‹ Les Délateurs, ou, Trois années du 19e siècleChapitre 29 sur 47 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Jadis, un seul bourgeois savait lire entre mille. Tout en allait bien mieux ! pourquoi ebercher du neuf 1' Nous vivions si contents sous ce bon Charles-Neuf ! Où veut-on nous jeter.** Dans quel affreux dédale? Mon portier lit Voltaire et Rousseau! quel scandale! Sans l'ignorance , adieu le pouvoir absolu !

Ils ont beau décrier Rousseau qu'ils n'ont pas lu ; Au flambeau qui les blesse ils ne sauraient atteindre ; On insulte à ses feux, sans les pouvoir éteindre. L'aurore des clartés que répand la raison , A de l'Europe entière embrassé l'horizon. Chaque outrage accélère, accroît et fortifie Le triomphe assuré de la philosophie.

Montaigne, Despréaux, la Bruyère, Newton, Loke, Bayle, Raynal, Montesquieu, Washington, De tout droit oppresseur hâtant le sacrifice, Ebranlèrent enfin ce honteux édifice De grossiers préjugés , dont les grands sont imbus ; Ce monstrueux amas d'arbitraires abus, Qui, des temps reculés , jusqu'au siècle où nous sommes. Cimenté de leur sang, a pesé sur les hommes ; Cette tour de Babel, monument odieux Que l'orgueil éleva, pour s'égaler aux dieux;-

Qui tenait comprimés , sous d'horribles entraves , Ces troupeaux avilis d'imbëcilles esclaves , Qu'aux genoux des tyrans la sottise enchaîna. Tel gémit Encelade écrasé sous l'Etna.

Mais il n'est plus enfin ce bon temps d'esclavage , De superstition , de gothique servage , Où des jongleurs en froc s'arrogeaient en tout lieu Le droit de faire ensemble agir et parler Dieu. Entre l'injuste maître et le serf rendu libre, L'or d'un monde nouveau rétablit l'équilibre. La tiare avait mis le ciel môme à l'encan ; La réforme a restreint les droits du Vatican. Un roi ne trembla plus sous les foudres de Rome ; Le peuple osa penser qu'un roi n'était qu'un homme; Et qu'un prêtre à son gré ne peut ouvrir l'enfer. Arme plus redoutable aux tyrans que le fer, Noble présent des cieux, parut l'imprimerie. Grâces à la boussole, aux arts, à l'industrie. Sur la terre et les flots, par cent chemins divers, Enfin la vérité parcourut l'univers.

La liberté, féconde en lumières nouvelles. Sur le double hémisphère a déployé ses ailes. Second flambeau du monde, elle éclaire, elle instruit; Non cette liberté qui renverse et détruit,

Qui s'abreuve dé' sang, se repaît d'hécatombes , Embrase les palais et profane les tombes ; Mais cette liberté qui garantit nos biens , Qui reconnaît les rois, mais les veut citoyens, Qui florissait à Sparte, à Rome, dans Athènes, Que défendaient Caton, Cicéron, Démosthènes ! Tyrans ! vous vous prêtez d'inutiles secours ; Comme l'astre des cieux, immuable en son cours, Lentement elle avance et plane sur la terre , Y verse de ses dons le germe salutaire. De ses ennemis même elle échauffe les cœurs , S'introduit dans les rangs de ses propres vainqueurs Sous le glaive des czars abolit l'esclavage , Et des fils du soleil affranchit le rivage. Vainement dans les fers tombent ses défenseurs. Vaincue, elle épouvante encor ses oppresseurs ; Il faudra peu d'efforts pour les réduire en poudre : Leur offrir un miroir, c'est leur lancer la foudre. N'imitons pas sur-tout leurs sanglantes leçons ; Il suffit de livrer la sottise aux chansons • Et contre un hydre en proie aux coups du ridicule Les flèches d'Apollon vaudront le bras d'Hercule. Qu'osent donc réclamer ces héros voyageurs, Chargés d'un fer oisif, qui, cherchant des vengeurs,

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