‹ Les déistes anglais et le christianismeChapitre 20 sur 21 · III. Comment pouvons-nous glorifier Christ · texte numérisé non relu

III. Comment pouvons-nous glorifier Christ

a. En nous réformant nous-mêmes;

b. En ne comptant pas sur notre titre de protestants : « Il est vrai que les protestants ont retranché les principes absurdes et les pratiques superstitieuses de l'Eglise de Rome, et c'est un juste motif de se glorifier. Mais, hélas ! ce n'est qu'une réformation superficielle , qui ,

174 LES DâlBTBS ANQLAia ET LB CHa[BTUNI6I(G.

si l'on ne va pas ping loin, reste sans effet pour le salut. On nettoie le dehors de la coupe et du plat, mais le dedans, c'est-à-dire nos actions et notre caractère, est rempli de corruption. »

Péroraison. — Les sceptiques et les incrédules n'ont pas le droit de se glorifier aux dépens du christianisme , lequel ne doit pas porter la peine des éléments impurs dont on l'a surchargé. 11 s'agit de bien comprendre ce que c'est que le salut apporté par Jésus-Christ. Il n'a jamais prétendu sauver les hommes autrement qu'en les engageant à se rendre à euxmêmes les objets acceptables de la grâce de Dieu. Cela, et cela seul, est le salut chrétien.

Ce traité , si bizarre par sa forme homilétique , si ingénu dans le fond , était comme la préface d'un beaucoup plus grand travail.

L'ouvrage, non pas le plus hardi, mais le plus important et le plus caracléristique de Thomas Chubb , est le Véritable Evangile (1). C'est un exposé, qui veut être complet, de ce que Jésus-Christ a entendu faire pour les hom-

(1) The fnte Gotpel o( Jetus-Chrùl aisened. London, I73B. Brititli MuMam. Je n'en conoais Mican exemplaire en France.

mes, et des moyens qu'il a employés pour par- Teair à son but. Dogmatique déiste et populaire, qui marque la dernière étape heureuse et applaudie de l'école , en cette même année 1738 où surgissait le réveil wesleyeu destiné à renouveler l'Angleterre religieuse par un souffle tout autrement vivifiant. Il convient donc de s'arrêter devant ce livre célèbre jadis, aujourd'hui presque introuvable , au delà duquel le déisme s'affaisse sous sa faiblesse propre et aous des coups multipliés.

L'auteur s'annonce dans sa préface , sorte de manifeste adressé aux lecteurs, comme un apologiste de la véritable religion. C'est avec raison qu'on se plaint des progrès de l'infidélité et des attaques des incrédules , attaques si mal justifiées; malheureusement les efforts de leurs adversaires fidèles ont abouti jusqu'ici à de tout aussi faibles résultais (1). Il est temps que se produise une apologétique digne de son noble but. Thomas Chubb se charge, naturellement, de réaliser cette apparition si désirable. II recommande son livre à l'attention particulière de ceux qui sont réputés, et qui s'intitulent eux-mêmes, ministres de l'Evangile, et à l'attention plus particulière encore des théolo-

" What has been urged In favour of ChriBlîanity may hâve f been in many instaDces, as idie and weak as what bas been ur- [ged ogainst it. >

176 LB8 DÉISTES Al«OLÀlS ET LB CHB1BTIAN1SM8.

giens que Ton regarde comme les grands défenseurs de la foi, afin qu'ils se demandent si c*est bien le vrai christianisme, ou, tout au contraire , un faux christianisme qu'ils ont défendu jusqu'à ce jour (1). La question est grave, car il s'agit du salut des âmes; il s'agit du jugement et de la rétribution , sur les conditions de laquelle il ne faut pas s'égarer. Rien ne saurait être plus utile que de débarrasser l'Evangile des superfétations qui le compromettent y et de le rendre défendable en le montrant fondé sur la raison (2). Telle est notre entreprise.

Et d^abord , quel a été le but de Jésus ? Sauver les âmes des hommes : « Le Fils de l'homme est venu sauver ce qui était perdu » (Matth., XVIII, 11). Que faut-il entendre par là? Ceci : que Jésus a voulu préparer les âmes à recevoir

(1) « I do likewise particularly recommend it lo the serious considération of ali those who esleem themseives, or are esteemed by others to be the ministers of Jesus-Christ, and preachers of his Gospel... of ail those who hâve obtained the réputation of being the great defenders of Christian ity ; because I think they are more especially concerned to examine it, in order to see whether it has been real and true christianity they hâve been engaged in the defence of it, or not. »

(2) « I hâve likewise in the foUowing tract rendered the Gospel of Christ défendable upon rational principles, by separating from it those things which hâve been blended with it, and which thereby hâve laid a foundation for most of those diffîculties and objections which bave been urged against it. »

■K^ fftveur de Dieu et assurer leur bonheur dans un autre monde (1), — avec cet autre but, en quelque sorte secondaire, de travailler dès ce monde au bonheur actuel du genre humain.

^ff chrétien , c'est l'homme qui croit à la loi de hrist, et qui se soumet à elle : il devient ainsi pn meinbre du corps de Christ (2).

Or, voici quelle est la nouvelle loi apportée par Jésus au monde. D'abord , il requiert de nous la conformité de notre âme et de notre vie avec la règle éternelle et immuable qui a

Iges fondements dans la raison des choses , — lâgle contenue sommairement dans la Parole fie Dieu écrite. Ensuite , si les hommes ont vécu dans la violation de cette loi de justice, s'ils se sont ainsi rendus déplaisants à Dieu et dignes de son ressentiment , alors Christ leur ordonne le repentir et la réformation de leur existence comme le seul moyen d'acquérir la miséricorde et le pardon de Dieu. Enfla , pour que ces grandes vérités fassent la plus grande impression possible sur les esprits, il leur déclare que Dieu a fait choix d'un jour pour juger le monde, et que ce jour-là Dieu les récom-

(1) a To lave mens soiila ; tbat is, it is to prépare men (or, and ta inaure to them the favoar of God, and tlioir happiaess in another world » (Section I).

(2) •• To believe ia, and to qubniit ta be goveroed b/ the laws o[ Christ, is mhat, and what alooe constitutes a christia^ : bj tbis be becomea niomber of ihe bod; of Christ. »

178 LES D618TBS iLNaLA.18 ET LE CHRISTIANISME.

pensera ou les punira suivant qu'ils auront ou n*auront pas conformé leur vie à sa loi juste, selon qu'ils se seront ou ne se seront pas repentis et amendés (1).

Voilà ce qu'est TEvangile; mais il faut dire aussi ce qu'il n'est pas.

L'Evangile n'est pas un récit d'événements historiques , tels que les souffrances , la mort , la résurrection de Jésus , ou que les miracles qu'il a pu accomplir pendant sa vie. Ce sont là des faits particuliers dont la crédibilité dépend des témoignages plus ou moins forts invoqués en leur faveur; mais ces faits ne sont pas l'Evangile, et ne font pas partie de l'Evangile (2). Jésus lui-même fait soigneusement cette distinction lorsqu'il dit (Luc, VII, 22) : « Les aveugles recouvrent la vue, les morts ressuscitent , — et l'Evangile est annoncé aux pauvres. » Les miracles sont donc une chose, et l'Evangile en est une autre.

L'Evangile n'est pas une collection d'opinions particulières ou personnelles , que ces opinions appartiennent à l'un des historiens de la vie de Jésus et de son ministère, ou à l'ensemble de ces historiens (3). Par exemple, les premiers ver-

Ci ) Sections Il-V.

(2) a Those facts are not the Gospel of Jesus*Christ , neither in whole, nor in part » (Sect. VI).

(3) a The Gospel is not any particular, private opinion of any,

"sets du quatrième évangile ne noua présentent autre chose qu'une opinion de saint Jean; mais l'opinion, même collective, des évangélistes ne saurait avoir pour noua l'autorilé du véritable Evangile.

Voilà donc ce qu'est l'Evangile, ce qu'il n'est pas. Il convient maintenant de se rendre compte des moyens employés par le Sauveur pour faire accepter sa doctrine. En premier lieu, viennent, d'après les documents, ses miracles. Chubb ne se prononce positivement ni pour ni contre leur réalité; il ne se charge pas, dit-il, de les prouver (1), ni d'examiner si c'étaient des démonstrations précises de la divinité de sa mis- ■sion, si l'on ne pouvait pas les attribuer à d'attmres agents qu'une puissance divine agissant Ipéoialement , ni d'autres questions non moins Bifflcilea. Il se borne à dire, pour le moment, î|a'^ prendre les récits de miracles tels que Whistoire les donne, c'étaient des moyens employés par Jésus pour montrer un pouvoir sulérieur à ceux que l'on trouve ordinairement verni les hommes (2). Et comme c'étaient aussi

( ot ail the nriters of the bistory of hîs life and ministre t d.).

!) (t) n I do Dût bereby charge mjself witb tbe ptaot of Ibe ^tcts .. » (Sect. Vil).

[■ (2) I Admitting tiiey were really wrought as tho biatory sets 1,.. a power greatly superior ta anj power that is ordinarly ■louiid amongst men • {Ibid.).

180 LBS DÂISTES ANOLA-IS BT LE CHRISTIANISME.

des actes de bienveillance envers le genre humain, guérison d'un aveugle, résurrection d'un mort, etc., l'attention des auditeurs se trouvait sérieusement attirée sur ce que Christ venait leur offrir, et sa prédication, son ministère en recevaient un cachet divin (1).

Les deux autres moyens, — on sent bien que Chubb leur attribue une beaucoup plus sérieuse importance , — furent le propre exemple de la vie de Jésus et la fondation de l'Eglise. Christ, dit fort bien l'auteur, prêcha sa vie et vécut sa doctrine (2). Il laissa après lui des sociétés de frères destinées à perpétuer son enseignement; mais ces sociétés , perdant peu à peu leur liberté intérieure , oubliant que le chrétien ne peut être supérieur à un autre chrétien que d'une supériorité morale, se rangèrent peu à peu sous le joug du despotisme ecclésiastique. Pris en eux-mêmes et dans leur pureté primitive, les moyens employés par lui ont été les meilleurs possibles, et même, étant donnée la société de son temps, les seuls possibles (3).

Il reste à se demander comment une loi aussi simple n'a pas plus facilement gagné le genre humain dans son ensemble, et comment elle

(1) • Stamping a divine character upon his preaching and ministpy » (Sect. VII).

(2) tt Christ preached his own iife, if I may to speak, and lived his own doctrine » (Sect. VIII).

(3) Sect. IX-XIV.

CHUfiB. 181

rMicontre aujourd'hui encoro tant d'ennemis (1 . La faute en est aui préjugés, à la corruption des mœurs et des croyances, plus encore à la corruption du christianisme lai-même, et, de nos jours, à l'orthodoxie. Les dogmes de la justice imputée , des souffrances méritoires , de l'intercession de Christ, en se donnant comme les seuls moyens d'obtenir la miséricorde divine , tendent naturellement à affaiblir l'influence persuasive et l'action morale de l'Evangile. Les autinomiens, eux du moins, sont logiques avec leur hostilité contre les bonnes œuvres. Chubb conclut par un appel pressant aux pécheurs pour qu'ils se pénètrent de la réalité de la rétribution future, et pour qu'ils préviennent la colère à venir.

Te! est le Véritable Evangile, livre honnêtci le meilleur qui soit sorti du déisme, presque le seul où l'on sente une vraie bonne volonté religieuse. Il renferme même des idées justes et utiles sur la vie, sur ta bonté de Jésus, sur l'égalité fraternelle des chrétiens. Les lacunes sont trop évidentes pour qu'il soit besoin de les énumérer ; elles se résument dans une étude très superficielle du NouveauTestament, et dans un manque presque absolu de réflexions sur la nature humaine et sur la situation de l'homme devant Dieu : en un mot, aussi peu d'anthro-

pologie que de théologie biblique. Pourtant rimpression dominante que m'a laissée ce livre, en risolant par la pensée des œuvres posthumes de Chubb , c'est le sentiment d'un besoin nouveau de religiosité chez les hommes de ce temps-là, même déistes, c'est le sentiment d'un pays, d'une génération qui cherche sa voie.

Malheureusement, si l'Angleterre allait trouver la sienne, Chubb allait s'écarter de plus en plus.

De l'arianisme, Thomas Chubb avait passé au déisme encore religieux et à quelques égards chrétien ; les écrits qui furent publiés après sa mort (1) nous prouvent que dans ses dernières années il avait fait plusieurs pas de plus vers le déisme , non seulement de Tindal , mais de ses violents devanciers. Il est vrai que cette marche sur des terrains dangereux, oùson pied se posait mal, ne lui a pas trop réussi. Il était trop ignorant pour se lancer dans tant de questions diflaciles , où des hommes beaucoup plus instruits s'étaient embarrassés plus d'une fois ; il y perd sa rectitude naturelle et son origina-

(l) The posthumous tvorks, of M' Th. Chubb, 2 vol. London, 1738. — Leland en a donné une étude détaillée dans les lettres XIII et XIV de ses Deislical wrilers

QHUBB, \Bi

lité; il fait du Woolston, du Collins, du Tolaiid de seconde main, en les atténuant un peu et en les combinant avec du Shaftesbury, du Tindai ou du Morgan de seconde main. Et commo il s'occupe de tout, du mabomélisme, de la révélation juive et chrétienne, du canon, du texte, de l'immortalité de l'âme, de saint Paul, etc., plus d'une fois il se contredit , par exemple lorsque d'une part il rejette le judaïsme comme condamné par saint Paul, tandis que d'autre part il reproche aux apôtres d'avoir changé 1 simple secte Juive fondée par leur maître.

Il est évidimt, d'abord, que Chubb ne se faisait plus les mimes idées qu'autrefois de la personne de Jésus et de sa mission. La réalité même de cette vie autrefois par lui si chaudement célébrée lui paraît simplement probable , probable aussi le caractère divin de cette mission (1), à cause des grands résultats que cette vie et ce ministère ont produits dans le monde. La naissance miraculeuse et la Résurrection ne sont que des contes. La sainteté de Jésus n'était pas l'impeccabilité; elle consiste simplement en ceci : qu'on ne peut pas lui reprocher des I torts publics et graves, Chubb, qui ne regarde I plus du tout les miracles comme possibles à démontrer ni comme sérieusement établis (2),

(1} • It is probable Chriat'a missioD waa diviac, st least it ap- I pearB Bo to me, etc. "

(3) « How ihen will tbe mirsclea... be proved to be other tbaa

184 LES DÉrSTES AN0LAI8 Et LE CHRISTIANISME.

ne respecte même pas le sermon sur la montagne. Après cela , n'est-on pas surpris de l'entendre énergiquement démentir (1) ceux qui l'accuseraient d'avoir manqué de respect à la personne et au ministère du Sauveur?

Mais ce qui est encore plus accentué, ce sont les attaques de Chubb contre saint Paul , qu'il traite aussi mal que Morgan l'avait exalté. Non seulement il n'accepte pas la doctrine de lii grâce, — ceci n'était pas nouveau dans stes écrits, — mais il trouve très faible ce que dît l'Apôtre de la vie et de l'immortalité mises en lumière par l'Evangile , ce qui , suivant le théologien peu lettré, n'est pas vrai le moins du monde. Saint Paul , dans le commencement du chapitre XIII de son épître aux Romaitis , livre le monde au despotisme et à l'esclavage. L'appel des gentils au salut n'est, dans l'esprit ou dans le cœur de saint Paul, que l'effet d'une irritation indigne de Dieu contre les Juifs , et non pas d'un plan divin rempli de bonté. — Apparemment, comme le fetit observer Leland , il n'avait pas lu ces déclarations : Dieu nous avait élus en lui avant la création du monde..., nous ayant prédestinés à nous adopter pour être ses enfants par Jésus-Christ...

impostures... Supposing them to be much better attested than at présent they appear to me. »

(l) « If any say, that what I hâve written is oùt of disrespect to the person and ministry of J.-C, the accusation îs false. »

Les gentils sont cohéritiers : ils font un même corps et participent à la promesse (1). — Un autre tort de saint Paul est d'avoir dii que la piété rend plus malheureux que le vice : « Si nous n'avons d'espérance en Christ que pour cette vie seulement , nous sommes les plus misérables de tous les hommes , » — comme si la suite du chapitre, dit encore Leland , ne montrait pas que l'Apôtre parle d'un temps de persécution (2). Saint Jean n'est pas mieux traité , puisqu'on l'accuse de pousser à l'im* moralité , pour avoir dit : « Si quelqu'un a péché, nous avons un avocat auprès du Père, savoir, Jésus-Christ le juste (3). » N'est-il pas singulier que le déiste anglais n'ait pas eu la patience de continuer sa lecture : « Celui qui dit : Je l'ai connu , et qui ne garde point ses commandements , est menteur î »

Les personnes et leurs intentions étant l'objet d'un dénigrement aussi systématique, on peut conjecturer que leur œuvre , le christianisme , ne sera pas jugée favorablement. Pourtant, lorsqu'il s'agit d'une façon générale de l'influence chrétienne , de la révélation chrétienne et de son utilité , l'ancien Chubb se retrouve parfois. Il reconnaît que , lorsque les

lOBphéa,, I, 4, S, et III, 6.

(2) I Cor., XV, 19, 30 et suiv.

(3) 1 Jean, II, I et 1.

186 LB8 DéiSTBS ANGLAIS BT LB CHRISTIANISME.

hommes sont tombés dans les grossièretés de l'ignorance et de l'erreur, lorsqu'ils sont viciés dans leurs sentiments et dans leur conduite , alors Dieu peut intervenir par un emploi spécial de sa puissance ; il peut révéler aux hommes les vérités utiles qui leur manquent ; il peut mettre devant eux des règles de conduite, leur demander l'obéissance, le repentir et l'amendement. Eh bien I le christianisme a été (1) une révélation de ce genre , et Jésus a reçu mission spéciale de l'apporter. C'est peutêtre une justice à rendre à cette religion , qu'elle est supérieure à toutes les autres religions positives, comme lumière, comme guide, comme appropriation à la nature humaine. Les écrits des apôtres contiennent des instructions excellentes pour diriger nos sentiments et notre conduite.

Voilà des concessions , dont aucune , à vrai dire, ne dépasse le déisme ordinaire ; et encore Chubb s'empresse de les faire payer au christianisme et à la Bible. D'abord, cette religion a été livrée au monde de la façon la plus indéterminée, la plus propre à faire naître, et des doutes dans le monde, et des disputes entre les chrétiens. Ensuite, le livre chargé de la répandre est une source de confusion et de contra-

(1) « That révélation of God*s wiii which Christ was in a spécial and particular manner sent to acquaint the worid with. »

CTOBB. 187

diction; un assemblage de doctrines opposées les unes aux autres, parfois déshonorantes pour Dieu ou injurieuses pour les hommes; une cause d'esclavage civil et religieux pour le peuple. Et d'ailleurs, d'où avons-nous reçu ces livres? De cette fontaine de corruption qui s'appelle l'Eglise de Rome , laquelle a certainement altéré les textes dans les temps d'ignorance (j'admire Chubb qui parle d'ignorance alors qu'il prouve une connaissance si approfondie de l'histoire du Nouveau Testament !) , afin de justifier ses corruptions et ses abus. Cela n'empêche pas l'auteur de dire, en un autre endroit, que l'Eglise de Rome a bien fait d'ajouter la tradition au Nouveau Testament, sur lequel elle ne pouvait pas s'appuyer.

En face du christianisme abaissé par lui , notre déiste relève le mahométisme, croyance chère à toute son école. C'est une révélation qui , après tout, pourrait élre d'origine divine, et l'on serait fondé à prétendre que les circonstances lui impriment ce caractère (1). On a beaucoup dit que cette religion avait dû ses progrès au sabre; mais Chubb n'en croit rien, car il affirme, — non sans exagération, — qu'elle s'était déjà grandement répandue avant l'em-

(I) r. Whether the mahometan révélation be of a diviiie original or DOt, Ihere Beems lo be a plausibls pretence. orising from the ci rcum stances of things, for starapisg a divine character

léB LB8 DÉI8TE8 AN0LAI8 ET LE CHRISTIANISME.

ploi du sabre. — Il est facile de comprendre son intention : les progrès de l'Islam doivent pouvoir être opposés à l'argument d'apologétique chrétienne tiré des progrès de l'Eglise. A ce même argument il oppose ailleurs les progrès frappants et récents du méthodisme , sans aucune cause surnaturelle : raisonnement maladroit, puisque les progrès du méthodisme peuvent être naturellement attribués à la puissance intime et éternelle du christianisme apostolique.

• Pour en revenir au mahométisme , l'auteur, singulièrement modifié, du Véritable Evangile^ trouve qu'il est fort indifférent d'être chrétien ou musulman, et que changer, dans un sens ou dans l'autre, n'a pas plus d'importance que de quitter un habit rouge pour revêtir un habit bleu (1).

Il n'est guère possible de pousser plus loin l'indifférence déiste. Mais je ne sais si Thomas Chubb n'attaque pas davantage encore le fond même du christianisme par son opinion sur la prière; il lui fait si peu de place qu'il arrive à la supprimer. Il ne la regarde pas comme faisant partie de la religion naturelle, — en quoi

(1) « The turning from mahometanism to christianity, or from chHstianity to mahometanism, is only a laying aside one exterilal form of religion, and making use of another, which is of no mofè real benefit, than a man's c!hanging the colour oi^ his cloths, by putting off a red coat and putting on a blue. »

CBUBB. 1B9

il porte atteinte à l'un des cinq articles de lord Herbert, — parce que Dieu n'intervient paa dans les afifaires humaines. Que l'on prie ou que l'on ne prie pas, les choses n'en suivront pas moins leur cours. La prière ne saurait rendre service à celui qui prie, qu'en le mettant dans de bonnes dispositions : qu'il sache bien du reste qu'il n'obtiendra rien de Dieu. Comme nous le dirions vulgairement, si cela ne fait pas de bien, cela ne fait pas de mal. Et encore Chubb n'est-il pas bien sûr de ce dernier point ; il se pourrait que la prière, loin d'être agréable à Dieu, lui fût déplaisante.

A prendre Thomas Chubb dans l'ensemble ou plutôt dans la moyenne de ses idées successives, et surtout dans le Véritable Evangile, qui est son ouvrage principal, son importance historique ne saurait être contestée. L'influence que,Woolston a exercéesur Voltaire, et Collins sur le baron d'Holbach , sur les encyclopédistes , Chubb l'a exercée, moins immédiate et moins tangible, sur Jean-Jacques Rousseau.

Les deux existences et les deux caractères ne se ressemblent guère, mais bien les deux origines, les deux pensées, les deux sentiments religieux. Le succès du disciple peut être inconscient, qui n'avait pu lire que la petite partie traduite des œuvres du déiste anglais, mais auquel était arrivé le reste par les mille canaux de la renommée, de la littérature et de la con-

i90 LB8 d6iBTB8 AHaLÂlB BT LB CH&I8TIANI81CB.

versation, ce succès a été aussi durable que celui du maître avait été précaire. Cette branche aussi du déisme , la branche populaire et relativement religieuse, devait fleurir sur le continent après s*étre vite fanée sur le sol natal.

Page 1