arbitraire.

Si la véritable religion est fondée sur la convenance morale des choses, un homme est capable de la découvrir par ses facultés naturelles (rapport évident avec Tindal). Autrement, l'homme est comme un aveugle, son intelligence devient inutile, et c'est bien alors que l'on peut dire : la raison n'a rien à voir dans la religion.

Si la véritable religion est fondée sur la convenance morale des choses, l'homme est naturellement en état de distinguer une révélation

Chubb, London, 1730, in-l°. Bibl. de tienève. — Une partie a élé traduite en français sous ce titre : Nouveaux ettait îur lo bonté de BUv, etc. Amsterdam, HSI.

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dîTioe d'une imposture. Autrement, il lui est impossible de faire cette distinction. Les miracles mêmes, ou l'absence de miracles, ne lui permettraient pas de la faire avec certitude , car s'il n'y a que le bon plaisir de Dieu , rien ne prouve que ce bon plaisir ait décidé que les miracles seront la marque de la religion véritable, rien ne prouve que nous ne serons pas dupes ea disant : cette religion ne présente pas de miracles, donc elle est fausse ; cette autre en présente, donc elle est vraie.

D'ailleurs, dans la première supposition, une erreur même ne serait pas bien funeste. Admettons qu'un homme vienne à moi avec le titre d'envoyé de Dieu, et qu'il me déclare que la volonté de Dieu est que j'aime mon prochain comme moi-même , et que je fasse aux autres ce que je voudrais qu'ils me lissent. Admettons de plus que cet homme ne soit pas envoyé de Dieu , qu'il soit dans l'erreur à l'égard de sa mission. J'examine ce qu'il m'annonce, je trouve que la chose est juste en elle-même, et doit naturellement me rendre l'objet de l'amour de Dieu. Si je vais plus loin, si je regarde cet homme comme un messager divin, mon illusion ne me sera pas bien nuisible.

Si la véritable religion est fondée sur la convenance morale des choses, il y a là quelque chose de simple, 'de clair et d'uniforme, qui, par rapport aux temps et aux lieux , ne souffre

d'autre altération que celles que la nature, les circonstances et les relations des choses y peuvent apporter. La véritable religion est la même dans tous les temps et dans tous les pays. Si quelqu'une des autres planètes est habitée par des créatures qui soient placées dans les mêmes circonstances que nous , et qui aient des relations pareilles aux nôtres, elles doivent nécessairement avoir la même religion que noua.

Ce n'est pas que Chubb veuille bannir toutes les institutions religieuses positives ; car il y a des circonstances qui peuvent faire que telles ou telles institutions deviennent utiles au genre humain , en contribuant à l'avancement de la vertu et de la véritable bonté ; mais alors il y a une convenance morale dans ces sortes d'institutions.

Nous pouvons déjà prévoir, par ces espèces de prolégomènrs, quelles seront les dispositions de Chubb à l'égard du christianisme. Comme plusieurs de ses devanciers, à commencer par Herbert, mais plus qu'aucun de ses devanciers, il jugera le christianisme d'après « la convenance morale des choses, » expression prétentieuse et vague qui revient en définitive à la mesure de l'intelligence de Thomas Chubb. Il n'aurait pas compris notre mot de « subjectif, » mais il le pratique. Ainsi, les doctrines du péché et de la rédemption ne lui entrant pas dans l'esprit , il les écarte, non seulement de sa pro-

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fession de foi personnelle , mais de la pensée de Jésus-Christ telle qu*il aime à se la représenter. Ainsi, non seulement il soutient que Thomme a le pouvoir de se rendre lui-même acceptable à son Créateur (toujours Tindal), mais il interprète avec une sorte d'étroitesse têtue cette parole profonde : « Ce ne sont pas ceux qui sont en santé qui ont besoin de médecin, mais ceux qui se portent mal; je suis venu appeler à la repentance, non les justes, mais les pécheurs (1).» Suivant son habitude, — qui du reste n'appartient pas seulement à Thomas Chubb, — de s'acharner sur un texte qui lui plait, sans voir ni ce qui précède, ni ce qui suit, ni l'ensemble de l'Evangile, il prend cette parole au pied de la lettre : deux catégories d'hommes existent , les honnêtes gens et les malhonnêtes gens , et ces derniers, étant seuls malades, ont seuls besoin que Jésus-Christ soit leur médecin (2) , et les guérisse par ses conseils de repentance et d'amendement.

Thomas Chubb fait rentrer de même dans la mesure des compartiments de son esprit l'ensemble du christianisme. Voici un traité qu'il

(1) Marc, II, 17.

(2) tt Christ hère distinguishes betwixt righteous men and sinners, that is, betwixt those who make a right use of their agency 'to serve the purposes of virtue and true goodness, and those who abuse their agency to serve the purposes of vice and wickedness. He déclares himself a physician only to the latter. »

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intitule la Gloire de Christ. C'est une sorte de sermon- en plusieurs points , qui a pour texte quelques mots de 2 Cor., VIII, 23, ... Nos frères sont... la gloire de Christ. En voici le plan :

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