DÉCADENCE DU DÉISME
Le déiame anglais, épuisé par sa propre évolution, par l'impossibilité où se trouvaient ses partisans de le renouveler encore après l'essai populaire de Thomas Chubb, rencontre en outre, vers 1740, un double courant religieui et philosophique qui précipite sa ruine. Mais sa décadence rapide, que l'illustre nom du vieux Bolingbroke ne réussit point à arrêter en Angleterre, trouve une compensation dans la propagation de la libre-pensée anglaise au milieu des travaux de la science allemande, et de la redoutable armée des philosophes français. Tel est le dernier tableau que nous allons essayer de retracer dans ses traits essentiels.
Une école de philosophie religieuse qui attaque la religion reçue, et qui dresse contre elle
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un corps de doctrines, peut rencontrer trois sortes d'adversaires : les croyants fervents, qui rajeunissent la foi antique et lui font produire des fruits nouveaux; les croyants qui sont moins sûrs de leur foi, qui ont par conséquent une foi moins féconde, mais qui détestent les hardiesses des incrédules, et qui les attaquent avec une ardeur religieuse mêlée de doutes sur Tefâcacité du raisonnement; les sceptiques complets , qui confondeat dauB leurs attaques la religion et l'incrédulité dogmatique. Wesley, Dodwell jeune, David Hume, voilà comment s'appelèrent ces trois adversaires, tels que les rencontra le déisme anglais. Ne parlons d'abord que des deux premiers, qui représentent deux branches très diflFérentes du courant religieux, l'activité évangélique et le scepticisme théologique. L'œuvre immense et bien connue de Wesley (1) ne saurait «entrer dans le cadre restreint de ce travail. Il a montré le christianisme que les apologistes avaient démontré; et en cela il a été l'apologète par excellence. Il a renouvelé l'Angleterre après les Addison et les Sherlock, et plus largement, et plus profondément qu'ils n'avaient pu le faire. L'ouvrage de Dodwell (2) est beaucoup moins connu; îl n'a
(1) V. l'excellente vie de Wesley, de M. Lelièvre, et les autres historiens du méthodisme, entre autres Stevens.
(2) ChrUticknUy not foufkd^d ifi qrgi^ment. Loa4^» ^^tf* ^^' tish Muséum.
LA DËCADENCb: DU DËISUE. 193
guère été moins important dans la littérature que l'œuvre de Wesley dans la vie chrétienne. Nous en devons parler avec quelque détail.
Différent de son père à bien des égards, Dodwell jeune le rappelle par l'allure tranchante, presque fanatique de sa pensée, et par l'immense importance qu'il reconnaît à l'action du Saint-Esprit. Pour le premier Dodwell, l'Esprit divin, communiqué par les apôtres ou leurs ayants droit, était la condition de l'immortalité de l'âme; pour le second Dodwell, le Saint- Esprit seul pouvait, sans aucune participation de la raison humaine, donner à l'homme les vraies lumières sur la véritable religion. Tel est le sujet du Christianisme non fondé sur le raisonnement, lettre adressée à un étudiant d'Oxford, ou plutôt procès ialeuté tout ensemble aux déistes incrédules, et à leurs adversaires qui faisaient avec eux assaut d'argumentations,
Les chrétiens, suivant l'auteur, ont assez longtemps imité les perpétuelles discussions des ennemis de la foi, comme si l'on pouvait compter sur des disputes pour produire ou pour affermir des convictions! Ils ont trop cherché des compromis impossibles entre la croyance et la non-croyance (1) : on doit choisir. La raison , à priori, ne peut pas être le vrai principe donné
t bflieving and not belle-
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par Dieu aux hommes pour les conduire à la foi véritable. L*Ecriture ne nous indique pas plus cette méthode de la raison que la nature des choses^ la nature de la raison et celle de la foi ne nous l'indiquent. En effet , ne nous demande-t-elle pas, à tous, de croire la même chose, et cette identité de croyance est -elle possible avec les nuances infinies et les innombrables aventures du raisonnement? Du moment que la foi est un devoir, un devoir pour tous, il faut une autorité claire et indiscutée, celle de la révélation divine, pour l'indiquer et l'imposer.
Que faisons- nous, d'ailleurs, quand nous baptisons les enfants? Où est leur raisonnement, leur acceptation raisonnée des vérités affirmées par ce sacrement? Et pourtant cet acte d'un autre, accompagné des engagements d'autres personnes, les investit de tous les privilèges du chrétien qui aurait la foi la plus personnelle ; ils deviennent les héritiers du ciel sans aucune participation de leur raison.
L'examen est le fléau de la vie , une source de doutes , une perte de temps pour la foi et pour les œuvres. Il établit des différences entre l'état de l'âme aux différents âges de la vie, tandis que l'on doit toute sa vie croire la même chose, puisque c'est toujours la même chose qui est la vérité. L'examen est une illusion pour presque tous, car bien peu d'hommes sont
LA DÈCADGNCB DU DËIBHB. 195
^réellement capables de l'exercer. Jésus-Christ ne propose pas ses doctrines à notre examen.
Il ne nous demande pas une fol rationnelle , mobile et froide, incapable de commander à
;03 passions et de faire de nous des martyrs. Âh I les philosophes ont-ils fait assez de mal, — les philosophes chrétiens comme les autres I Personne n'a plus contribué aux progrès de l'infidélité que M. Boyle , avec ses conférences annuelles pour démontrer la religion rationnelle, avec sa tentative d'accommoder notre foi à la mesure de nos intelligences et aux règles étroites de notre scolastique (1). Non, la raison n'aboutira presque jamais à l'objet qu'on se propose, de confirmer la foi; et si par impossible ce but est une fois atteint, cette con- .firmation ne sera-t-elle pas superflue (âjî Pour-
[uoi faire courir à , son âme des dangers relis? Ah! donnons au Seigneur, sans ré-
lerve, notre cœur et notre intelligence, au lieu de compter, pour le jour oiï nous paraîtrons
(1) Voici le texte de cette déclaration de guerre â l'apologëtisi active depuis un demi-sïÈtle : a I cannot avoid regurding. t' ns H very principal cause of the preseat prevBîling disposition and turn to infidetity, tliose annual institutions of our grcat pliilosopber M. Bojrle, in favour or a raCional religion, by wbich he bas attempted to sguitre the aubject or Faith to the capacitj of our understaadinga... » {Chriit. noi found,, p. Sb).
(i) • la Ihe fîrst place, tliis reasua wilt, in ail probabilité, ne- Ter bave Ihe elfect proposed of confirming our faith ; and in Ibe r next place, will be superllaous if it bas n (P. 115).
devant lui, sur cette stérile excuse : J'ai fait ce que j'ai pu.
Ainsi Dodwell attaque toutes les tendances du rationalisme religieux, depuis la libre-pensée effrénée et incrédule jusqu'au raisonnement qui s'attache à défendre pied à pied le christianisme traditionnel. Le dernier surtout s'est senti atteint dans ses œuvres vives , les conférences de M. Boy le, que Dodwell traitait, à vrai dire, avec une scandaleuse ingratitude. Aussi les apologètes ont-ils compté parmi leurs adversaires l'auteur de ce livre, en l'accusant de scepticisme et de mauvaises intentions (1). Scepticisme assurément, scepticisme qui reparaît à différentes époques pour immoler la raison sur l'autel de la foi , non sans une terrible imprudence, scepticisme du credo quia àbsurdum^ de Gazzali, de Pascal, de Huet. Mais mauvaises intentions , pourquoi ? C'est une tendance religieuse que celle-là, et .qui est habituellement comme la branche exubérante d'un grand mouvement religieux. Par exemple, Gazzali a annoncé le triomphe durable, et encore aujourd'hui dans toute sa force , de l'orthodoxie musulmane ; Pascal appartient à ce grand catholicisme français du dix-septième siècle. Dodwell , lui , accompagne le réveil de Wesley, et,
(1) Leland l'attaque vivement dans sa onzième lettre.
SOUS une forme paradoxale , défend les mêmes idées.
Quel est, en effet, d'après loi, le moyeu d'arriver à la foi chrétienne qui doit remplacer le raisonnement foulé aux pieds î C'est la conversion par faction immédiate du Saint-Esprit , c'est-à-dire le poissant levier par lequel Wesley soulevait l'Angleterre populaire et la rendait à Jésus-Christ sans la faire retomber dans le fanatisme puritain. Nul ne peut dire que Jésus est le Seigneur, si ce n'est le Saint-Esprit : telle est la devise scripturaire de Dodwell. Le Saint-Esprit a une inâuence immédiate et opère sans délai , comme le montre la conversion de saint Paul. Cette conversion-là n'est pas produite par de longs raisonnements, mais par une irrésistible lumière céleste qui donne une conviction instantanée (1).
Dana cette Angleterre nouvelle vieillissait, puis mourait, un homme d'aulrefoi'^, le brillant orateur, le chef incrédule du parti des Stuarts
(I) ■ It is of immédiate inOuence, 3Dd opérâtes without delay. Such was the happy œetamorphosis of on officious persécuter iota as zealausan apostle. A conversion effecleti not by the force oE dilalory inferences aod conclusions, but by an irrésistible Ijgbt from heaven , tbat flashed conviction \a a moment n (Page 56).
et de la haute Eglise, Henri de Saint-Jean vicomte Bolingbroke (1). Ce n'est pas de ce politicien retors et presque toujours malencontreux que le déisme anglais pouvait espérer quelque efifort profond, quelque renaissance. Toutefois, tant qu'il vécut, l'opinion littéraire attendit beaucoup des œuvres qui devaient être publiées après sa mort. Un libraire, qui comptait sur une série productive d'éditions rapidement enlevées, proposa un prix très élevé à David Mallet, dépositaire du manuscrit du feu lord ; et il eut le bonheur de ne pas l'obtenir : le public était déjà tellement changé au sujet des écrits déistes que l'édition unique mit vingt ans à s'épuiser (2). Comme on était loin de 1728 et des trente mille exemplaires de Woolston ! Il n'y avait pourtant que vingt-quatre ans de cela; mais cette courte période, coupée en deux par une rénovation religieuse, avait suffi pour que le déisme tombât de son apogée à cette complète décadence, que l'insuccès posthume de Bolingbroke vint en quelque sorte mesurer.
Ce dernier des déistes incrédules, ou plutôt ce déiste plus tardif que ses contemporains (il était né un an seulement après Toland, quatre
(1) L'intéressant volume de M. de Rémusat, L'Angleterre au XVIW siècle y t. I, donne plutôt la vie politique de Bolingbroke que sa philosophie religieuse.
(2) The philosophical Works of the Right Honorable Henry Saint John lord Viscount Bolingbroke, London, 1754, 5 vol.
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ans avant Collins) , est assurément le moins original ; et si l'amitié de Voltaire ne le soutenait encore dans la postérité , son nom serait aujourd'hui, à part son rôle politique, aussi inconnu que ses œuvres. Sa spécialité est de n'en point avoir : il a promené sur toutes les questions et sur toutes les œuvres de ses coreligionnaires un regard superficiel , distrait par des préoccupations plus temporelles et plus pressantes. C'est un amateur, mais non pas un amateur de la trempe de Shaftesbury. Le seul élément caractéristique de son déisme serait celui-ci : qu'il est limité à la pure et simple existence de Dieu , que ni la Providence, ni les attributs de Dieu, ni l'immortalité de l'âme ne lui paraissent choses démontrées. Même la justice et la bonté de Dieu, comme I nous disons , lui paraissent être les résultats l d'une analyse artificielle (1). Il croit en revanche à un monothéisme primitif, qui a été gâté aussi bien par les philosophes que par les prêtres et les théologiens (2).
(!) n Of divine goodncsG and divine justice I am unable to frame any ailequate notion,.. Tbat Ibeolc^y, which prétends to deduce the duties of man from spéculations concerning tbe moral altributes oE God, is to be reckoned in the class with nstural magie ~ (V, 453; IV, 621).
(5) " Christian divioea and philosophera hâve done more to debase our notions of the suprême being tbta ail the doctors of poljtbeism « (UI, 5il).
200 LES DélSTBS ANGLAIS ET LB CHRISTIANISME.
Quant à ses attaques contre ces prêtres, ces théologiens, et les philosophes qui ont la prétention d'associer la croyance à la science intelligente, elles ne sont que la reproduction, nullement adoucie , de tout ce que les incrédules anglais accumulaient depuis un siècle. Le système dédaigneux de Hobbes sur la religion , pur instrument politique, vient se mêler aux attaques de Toland , de Collins et de leurs successeurs contre le fond du christianisme et le clergé de tous les temps. Qu'on prosterne les hommes devant une révélation , passe encore , car ils en ont peut-être besoin ; mais qu'on s'épargne au moins le ridicule d'une démonstration rationnelle. L'histoire de la religion est conspuée dans toutes ses parties, depuis Moïse, dont la loi et dont la conduite avait pour base le meurtre, jusqu'aux martyrs condamnés pour avoir troublé la paix publique, jusqu'aux Pères de l'Eglise qui ont légué leur style insensé {délirions) à la théologie chrétienne (1).
Mais le plus maltraité de tous, c'est saint Papl, qui a prêché un Evangile directement contraire à celui de Jésus. Il a mis le pédantisme dans l'apostolat. Son discours est verbeux, enveloppé et décousu , même dans les sujets qui auraient le plus besoin de clarté. C'est un commentateur cabalistique autant que pas
(1) T. V, 183 ; IV, 434 et 612.
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un rabbin ancien ou moderne. Il est vrai que quand saint Paul est clair, c'est souvent pour être absurde, profane ou trivial (1). — On voit que Morgan n'avait pas fait école parmi les déistes ses compatriotes , avec son admiration pour l'Apôtre des gentils.
Cette incrédulité aigre et isolée de Bolingbroke fut attaquée par l'évêque Warburton avec une vivacité parfois inconvenante (2) , et par Leland, controversiste plus modéré (3). Peine presque inutile, tant l'indifférence fut générale en Angleterre. L'attention et même la mode se portaient sur les ouvrages récents d'autres laïques de haute naissance , de Gilbert West , de lord Georges Lyttleton. C'était maintenant le christianisme qui faisait lire les livres , comme naguère l'irréligion, Lyttleton aussi aussi s'occupait de saint Paul (4) , mais pour
(l)T. lY, 313, 326.
(2) Exemple : :< Yau hâve aa little curîosity to hear what a freethiokcr can object to thc faith whïcti has got possession of jour heart, as what a pickpocket eau chicaoe to the property in four piirse {A vievj of lOTd Dotingbroke philotophy, London, 1754, lettre I).
(3) Uoe grande partie de J. vim of ike deitt. est employée à combattre Bolingbroke.
(4) Observations on the conversion and apostlfskip of taiiU Paul, London , 1747, et éditions subséquentes, Trad. en français par Deschamps sous le titre de Pnuve indépendante de toute autre de la vérité de la religion chrétienne, du considérations sur ta convertion ei Vapnitolat de saint Paul. Lausanne, 17âS. — On signale inné autre traductioD par l'abbë Guénée. Paris, 1754
201 LB8 DéiSTBS ANGLAIS 8T LB CHRI8TIANISIS.
envisager dans le fait de sa conversion et de son apostolat une preuve, à elle seule concluanto , de la vérité de la religion chrétienne. En effet ^ démontrait-^il , saint Paul n*a pas pu être un imposteur ni un ambitieux ; et comme il n*a pas pu être non plus un insensé ou on enthousiaste, il faut bien admettre Torigine divine de sa mission. Méthode d'apologétique qui, pour être simple et vieille , n*en reste pas moins excellente. L'adversaire de la Résurrection , Pierre Annet, essayait aussi de combattre saint Paul ; mais il rencontrait, comme Woolston , les sévérités légales , et , ce qui est beaucoup plus significatif, Timpopularité. Il finissait par vivre des charités du primat, à côté du palais de Lambeth. Ainsi s'en allaient obscurément les derniers débris d'une école négative, que la philosophie sceptique elle-même achevait de miner.
Tel fut , en effet , le rôle de David Hume , pour autant qu'il s'est occupé de la religion. Son scepticisme universel et complet semblerait, au premier abord, avoir été une arme redoutable contre le christianisme évangélique; en réalité il fut plutôt un secours , il fut au moins une diversion mortelle au dogmatisme incrédule des déistes anglais. Il jeta également
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son dissolvant sur la foi chrétienne, et sur la doctrine de lord Herbert, plus ou moins gravement modifiée par ses différents successeurs; mais ce qui était fort, la foi chrétienne, résista, et ce qui était faible, déjà en pleine décadence, le déisme anglais, acheva de mourir. Ainsi se vérifiait, au détriment des coreligionnaires de lord Shaftesbury , cette fameuse épreuve du ridicule qui laisse debout la vérité et qui ruine les erreurs ; il faut seulement remplacer le mot de ridicule par celui dVaîomen sceptique, et la leçon qui en résulte sera frappante pour tous les yeux.
Tous les déistes que nous avons passés en revue dogmatisaient à leur manière, ne fût-ce que sur leurs négations; la plupart, ceux qui mériteraient le plus sérieusement le nom de déistes , Herbert , Shaftesbury , Tindal , Morgan, Chubb, dogmatisaient de la façon la plus positive sur la religion naturelle, dont le symbole était aussi évident pour eux que les canons du concile de Trente pour un moine espagnol. Les éléments essentiels de tout dogmatisme, l'idée de cause par exemple, étaient à la base de tout le travail de leur esprit. Et voici Hume qui vient conspuer l'idée de cause, placer un point d'interrogation devant tout enchaînement d'affirmations, et écrire des choses comme celles-ci : « Tout est énigme et mystère : le doute, l'incertitude, l'irrésolution,
?04 LES DÉI8TI8 ANGLÀlg ET LB CHRISTIÂHISMB .
voilà les seuls fruits de nos plus exactes recherches (!)• » — A propos de la théologie naturelle et de l'idée do cause dans Tunivers : € Ce sujet doit faire naître de Tétonnement par la grandeur de l'objet , de la mélancolie par son obscurité , du mépris pour la raison humaine, qui ne peut donner une solution plus satisfaisante sur une question si extraordinaire et si sublime (2). » — Et ceci, qui attaque directement récole déiste : « Vos philosophes religieux (c'est un philosophe épicurien qui est censé parler) , peu satisfaits de la tradition de leurs pères et de la doctrine de leurs prêtres , se laissent aller à une téméraire curiosité : ils essaient jusqu'où ils pourraient établir la religion sur les principes du raisonnement ; par là ils excitent , au lieu de les lever, tous ces doutes qui naissent naturellement d'une recherche trop scrupuleuse (3). »
Si de la tendance générale nous passons aux principaux éléments du déisme, voici par exemple le grand cheval de bataille de Herbert et de Tindal , la religion naturelle primitive , le monothéisme primitif gâté ultérieurement par les
(1) Histoire naturelle de la religion^ t. III de la trad. Londres,
(2) Dialogues sur la religion naturelle, ouvrage posthume, trad. Edimbourg, 1780.
(3) Essais philosophiques sur l'entendement humain, trad. Amsterdam, 1758.
Là. DÉOAOENCE DU OàlBHE. 205
différentes religions positives : eh bien, David Hume prétend tout au contraire que les hommes ODt commencé par le polythéisme, ce qui ruinerait de fond en comble le De veritate et le Christianisme aussi ancien que le monde (1). — Voici les miracles, sur lesquels le christianisme ne s'était nullement fondé, d'après Collins, Woolston et bien d'autres : eh bien, si David Hume les attaque, c'est dans un esprit tout différent de celui des déistes 12). Sans doute il ne se sépare point d'eux lorsque la réalité des miracles lui semble condamnée par l'expérience ordinaire des sens, lorsqu'il trouve les témoignages en faveur de la réalité des miracles non sufQsauts pour passer sur une aussi forte objection : cela aurait pu être écrit par tel des déistes que nous avons étudiés. Mais la croyance dans le surnaturel lui paraît un élément essentiel de toute religion, et en particulier de la fondation du christianisme. Il est difficile de contredire plus désagréablement l'école issue de lord Herbert.
Cela est peu de chose encore, à côté de la dernière page des dialogues posthumes de Hume : « Le sentiment le plus naturel que puisse éprouver un esprit bien disposé sera un désir ardent, une attente impatiente qu'enân
(IJ Biit. nal. de la religion.
(2) V. le onzième des £ttai«.
206 LB8 DtoTBS ANaLAIS BT LE OâRISTlÂiaSlfB.
le ciel veuille bien dissiper oa du moins diminuer ses ténèbres profondes» en procurant quelque révélation plus particulière au genre humain, et des découvertes sur la nature, sur les attributs et sur les opérations de Tobjet divin de notre foi. Une personne imbue d'idées justes sur les imperfections de la raison naturelle volera avec la plus grande ardeur aux vérités révélées ; iSLndis que Torgueilleux dogmatique, persuadé qu*avec le secours seul de la philosophie il peut élever un système complet de théologie, dédaigne toute autre assistance... Zr^pr^mierpaSy le plus essentiel pour parvenir à la foi saine d'un vrai chrétien^ (festy pour un homws de lettres y de commencer par être un philosophe sceptique. »
Ainsi le dernier mot du grand douteur écossais constatait l'insuffisance de la religion naturelle , et semblait une sorte de retour fatigué sous Tabri de la révélation. Depuis plus d'un siècle, une école avait prodigué les efforts les plus hardis et les plus variés pour faire dire à la raison seule le secret de Dieu, de Tâme humaine et de la venue de Jésus-Christ; et cette école épuisée recevait son arrêt de mort , signé par Hume aussi bien que par Wesley.
Cela en Angleterre ; mais le déisme anglais ,
repoassé du pays natal, agissait sur la France, c'est-à-dire alors indirectement sur le reste du monde, et de plus sur l'Allemagne directement. En Allemagne (1), jusqu'en 1741, c'est-à-dire pendant la période florissante de l'école dans sa patrie, les ouvrages qui en étaient issus ne firent guère l'objet que de réfutations ou de notices historiques, comme celles de Leibnitz ou de Mosheim que nous avons eu l'occasion de citer. En 1741, la tradaction da Christianisme aussi ancien que le monde eut un grand succès , appuyé par les partisans de la philosophie wol- 6eDDe. Dès lors les traductions des déistes, et aussi les traductions de leurs adversaires, ne cessèrent de paraître pendant une trentaine d'années, précisément la période pendant laquelle se renouvela la théologie allemande.
Laukhard, Hecker, Semler admiraient Tindal et acceptaient ses idées; Laukhard parle de son sec ouvrage sur le ton de l'enthousiasme, comme du guide qui l'a introduit dans le vrai christianisme. Et, dans un parti plus avancé, Woolston trouvait des sectateurs. Ne peut-on pas ranger parmi eux Reimarus (2), l'auteur des fameui fragments de Wolfenbiiltel, dont la pu-
(1) V. le cb. Il du Uvre III de Lechler.
(i) V. Licbtenbcrger, Hitloire dtt idée» religletiseï m Allemagne, t. I, cb. 111. — M. Doumei^ue, dacs sa thèse De X'ariii fidei ehriilians mçibui, établit un juste rapprochement entre ces écoles incrtiules dea divers pa/i (Toulouse, 1871).
208 LB8 DÊIST£8 ilNQLAIS BT LB CHRI8TIANI8MB.
blication produisit tant de scandale! Il semble qae sur la résurrection il n*ait guère fait que répéter les objections anglaises, et pour d'autres questions où il est resté plus original, elles lui ont au moins montré le chemin.
En France Tinfluence anglaise fut immense et éclatante. Nous avons déjà eu plusieurs fois roccasion de la signaler à propos de chacun de nos auteurs et de leurs traductions en français. Toutefois, cette influence, qu'il convient maintenant d'envisager dans son ensemble, ne s'est pas exercée également sur les trois corps de l'armée philosophique : Voltaire et ses partisans purs, Rousseau et les déistes amis de la nature, l'Encyclopédie et ses enfants perdus. L'optimisme de Shaftesbury, la religiosité de Chubb n'ont pas été inutiles à l'école de Rousseau, mais elle se serait peut-être passée d'eux. Voltaire, au contraire, le Voltaire agresseur du christianisme, pendant son séjour à Londres, où quelques réfugiés de la seconde génération servaient d'intermédiaires entre la littérature anglaise et les voyageurs français (1), a formé son arsenal avec les armes empruntées à Woolston et à quelques autres incrédules avancés (2).
(i) V. A. Sayous, Le dix^huitiême tiêele à Vétranger, Paris, 1860, le premier livre et surtout le premier chapitre.
(2) L'influence du séjour en Angleterre à ce point de vue est sensible dans beaucoup d'écrits et de lettres de Voltaire, particulièrement dans le DietUmnaire philosophique , article MineUs,
LA DÉCADENCB DU oélSME. 209
Enfin l'extrême gauche des encyclopédistes, les d'Holbach, les Boulanger, les Damilaville, les Naigeon, ces tristes auteurs de déplorables écrits imprimés à l'étranger, ou secrètement sans nom d'auteur, même sans indication de ville ou de date, ont puisé un peu partout, chez les déistes violents, chez CoUins plus qu'ailleurs (1).
Quant à notre impiété contemporaine , si florissante, elle se fournit inconsciemment, de troisième ou de quatrième main, dans les vieilles provisions de l'incrédulité anglaise, avec un
par exemple. D'autre part, le principal adversaire religieux de Voltaire, Tabbé Guéaée, s'est servi des apologistes anglais dans ses Lettres de quelques Juifs portugais, et il a traduit l'ouvrage de West sur la Résurrection, et celui de Lyttleton sur saint Paul.
(1) Plusieurs de leurs ouvrages ont été indiqués dans les notes des chapitres précédents, ainsi que les traductions ou analyses qu'ils ont données des ouvrages anglais. Il convient d'ajouter les Lettres philosophiques sur saint Paul, anonyme, Neuchâtel, 1783, oii TÂpôtrc est qualifié d'inintelligible, verbiageur étemel, minutieux et ridicule, égoïste insupportable; la Contagion sacrée, Londres, 1767; l'Examen critique de la rie de saint Paul , t. VIII des Œuvres complètes de Boulanger, lequel, si d'Holbach ne s'est pas caché sous son nom. dit dans son Christianisme dévoilé (t. IX) : a Nulle morale véritable n'est compatible avec le christianisme... système religieux informe et décousu. » — Quant à l'Histoire critique de Jésus-Christ, parue sans autre indication de librairie que l'épigraphe Ecce homo , elle appelle , au moment où elle cite CoUins, le Sauveur f un artisan enthousiaste mélancolique et jongleur maladroit, sorti d'un chantier pour séduire les hommes de sa classe, » et TEvangile « un roman oriental , dégoûtant pour tout homme de bon sens , et qui ne semble s'adresser qu'à des gens de la lie du peuple. »
2i0 LES DÉI8TB8 ANOLAIS ET LE CHRISTIANISME.
peu plus de prétention , de déclamation et de venin : c'est sa manière à elle d*étre originale.
Et maintenant , de cette étude parfois rebutante et pénible avons-nous retiré quelque profit, en dehors de la pure curiosité historique? Je le crois. L'histoire n'est pas dépourvue d'enseignements qui parlent au cœur : on pourrait dire qu'un peu d'histoire décourage, que beaucoup d'histoire encourage. Quand on voit les tristes malentendus qui aujourd'hui éloignent de TEvangile tant d'hommes cultivés et de si grandes multitudes, n'est-il pas fortifiant de se dire que d'autres sociétés se sont égarées et qu'elles ont ensuite retrouvé le chemin? Les grands serviteurs de Dieu ne sont pas la propriété ou le secret de l'Angleterre; Dieu peut les faire surgir où il veut ; il peut donner à la société française un Wesley français. Oh ! qu'il vienne, et, quel que soit le nom de son Eglise , qu'il soit béni ! — Et si , laissant pour un moment de côté les vastes espérances , chacun de nous pense à élever son âme par la recherche de la vérité ; après avoir assisté à tant de vains efforts pour annuler le christianisme ou pour lui faire subir un renouvellement chimérique, ne dirons-nous pas au Seigneur Jésus , au vrai