‹ Les déistes anglais et le christianismeChapitre 17 sur 21 · TINDAL ET MORGAN · texte numérisé non relu

TINDAL ET MORGAN

L'historien du déisme anglais et de la société anglaise doit s'arrêter à Tannée 1729, sur la limite de deux périodes , celle que viennent de terminer les violences de Woolston , celle que va inaugurer la modération habile de Tindal, et que Morgan et Chubb rempliront à côté de lui. Les violents de l'école ont été aussi loin qu'ils pouvaient aller ; ils ont eu tout le succès qu'ils pouvaient avoir. Leurs idées se sont répandues avec leurs écrits. Montesquieu constate le déclin de la religion en Angleterre (1). Les ouvrages religieux ou simplement philosophiques sont remplis de lamentations sur les progrès

(1) Notes sur V Angleterre (1730) : • Point de religion en Angleerre... Le livre de Wh iston (Montesquieu confond avec Woolston), contre les miracles du Sauveur, est lu du peuple. »

IINDAI. ET UOnOAN. 147

de l'impiété; et les évêques, les docteurs de l'Eglise, font entendre les aveux les plus cruels sur la décadence du clergé paroissial (1). On pourrait donc croire que le règne de l'incrédulité est venu , que l'Angleterre se trouve à peu près dans l'état oii devait arriver la France un demi-siècle plus tard. Il n'en est rien; déjà dix ans avant la grande rénovation religieuse que Wesley et Whitefleld devaient commencer dans toute la chrétienté anglo-saxonne, le déisme éprouve un premier temps d'arrêt. Il se sent compromis par les violences de Woolston, il s'effraie de lui-même ; il ne désarme nullement, mais il sent le besoin de lutter avec plus de calme. D'où cela vient-il?

De plusieurs causes, parmi lesquelles je mettrais au premier rang l'attitude de la haute littérature. Même pendant les trente premières années du dix-huitième siècle, les très grands noms littéraires ne veulent pas élire domicile dans le camp des ennemis de la religion. Ceci n'est pas vrai seulement d'Addisou (2) , qui a

(1) GeB plaintes de Burnet, de Secber. de BuUer, etc., sur l'ignorance et les antres diifaula du clergé ont été reproduites par Sterens au dëbul: do son History of melhoéism. — 11 faut pourtant remarquer ijae Voltaire , d'après ses lettres lur les Anglais, rapportait de son voyage des impressions quelque peu diTrércntee.

(i) Sur les lettrés de ce temps, et en parliculier sur Addison , voir le t. ni de la grande Uistoire de la litléralurt ai\giaiie de

pris rang parmi les apologistes, et qui, dans la formation du public intellectuel anglais, sa grande œuvre, a établi un contre-courant funeste à l'influence des pamphlets déistes; ce n'est pas vrai seulement de Defoë, qui, par son Robinson Crusoéy a répandu dans le monde entier l'apologétique la plus populaire et la plus saisissante. Cela est vrai encore de deux écrivains qui sembleraient au premier abord être plutôt les alliés des déistes, Pope et Swift. Sans doute l'auteur de Gulliver et du Conte du Tonneau était un singulier doyen de l'Eglise anglicane; sans doute , dans sa défense ironique du christianisme , il s'oppose à la suppression de la religion par cette belle raison, qu'elle ferait baisser de un pour cent les actions de la Compagnie des Indes; et son élégie à un balai n'est qu'une parodie des conférences de la fondation Boyle. — Il n'en est pas moins vrai que Swift a combattu les déistes avancés avec violence , qu'il a fait un portrait injurieux de Toland , que CoUins, nous l'avons vu, le signale parmi les ecclésiastiques zélés bons pour la déportation. De plus, il accable les chefs de l'école de son dédain par les paroles suivantes : « Aurait-on jamais soupçonné

M. Taine ; et sur la formation du public anglais moderne par Addison , le tout récent ouvrage de M. Beljame, Le pvibUc et les hommes de lettres en Angleterre au dix^huitiém^ siècle, Paris, 1881.

TWD&L ET UOROkH. 149

que Toland fût un philosophe si la relig-ion, ce sujet inépuisable , ne l'eût pourvu abondamment de traits d'esprit! Quel autre sujet aurait été capable de procurer à Tindal le renom d'auteur profond , et de le faire lire (l)î »

Sans doute aussi Pope , dans son catholicisme très tiède quoique honorablement persévérant , a pu laisser soupçonner qu'il était plutôt déiste. Il se rapprochait au moins des déistes modérés par son optimisme , et bien que le nom de Leibnilz soit là pour attester que ce n'est pas une preuve suffisante, peu de chrétiens auraient dit que Dieu bâtit le bouheur du genre humain avec les vices des hommes (2). Il a été l'ami intime de Bolingbroke; il a comparé à des momies les volumes de théologie conser- ■vés par des aromates dans les bibliothèques (3). Tout cela est vrai; mais il est vrai aussi que Pope , dans son malicieux testament (4) , a laissé le soin d'éditer ses ouvrages à l'évêque Warburton et non pas à Bolingbroke; qu'il est l'auteur de ces belles pièces pieuses , la Prière universelle et le Chrétien mourant, et que dans sa Dunciade il a malmené les déistes de ma-

(1) Diisertation eontTe VaboUlion di» nhrisllanisme {1708).

(2) Râsiimfi brûlai du chant I de l'Essai sar l'homme.

(3) Dunciade.

(4) V. le t. I", ch. XXUI, de V Angleterre au ditt-huitUm» itfeU. par Ch. de RémusaC. Paris, 1856.

nière à se dégager de toute alliance avec eux. Il dit à un ecclésiastique de leur bord : « Le sort a placé ton étal sacerdotal près de celui des bouchers, à l'honneur 'immortel de Toland , de Tindal et de Woolston. » Et à la suite d'une longue et éloquente diatrjbe contre les incrédules : « Notre société (celle des sots), adore cette nature, que Tindal juge digne de son culte , et dont Silène chante les merveilles. »

Si les grands noms aimés du public lettré se rangeaient beaucoup plus du côté de la religion que du côté des incrédules , le haut clergé , de son côté , montrait une activité littéraire qui rappellerait plutôt la France de Bossuet que la France épiscopale contemporaire de l'Encyclopédie. Sherlock était un grand dialecticien et un grand orateur , Bentley un grand érudit et un grand polémiste; l'évêque Berkeley, grand philosophe, était, dans son extrême idéalisme et dans tout l'ensemble de sa vie, un adversaire de toute impiété (2); l'évêque Butler se montrait grand moraliste en attendant de se montrer grand apologète. On peut donc dire que la masse des forces littéraires, profanes ou sacrées, laïques ou ecclésiastiques, était contraire au courant déiste, surtout au courant déiste

(1) V. aussi la fin de la deuxième partie de l'Essai sur la critique.

(2) Notamment dans son Akiphron de 1732.

TlNDAL HT «OBOAN 151

violent. Dans ces circonstances, au milieu de ces causes morales ou intellectuelles, les sévérités légales ne provoquaient pas la protestation et la résistance comme les sentences du Parlement de Paris contre Ifts philosophes. Ces rigueurs (1), toujours blâmables pour un esprit libéral, mécontentaient sans doute une grande partie du public, mais elles ne révoltaient pas la majorité de l'Angleterre honnête et sérieuse, et en définitive elles enrayaient avec quelque efficacité les progrès incontestables de l'incrédulité dans la population.

Toutes ces causes réunies amenèrent plus de modération dans l'attaque à partir d'un livre qui ouvre une pbase nouvelle dans cette histoire, le Christianisme aussi ancien que le monde (2), de Tindal. Modération dans la forme,

(l) V, le cb. 1" de Tabaraud, qui énumëre quelques-unes de ces rigueurs, outre le procès de Woolston et plus tard celui d'Anaet : arrêt du conseil de Georges l*' eu 1721, ordonoaat de recbercber et de punir tes BOciétés de jeuues gens blasphëmateura i remarquable ddnonciatioo de la FabU des abeilies de Mandeville par le grand jurj de Middleseï (1722) : « Les tâmâraires auteurs de tant d'ouvrages impies blasphèment ouvertement contre les principaux mystères du christianisme... ils rejettent la ProvidcDce,.. ils s'etTorceat de répandre de fausses insinuations coDtre le clergé, afin de les (aire refluer sur la. religion même. »

;2) Chrislianily ai oid ai the crcation, or Ibe Oospel a republicatioa of the nligion of naiurt. London, 1730. in-i". lome I". Il n'jr a jamais eu de second volume, l'évoque de Londres ayant déclaré aux héritiers qu'il s'opposerait à cette nouvelle publication. Les héritiers, en querelle d'ailleurs les uns avec les autres

car Tagression est au fond plus redoutable que jamais , en ce qu'elle est plus générale ou plus centrale : cette fois elle n'est pas dirigée contre une partie déterminée du christianisme, contre les miracles, ou contre le texte du Nouveau Testament , ou contre la morale , ou contre les prophéties, ou contre le développement historique de l'Eglise; elle est dirigée contre le christianisme lui-même, contre le principe de toute révélation, contre le caractère positif de toute religion. L'auteur est un vieux jurisconculte très habile , antireligieux et prêt à changer de religion, jadis converti au catholicisme par Jacques II , puis do nouveau au protestantisme par la révolution de 1688 et par une belle pension qu'il trouva moyen de conserver jusqu'à sa mort, malgré des attaques réitérées contre l'Eglise anglicane. Son grand ouvrage fut comme le testament de sa sèche logique et de sa haine prudente.

pour la fortune du vieux docteur, oublièrent ou égarèrent ce manuscrit ; mais le seul volume paru offre un corps de doctrine suffisamment complet. On a pu m'en procurer un exemplaire à Londres. Aucune bibliothèque de Paris n'en possède, à ma connaissance du moins. Il n'a pas été traduit in^extenso , mais Naigeon en a donné une analyse développée, attribuée au baron d'Holbach , dans le t. II de son Recueil philosophique^ Londres ,

TDIDAL ET MOBO&N.

thèse easentielle de Tindal est celle-ci :

la religion naturelle ne diffère de la religion révélée, la révélation intérieure ne diffère de la révélation extérieure, que par la manière dont elle est communiquée (1). En d'autres termes : une religion révélée, s'il y en a une qui le soit réellement au milieu de toutes celles qui prétendent à ce titre, la religion chrétienne par exemple, ne peut que répéter ce que dit la religion naturelle. En d'autres termes encore, le christianisme fait double emploi avec la religion naturelle; il n'est pas nécessaire, il est inutile sinon nuisible. Cette thèse, voici comment on l'établit.

Dieu étant parfait, c'est-à-dire juste et bon, a dû donner au genre humain, dès la création, pour son bien et pour son bonheur, une certaine loi. Cette loi devait rendre l'homme capable de devenir acceptable à son créateur, de lai être agréable, conforme à sa volonté. Et le but de la religion n'est que celui-là, n'a jamais pu être que celui-là : rendre l'homme acceptable à son créateur. Cette loi, cette religion primitive, émanant d'un Dieu parfait, absolu.

(I) u Natural and revealed religion onlj differ io the maniier of their being deliver'd » (P. 69, etc.)-

a dû être, dès l'origine, absolue et parfaite comme son auteur, et par conséquent ne pouvant admettre aucune addition , aucune diminution. Cette loi parfaite et immuable, Dieu a dû la rendre en même temps claire, intelligible, sans quoi elle ne serait pas une loi : jamais les hommes n'ont prétendu imposer des lois inintelligibles; Dieu ne le ferait pas, à plus forte raison. Cette loi est donc assez claire pour que tous les hommes arrivent à la vérité ; elle doit aussi être ajustée à la nature de l'homme, sans quoi elle serait inutile, et Dieu n'en saurait exiger l'accomplissement. Elle a donc dû être, dès l'origine, ce qu'il pouvait y avoir de meilleur; et la meilleure religion, le christianisme, n'a pu être autre chose que cette loi elle-même. Le christianisme, dans son essence religieuse et morale, est donc aussi ancien que le monde : le nom seul du christianisme est récent.

Si nous demandons à Tindal pourquoi il ne dit pas tout de suite qu'il faut mettre de côté le christianisme, au lieu de dire que le christianisme est aussi ancien que la création , il nous répondra par une distinction. L'Evangile a eu son rôle dans l'histoire, un grand rôle si ce n'est pas le rôle que la tradition lui attribue. Les différentes religions que la politique ou l'intérêt sacerdotal avait établies dans le monde avaient dévié de la religion naturelle, de la révélation générale et primitive; c'étaient, en

TINDIL ET UORGAM.

définitive, des sectes déchues de la même unique religion primordiale, et 'elles s'étaient de plus en plus chargées de superstitions. L'Evangile a été destiné à délivrer les hommes de ce joug, non pas à rien retrancher ni ajouter à la révélation primitive; il n'est venu que la rétablir et ia confirmer (1). Malheureusement les Eglises chrétiennes se sont jetées à leur tour dans toutes sortes d'abus : fausses doctrines sur les exigences de Dieu et sur sa colère, que nous faisons à notre image pour établir la soi-disant nécessité d'une médiation ; devoirs imaginaires de mortification, de pénitence, conduisant i la fureur du sacrifice et du martyre; zèle Turibond et inhumain, pire que l'athéisme, pour la conversion des prétendus infidèles; cérémonies qui ne servent qu'à distraire l'attention des lois de la morale; fraudes sacerdotales (2) I qui ont empoisonné les nations. Pour sortir de Ijâ il faut une éducation morale et philosophi- Ique, car le Nouveau Testament comme l'Ancien

(1) ■ The Gospel could ooly be a republicatlon , or restoration B^et Ibat religion , whicb ia fouoded on the eternat r . (P. 35!).

(ï) Voici une attaque qui fait coup double, contre les prêtres

a gênerai et contre l'Egliae anglicane, sous prétexte de la ntd-

r nager : r. Priesta of olhera religions, will lie (or inlerosl, anii

Iconscious tbat thcir traditional religion will not bear e:

^titti), guard îtTrilh a pcnal laws ; buCwe can never suapecl that

own Priests , tho' (hey lake tbo same melhods, act on the

,e motives " [P. 233).

156 LBf DélBTBS ANGLAIS ET LE CHRISTIAXIglfB.

ne peuvent suffire, à cause de ce qui leur manque en clarté, en logique, en moralité même (1), pour nous faire retrouver cette religion naturelle^ cette révélation interne, que tout homme dans tous les temps a reçue dans son cœur dès sa naissance.

Si maintenant nous nous plaçons au point de vue de Tdme humaine et non plus au point de vue do Dieu, nous avons à nous demander quels moyens a Thomme d'arriver à la connaissance (juo Dieu veut que nous ayons de lui. Tindal affirme que ces moyens de connaître Dieu doivent âtre universels, étendus à tous les temps; que nous ne pouvons être conduits à Dieu que par ce que nous portons en nous-mêmes, par les facultés qui constituent notre nature, par notre raison. En définitive, notre raison devient le point de départ et le juge de toute religion (2). Lo caractère supérieur, venu d'en haut, le caractère objectif du christianisme disparaît; nous arrivons avec Tindal à cette raison souve-

(1) Oh. XIII. L'Ecriture est inférieure en morale à Aristote. Orotiui et Puffendorf, suivant le vieux légiste défenseur de Jacques II, puis de Guillaume III. — • Reproches d'hyperboles et de contradictions, etc.

(2) u The truth of ail révélation is to be judged of by its agrecment wlth it (the religion of nature). » P. 69. — « To suppose any thing can be true by révélation , which is false by reason , is not to support that thing, but to undermine révélation • (P. 179).

rame unique, juge unique, source unique, subjectivisme qui, même chez les chrétiens, tellement affaibli les choses de Dieu en abaissant à notre taille. Et de fait, avec son idée que Dieu a tout établi pour l'homme, s'ajustant à la taille de l'homme, on arrive à un véritable abaissement. Ainsi plusieurs chapitres de ce livre affirment que Dieu n"a rien fait pour sa gloire, pas même son culte; que le culte rendu â. Dieu n'a qu'un but subjectif, dirions-nous aujourd'hui, le but de nous faire du bien à nousmêmes, et non pas la louange de Dieu, l'honneur de Dieu. La foi n'est, elle aussi, qu'un certain état de notre âme. Il va de soi dès lors que toute intervention posiiive de Dieu dans la nature, dans l'histoire, dans l'âme, devient une inutilité, une fausseté capable de produire tous 1 égarements du fanatisme. La morale, étant immuable, n'a pu faire l'objet de commandements positifs, de commandements ayant une date, tels que le Décalogue ou le Sommaire de la loi. D'ailleurs la morale comme le reste n'a d'autre but que le bonheur de l'homme (1); et nous

(1) E I( 6od pre»cribes a particular way of doing thèse thiog», Trom wUcb meo at no Urne, or upon no secouât oughl to y&ry ; be not unly ialerpo^ea unnecessarily, but to tlie préjudice of the end for which ho thiis interposes... The religion of ni perfect than nolhing could be added to it... God, in crcating mankind, bad no other design than tiieir happiness, and ail tbe rulea be gave them could bave no other teadency » (P. 115, 69, 350;.

iSB LR8 D6I8TB8 AROLAIS ET LB CHR^TIANISMB .

Toilà 9 que Tauteur le yeuille ou non , en plein eudémonisme , dans cette doctrine qui prend le bonheur pour mesure de la morale , et qui fait disparaître tout héroïsme et toute sainteté.

Aussi, malgré les services que quelques passages du Christianisme aussi ancien qtie le monde ont peut-être rendus, en montrant que la religion révélée doit trouver des points d'attache dans la nature humaine et dans ce que nous pouvons naturellement connaître de Dieu ; malgré de rares et contestables services, malgré une habileté incontestable, ce livre est triste et faux. L'apologétique contemporaine , qui s'empressa d'autant plus de le combattre que Tindal s'appuyait malicieusement sur d'innombrables citations de théologiens anglais, ne me semble pas l'avoir réfuté le mieux possible , ou du moins pas complètement. Butler lui-même, avec son point de vue plus moral, n'est-il pas trop calculateur et trop rationnel? Au point de vue purement intellectuel , Tévêque Conybeare et Leland oût bien rempli leur office. Tindal, comme ils l'ont montré, s'il a raison de s'attacher à rimmutabilité de Dieu, suppose gratuitement l'immutabilité de Thomme. L'homme, au contraire, est changeant suivant les individus et les époques. Il peut tomber dans la corruption et dans l'idolâtrie, l'adversaire lui-même ne l'a pas nié; et alors Dieu peut bien intervenir en donnant à l'homme déchu des instructions

TtNDAL BT HOnOAN. 159

nouvelles. Où prend-on d'ailleurs que la religion naturelle, la morale naturelle elle-même soient pleines de clarté pour les hommes de tous les temps? Voici d'autres chapitres du même livre qui étalent à nos yeux toutes les incohérences et toutes les aberrations humaines. Pourquoi, si tout homme savait si clairement ce qu'il doit croire et ce qu'il doit faire, pourquoi tant de livres des philosophes et des moralistes, et, après eux, le Christianisme, ont-ils été nécessaires? Tindal n'ignore-t-il pas, et la vraie nature des choses et les conditions du progrès? Les apologistes avaient raison en cela et en hien des choses; mais ils auraient pu insister (lavautage sur la pauvreté du système de Tindal, — quoiqu'il soit supérieur à plusieurs de ses devanciers en ce qu'il est sérieusement déiste, — devant le cœur et devant la conscience; sur la complète, l'incurable incapacité de ce système à rendre compte des tristesses et des aspirations de l'homme; sur cette méconnaissance du véritable état de l'âme humaine et de la sainteté de Dieu.

Thomas Morgan est un disciple de Tindal, disciple original et indépendant. Ses critiques contre l'Ancien Testament sortent de notre sujet en grande partie; mais elles y rentrent par un

160 LB8 DtoTBS AROLAIB ET LE CHRISTIAlinifB.

côtéy car elles ont pour objet, pour résultat, si elles sont fondées , de séparer Tune de Tautre les deux alliances, et de couper le lien, pour ne pas dire Tartère vitale, qui les unit. Aussi, laissant de côté, à bien des égards, les attaques du Moral philosopher iX) contre la loi mosaïque, et les savantes réponses de Warburton et d'autres apologètes, examinons la situation faite par Morgan au christianisme, dans ses rapporta avec les prophètes d'Israël. Nous insisterons sur une théorie concernant saint Paul , qui est nouvelle dans l'histoire du déisme, et qui devait exercer quelque influence sur la théologie de Tune des tendances rationalistes.

Le déiste qu'il met en scène dans ce grand dialogue ne laisse pas longtemps ignorer au lecteur l'esprit dans lequel Morgan envisage les prétendus rapports entre les deux alliances par les prophéties et les types. « J'entends, dit-il : le judaïsme littéral était un christianisme figuré et le christianisme littéral un judaïsme mystique. La lettre de la loi était le type de

(1) 27m moral philoiopher in a dialogue hetwem Philaleihes a christUm dêittf and Theophanes a ehriitian Jewi London, 1737, suivi de deux yolnmes de discussions et d'apologies. British Muséum. Cet ouvrage fût d'abord anonyme, comme beaucoup de manifestes de cette école. On sut que l'auteur était Thomas Morgan , d'abord pasteur dissident , puis arien laïque et finalement médecin. L'ouvrage de Warburton contre lui est intitulé : The divine légation of Moset demonstra$ed on the principles of a BêHgious Deiti, 1738 et suiv.

TIND&L ET MORGAN. 161

l'ETangile, et la lettre de l'Evangile est l'esprit de la loi. La loi était l'Evangile sous un nuage, et l'Evangile est la loi dévoilée, puis illumiaée. Moïse était l'ombre de Christ, et Christ est la substance de Moïse. Mais si cette espèce de connexion et d'harmonie entre les deux Testaments peut paraître satisfaisante, juste et belle à des hommes d'une pénétration profonde, je crains bien qu'elle ne cause quelque embarras aux intelligences vulgaires. » Et comme l'adversaire se récrie sur cette manière de tourner en ridicule les choses respectables, le déiste répond : « Il y a des choses ridicules par elleamêmes, et je ne vois pas comment on pourrait les traiter autrement qu'elles ne sont (1). »

Ce Ion de persiflage, qui ne laisse aucune illusion sur le fond de la pensée de Morgan, risquerait pourtant de nous tromper sur l'esprit et sur l'allure habituelle qu'il apporte dans les questions religieuses. Il est peut-être le plus modéfé et le plus déiste des déistes, au moins ■ autant que lord Herbert et Thomas Chubb. Il est capable des effusions de la prière, et d'une prière qui impiore les bénédictions de Dieu. Il a horreur de l'athéisme. Sans doute il se rapproche à la fois de Shat'tesbury et surtout de Tindal, en ce que les lumières naturelles de la raison sont pour lui comme la pierre do touche

162 LB8 0ÊIBTB8 ANGLAIS BT LE CHRI8TIANI8MB.

à laquelle on éprouve les choses divines. Il ne veut d*aucune autorité autre que celle de Tévidence rationnelle et morale, qui jaillisse des choses elles-mêmes. C'est nous, en définitive, qui sommes les juges de TEvangile, et qui, au besoin , si notre conscience morale nous y engage, prononçons sa condamnation. Les miracles ne prouvent rien; ils peuvent être l'effet do l'imagination du patient plutôt que d'una force extérieure, et Jésus-Christ ne s'est jamais appuyé sur eux pour prouver sa mission divine. Si Morgan distingue comme Locke la révélation immédiate de la révélation transmise, il est loin d'accorder à la première le même crédit et la mouie foi. Il le déclare d'ailleurs : « Si je ne suis pas assez heureux pour qu'on m'appelle un chrétien orthodoxe, l'honneur d'être un chrétien déiste me suffira. » Assurément tout cela est assez significatif, mais d'autre part Morgan admet que le genre humain avait absolument besoin de la venue du Christ ; qu'à ce moment de son histoire il était plongé dans les ténèbres, et que seul le Messie avait pu lui donner la lumière; que même à l'heure actuelle, la lumière naturelle n'a pas assez de force et de clarté. Il fait donc à l'Evangile une part plus large que Tindal, qui ne le reconnaissait que comme un simple rappel momentané à des vérités méconnues. Il est, il veut être un chrétien « sur le pied du Nouveau Testament. » A vrai

TINDAL IT MQIOÀR. 163

dire il eat, par une sorte de tendance gnostique, comme le remarque justement Lechler, un admirateur du Nouveau Testament qui ne veut pas reconnaître l'Ancien, et qui ne croit pas que le Nouveau ait besoin de s'appuyer sur l'Ancien.

Tout ce que nous appelons aujourd'hui, dans nos cours d'instruction religieuse, la première partie du plan du salut, n'existe pas pour Morgan comme une portion intégrante dn christianisme. La loi assujettissant la vie du Adèle à l'obéissance envers son Dieu , le sacrifice inquiétant saiutairement sa conscience, la prophétie messianique annonçant une nouvelle économie, Morgan, nous l'avons déjà vu, n'y croit absolument pas. Il n'admet à aucun degré que « la révélation chrétienne soit contenue dans les livres de l'Ancien Testament, » que < la loi positive et cérémonielle de Moïse fut une institution divine, destinée à être plus tard abolie par une autre révélation, et ne fût pas simplement une œuvre de politique charnelle et temporelle. » Il ne voit, ne peut voir ou ne veut voir dans cette organisation qu'un but actuel,

» immédiat, renfermé dans les bornes étroites du patriotisme le plus exclusif, et de la vieterrestre ta plus étrangère à toute préoccupation d'au delà. C'est à ses yeux une chimère de vouloir trouver dans le mosaïsme, ou dans tes espérances des prophètes plus récents, une annonce

OU une préfiguration de ce qui devait être le Christ et le christianisme. C'est se méprendre complètement sur un système dans lequel la religion et la loi civile étaient étroitement unies. Et quel motif fournissent donc les écrits de Moïse et des prophètes pour établir une figuration typique, un sens allégorique de la prêtrise légale , des sacrifices et des cérémonies? Ei si leurs propres écrits n'autorisent pas cette interprétation, si ce n'est pas cela qu'ils ont voulu dire, n'est-il pas arbitraire d'attribuer à leurs écrits une portée typique ou allégorique qui n'était pas dans la pensée des auteurs?

Ces reproches retombent en grande partie sur saint Paul, qui est pourtant le grand objet de l'admiration de Morgan. Inconsistances et contradictions d'un grand esprit, qui ne pouvait se défaire, malgré ses progrès (1), des préjugés de sa race, ou qui n'osait pas les affronter tous? Comment pouvait- il reconnaître une origine divine à un état de choses dont lui-même flétrissait l'esprit comme entaché de tyrannie , de bigoterie et d'aveuglement? Mais cela n'empêche pas que « Saint Paul a été le grand libre-

(l) On trouverait dans quelques passages du Moral philosopher ^ à l'état rudimentaire et extérieur, cette théorie d'un développement de la pensée de Paul, qui a été exposée avec une tout autre profondeur et dans un tout autre esprit religieux par des théologiens allemands et par M. Sabatier : V apôtre Paul, es»quUse d'une histoire de sa pensée. Strasbourg, 1870.

TENIIU. BT HOBOAR. 165

penseur de son siècle, le brave défenseur de la raison contre l'autorité, contre ceux qui se sont fait un méchant plan de superstition, de ténèbres et d'esclavage, opposé à la raison et au 8ens commua, et cela sous le prétexte spécieux d'une iastitutioii et d'une révélation divines. » Après ce grand éloge , notre déiste explique les interprétations allégoriques de saint Paul par son désir de réconcilier les Juifs, ses compatriotes, avec Jésus-Christ : il ne trouva d'autre moyen de leur faire accepter soq maître comme le Messie, que de le leur montrer d'avance figuré dans la victime de leurs sacrifices légaux, que son sacrifice à lui rendait désormais inutiles (1), Et Morgan part de là pour donner sa propre opinion sur la Rédemption ; Christ, ayant découvert ou révélé au monde la vraie religion, en a été le martyr avec son sang et est mort pour la défendre. Il a donné ainsi en sa faveur le plus fort témoignage; il n'a pas été imposteur, il n'a pas servi l'intérêt charnel. On peut dire, en un sens assez ordinaire et facile à comprendre, et sans tomber dans les absurdités qu'on y associe, que les doctrines de notre salut lui ont coûté la vie, qu'il est mort pour nous, et que l'Evangile, avec tous ses bienfaits, n'est arrivé à nous qu'au prix de son

t Paul le Moral pkilasnpheT, p. 3î, 43, 71, 161

166 LES DÉISTES ANGLAIS ET LE CHRISTIANISiS.

sang. L'on peut en dire autant, dans une acception moins haute, de tout homme grand et bon qui donne sa vie pour son pays ou pour le bien du genre humain (1).

C'est bien là le pur déisme, à la fois respectueux et accentué. Mais sans recommencer, pour le réfuter, toute l'apologétique chrétienne, remarquons à quel point Morgan est en opposition avec la plupart des déistes anglais, surtout au sujet de saint Paul. En général cette école est très hostile à l'apôtre des Gentils, à l'apôtre de la Grâce; rien de plus naturel. Avant et après Morgan presque tous l'ont attaqué directement ou indirectement, tandis que le Moral philosopher, tout en le critiquant, l'exalte et se réclame de lui. En quoi il est le précurseur de ceux des rationalistes modernes qui voient dans saint Paul l'homme de la liberté selon leur cœur, et qui dessinent son portrait en se regardant dans la glace.

(1) p. 164 : a Christ having discovered or rcvealed the true religion to the world, fealM it as a martyr with his blood, and died in the defence of it» and thereby given the strongest testimony of the truth of it, ... and had no wordly, carnal interest to serve ; it may be truly said, in a sensé that is common enough, and very weil understood , without being attended with any of the foregoing absurdities, that the doctrines of our salvation cost him his life, that he died for us, and that the Gospel , with ail his benefits, accrue to us at the price of his blood. »

Page 1