‹ Les Délires de Zoopathie interneChapitre 32 sur 35 · EVOLUTION · texte numérisé non relu

EVOLUTION

Il est du plus haut intérét, croyons-nous, de retracer l’évolution des délires de zoopathie interne tant au point de vue documentaire qu’en ce qui concerne les conséquences pratiques ou médico-légales que l’on peut en tirer.

Quelque difficulté se présentait. En effet, nous pouvions faire appel à la littérature médicale, compulser les observations et tenter de donner par ce moyen une large base à nos convictions.

Mais la plupart des auteurs n’ont guère prêté d’attention particulière à la variété de délire qui nous occupe; c'était plutôt pour eux l'occasion de s’égayer d’une histoire amusante que d'étudier un malade. De plus les aliénistes du siècle dernier ne nous permettent pas de tirer de leurs observations des conclusions abso- Jument certaines; ils nous ont fourni des renseigne. ments vraiment trop brefs sur l’évolution de leurs malades. Leurs observations, et c’est aussi le côté spécial des observations de maladies mentales, ne nous présentent jamais l'aspect d’une maladie qu’à un moment des plus minimes de son évolution; or les délires de zoopathieinterne n'évoluent pas en huitjaurs comme certaines pneumonies.

Néanmoins il nous a été donné d'étudier par nousmêmes certains faits, de nous servir des observations de notre Maître, Aussi des matériaux ainsi rassemblés joints à la critique des cas rapportés par la littérature médicale nous avons pu tirer un certain enseignement.

Toutd’abord il n’existe aucun cas scientifiquement constaté de guérison d'un délire de zoopathie interne ; les auteurs se sont toujours bornés à nous affirmer: « Le ma-

lade est sorti guéri de l'asile ». Mais nous aussi, nous

avons vu des zoopathes sortir guéris de l'hôpital et re-

trouver le lendemain méme leur croyance absurde.

Que dire de lobservation de Charcellay ? (Douleurs attribuées à l’existence d'araignées dans l’estomac. Plusieurs opérations successives faites dans le but apparent d'extraire les araignées. Guérison). L'observation nous fait assister elle-même à une récidive du mal, « l'agitation et les idées de suicide se manifestèrent avec une extrême violence ; dans ses accès de fureur, elle demandait un fusil pour se faire sauter la tête. L’isolement, les affusions..., etc., ont amené à la longue une convalescence depuis laquelle Lucie M..., sans domicile, dénuée de ressources, éloignée de ses enfants, a continué à travailler dans l'établissement ». Singulière guérison !

L'observation d'Ossipow, constatant une guérison, rapportée par M. Kéraval (Obs. XIV) est bien succincte pour être discutée ; constatons, néanmoins, que le délire battit son plein après l'expulsion du lænia, et que la croyance avait un fondement réel dans l'expulsion de quelques anneaux. [Il n’y a dans ce cas rien de comparable à un véritable délire de zoopathie ‘interne.

Esquirol (Obs. XVIII) n’insiste pas assez, à notre gré, sur la guérison de sa malade pour que nous y attachions quelque importance ; aucune conséquence ne saurait être tirée de cette observation. |

Et voilà tous les cas de guérison que nous avons pu rencontrer ; ils ne sont rien moins que probatifs. En fait, les cas de « guérison » tels que nous les présente la littérature médicale, ne prouvent rien, les cas de nonguérison seuls sont instructifs.

Les premiers se réduisent à quelques maigres unités, les seconds sont légions.

Cependant, l'étude de ces différents cas nous permet de constater que, dès Ambroise Paré, et bien certainement avant lui, on employait un moyen curatif qui s’est développé et amplifié avec le temps : souscrire aux dires du possédé et l’amener à la guérison en lui montrant un animal que l’on prétend sorti de son corps par l'effet d’une purgation ou d’une opération chirurgicale fictive. Cela s'appelle aujourd’hui de la psychothérapie.

Il existe en effet, une période chirurgicale de Paffection.

Macario, dès 1846 (Ann. méd. psych:, 1° 5, T. VIT), avait cru donner le traitement des « hallucinations ganglionnaires ». |

« Chez les hallucinés internes, disait-il, la contraïnte morale (utile dansles hallucinations sensoriales) peut assez souvent échouer, Par contre, des concessions faites à propos, la ruse, l'adresse employée habilement peuvent ramener ces malades à leur type régulier.

C’est ainsi que A. Paré guérit un hypochondriaque qui croyait avoir des grenouilles dans l'estomac, en lui admi<

nistrant un purgatif qui lui procura des selles abondantes. L'’habile chirurgien avait eu soin d'introduire furtivement de petites grenouilles dans le vase qui devait recevoir les matières rejetées.

Un maçon, âgé de 44 ans, prétendait avoir une couleuvre dans le ventre. M. J. Cloquet caressa son idée. — Oui, dit-il, je sens la couleuvre. La voici. Elle remonte par le gosier. Et le malade de s'écrier : J'en étais sûr! Il y à longtemps que je l’avalai en buvant de l’eau d’une mare ; elle était très petite alors; mais depuis, elle s’est développée,elle a grossi, elle a grandi, et, si on ne l’enlève pas, elle finira par me dévorer. J'en étais sûr, répétait le macon ; je le disais partout, et partout on me riait au nez. — Alors, dit le médecin, il nous faut opérer. Une incision longue, mais superficielle, est faite à la région épigastrique ; des linges, des compresses, des bandages rougis par le sang sont appliqués, et la tête d’une couleuvre, dont on s’était précautionnée, est passée avec adresse entre les bandes et la plaie. — Nous la tenons enfin ! s’écrie l’adroit opérateur ; la voici. En mème temps le malade arrache le bandage qu'on lui avait appliqué sur les yeux ; il veut voir le reptile qu’il a nourri dans son sein, il le regarde avec le même plaisir, le même attendrissement qu'une mère envisage le premier fruit de ses entrailles. Mais quelques heures après, une sombre mélancolie s'empare de lui. Il gémit, 1l soupire, le médecin est appelé. — Monsieur, lui dit-il avec anxiété, si elle avait des petits ! — Impossible, mon ami, c'est un mâle. Et par ce bon mot le malade fut guéri. »

[l'est toujours agréable d'entendre un bon mot. Mais ce

bon mot, tous les imitateurs de Cloquet lont-ils assez répété comme un autre « Tarte à la crème »!

Et pourtant nous ne sommes pas convaincus, nous aimerions savoir ce que devint ce maçon par la suite.

Nous préférons les réflexions du Correspondenz-Blatt (1857) :

« Il fut un temps où les ouvrages des médecins présentaient des exemples assez nombreux de ces conceptions délirantes, ayant trait soit à certaines transformations de la personnalité, soit à l’ingestion d'animaux dans le tube digestif, et combattues par la ruse innocente du médecin, qui détruisait non l'erreur primitive, mais la permanence de lerreur pour l'avenir. | |

Une grenouille, adroitement glissée dans le vase -de nuit faisait croire au délirant qu'on l'avait débarrassé de l’animal dont la présence, dans son estomac, dérangeait sa digestion. Si ce traitement moral a:pu avoir quelquefois un succès qu'il faudrait plutôt attribuer à l'emploi opportun des drastiques, il est des faits qui démontrent, au contraire, que la conception déliranté ne saurait pas toujours, être considérée comme une erreur ordinaire, C’est ce qui ressort principalement du cas rapporté par M. Droste.

Le D' Velpeau entreprit un jour de guérir une pauvre femme qui affirmait avoir une vipère dans le bas-ventre. Une légère incision fut pratiquée à l'abdomen, et l’on montra à la femme un animal qui avait été jeté dans un baquet ; mais elle de s’écrier aussitôt après lavoir examiné : « C’est une femelle qui a laissé sa portée dans

mon ventre! » Si les conceptions délirantes sont quelque-

fois propres à produire des sensations anormales, bien souvent aussi la conception délirante est le produit d'une lésion sensoriale qui ne saurait être détruite par la ruse la plus habile. »

C’est bien là certainement ce qui se produit lé plus souvent, pour ne pas dire toujours.

Les observations prises dans le service de notre Maître, M. le D' Dupré, sont absolument probantes à ce sujet ; jamais les malades ne se rendent à de semblables manœuvres, et après la purgation comme après l'opération la mieux imitée, l’on doit toujours s'attendre à ce que le pos. . sédé vous dise: « Mais, Monsieur, la bête avait fait des : petits » ou bien « Vous en avez laissé », En somme, c’ést le malade qui a raison dans son délire ; il nous rappelle ce que nous oublions trop, qu'un purgatif ou une incision ne sauraient supprimer des troubles cœnesthésiques et que la psychothérapie ou la suggestion ne guérisseunt pas les aliénés.

Et c’est ainsi que Marcé, en 1862, comprenait ces malades, quand il disait : « lorsque le point de départ de l'illusion est une affection douloureuse accessible aux moyens thérapeutiques, il y a là une indication thérapeutique à remplir, car il peut arriver que la cause première une fois enlevée, l'affection sympathique disparaisse à son tour, mais il ne faut jamais oublier que les douleurs des hypochondriaques sont bien souvent de véritables hallucinations survenant en dehors de tout malaise réel ».

Ces malades sont, en effet, des aliénés, et malheureusement, ils ne Sont pas réputés comme tels dans le public en général et dans la partie du monde médical qui s’inté-

resse peu aux choses de la psychiâtrie. D'où la mise en œuvre de moyens thérapeutiques que nous. n’hésitons pas à considérer comme dangereux et inutiles : les manœuyres employées accentuent, s’il est possible, la:conviction délirante du malade et comme l'efficacité du traitement est nulle, l'état du patient empire toujours dans le temps qui suit l'opération. Car après des années de souffrances, des appels réitérés au chirurgien, suivis de’ refus plus ou moins motivés, après les lueurs d'espoir entrevu et la certitude de la guérison affirmée (procédé psychothérapique), c’est la désillusion la plus pénible, l’écroulement de toutes les espérances, et le possédé, suivant son expression « ne sait plus à quel saint se vouer. ».

Mais quelle autorité garde donc vis-à-vis de son malade et de l'entourage de celui-ci le médecin. qui s’est fourvoyé dans une pareille impasse !

Pratiquée en milieu hospitalier, alors qu’ on a recommandé au personnel de souscrire aux croyances du malade et de propager l’erreur, même vis-à-vis des autres malades de discrétion peu sûre, ces opérations créent un terrain favorable à l’éclosion d'idées identiques ou similaires.

Toutes les malades interrogées par nous dans une salle où l’on soignait une zoopathe par ce procédé étaient persuadées de l'existence de l'animal dans le corps de l’intéressée et s’'épouvantaient à l’idée que pareil désagrément pourrait bien un jour les atteindre. La croyance dépassait l'hôpital et l'émotion gagnait le quartier.

On ne doit pas oublier que les zoopathes sont des persécutés, non pas des persécutés au sens habituel du mot,

mais des persécutés qui auraient en eux la cause de leur persécution.

On peut établir entre ces persécutés et les persécutés ordinaires la distinction que Baillarger établissait entre les persécutés ordinaires et les persécutés démoniaques : « Le malade atteint du délire de persécution, disait-il, attribue toutes ses douleurs aux maléfices de ses ennemis, mais ses ennemis sont plus ou moins éloignés de lui. Pour expliquer leur action à distance, il est forcé de recourir aux plus étranges explications et faire intervenir l’électricité, le magnétisme, etc. Il en est autrement du démonomaniaque. Ici l’ennemi est dans le corps même du malade et rien de plus simple que l’explication des douleurs qu'il éprouve, c'est le démon qui le brûle, le déchire avec ses griffes. Ve là une tension continuelle de l'esprit sur les sensations internes et la production du délire hypochondriaque ».

Ces possédés zoopathes se rencontrent avec les persécutés sur le terrain des troubles psycho-moteurs, ils rentrent dans la variété psycho-motrice des persécutés décrite par M. Séglas par opposition aux persécutés sensoriels et aux persécutés raisonnants.

Nous nous trouvons donc en présence de persécutés d’un genre spécial, de persécutés de la variété motrice bien différente de la variété sensorielle. Et dans la variété motrice elle-même, ces persécutés constituent une classe particulière par le caractère des symptômes qui concourent à former l’idée de la possession.

Chez les persécutés-possédés démoniaques en effet, les hallucinations motrices « sont très accentuées, incessam-

ment répétées et presque continuelles, elles constituent le symptôme le plus saillant du tableau clinique et dirigent absolument la scène pathologique » {1}. Ce sont des hallucinations verbales motrices, des hallucinations motrices communes « sensations de déplacement d’une partie du corps ou du corps entier,de certains mouvements qu'ils se sentent poussés à accomplir comme malgré eux ou qu'ils croient exécuter alors qu’en réalité ils restent immobiles ». Parfois même, ces symptômes s’accentuent au point de devenir de véritables impulsions, motrices ou même verbales. Inversement se produisent des phénomènes d’arrêt ou d'inhibition identiques de nature aux précédents et portant sur les mouvements du corps ou sur les actes intellectuels. Les troubles de la sensibilité générale soxt ici très accusés et se présentent sous la forme de sensations de pesanteur, de légèreté, de vide, de grossissement ou de rapetissement avec un caractère de constance très accentué. Les hallucinations visuelles sont parfois nombreuses et répétées. Ces différents symptômes correspondent à un état de désagrégation psychique plus ou moins marquée, souvent même à un véritable dédoublement de la personnalité,

Or, ce phénomène, si accentué chez les persécutés-possédés ordinaires ne se rencontre pas chez les zoopathes, Sans doute les hallucinations motrices des démonopathes par exemple, s'adressent comme celles des zoopathes au : sens cœnesthésique, fondement de la personnalité, maïs ce - sont des hallucinations motrices d’une espèce toute parti,

(1) Sécras, Leçons cliniques sur les maladies mentales,

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culière, rapportées aux mouvements des viscères et non aux mouvements des membres. Ces hallucinations cœnesthésiques ne s’accompagnant pas de phénomènes d’automatisme, de phénomènes d’arrêt, d'aucune hallucination visuelle ni verbale motrice, et de rares hallucinations auditives, n’entravent pas l'individu dans ses manifestations. . intellectuelles et n'arrivent pas à produire un véritable dédoublement de la personnalité. ®

Nos malades sont donc nettement des sortes de persécutés et la maladie poursuit une marche chronique avec parfois des exacerbations momentanées, mais les zoopathes son£ toujours des malades incurables.

Un point des plus importants à signaler est que ces persécutés ne demandent qu’à devenir des persécuteurs pour peu qu’on les y aide. Ils rentrent donc dans la catégorie des aliénés qui ne sont pas internés et que souvent on ne peut interner, de ces gens que l’on coudoie dans la rue chaque jour, dont l’aliénation manifeste reste ignorée de leurs proches et du voisinage jusqu’au moment où le meurtre d’un passant inoffensif ou une tentative de suicide fait entrer l'affection dans sa phase médico-légale.

Persécuteur déjà, le zoopathe qui, à chaque consultation, supplie le chirurgien de l’opérer, l'attend devant son domicile etl’obsède de ses supplications. Nous rappellerons que la malade de l'observation HI importuna pendant plusieurs mois M. le P' Poirier avant d’être dirigée vers le service de notre Maitre.

- Persécuteur, l’épéré qui accuse un médecin de n'avoir pas su retirer la bête parasite ou d’être assez paresseux pour ne pas avoir recherché les petits qui l'accompa-

gnaient, d’être assez peu instruit pour n'avoir pas diagnostiqué la présence de plusieurs variétés animales,

Il est bien rare d’ailleurs que le malade n’apprenne pas à un moment quelconque le «tour qu’on lui a joué, »

Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que bien des chirurgiens avertis qui n’enlèveraient pas un tes: ticule à certains hypochondriaques n'hésitent pas à suivre les indications de malades aussi dangereux et à les opérer.

Nous trouvons dans un fait-divers de la grande presse (1) un exemple typique de ces persécutions :

« Il y a six ans, M. le docteur Charles Levassort, chirurgien du dispensaire Emile Loubet, alors chirurgien de l'hôpital International, recevait la visite d’une jeune femme, Mme X..., qui prétendait souffrir de cruelles douleurs d'estomac et d’intestins. Elle demandait qu’on lui fit l'opération de la laparotomie.

« — J'ai un crabe dans le ventre, disait-elle devant les docteurs et les internes, qui avaient grand’peine à retenir un sourire. Ses pinces me tordent les intestins etje souffre horriblement. Il faut me l’extirper.

« Le docteur Levassort, comprit qu’il se trouvait en présence d’une névropathe. Il renvoya la dame; mais chaque jour celle-ci se présentait exigeant l'opération, menaçant presque... | | FOUA

« Le chirurgien consulta, plusieurs de ses confrères, le docteur Bérillon entre autres. Tous furent d'avis qu'il fallait simuler une opération et laisser croire à la malade

qu’on lui avait retiré un crabe de l'abdomen.

© (1) Petit Parisien, 25 mai 1906.

« La jeune femme fut endormie, on lui pratiqua une légère incision au ventre, on fittrois points de suture, puis on réveilla la patiente. |

Elle demanda aussitôt à voir son « ex-locataire ». M. le docteur Levassort voulut gagner du temps pour préparer un sujet.

«— Dans huit jours, lorsque vous serez à l’abri des émotions, on vous le montrera, dit-il.

« — Mais c’est bien un crabe, n'est-ce pas ?

« — Chut!... plus tard, plus tard.

Dans la salle, les hospitalisés, qui savaient la vérité, ricanaient, lorsque Mme X..., avec la fierté qu'éprouvent certaines personnes de leur maladie, retraçait ses souffrances passées.

« Un beau jour, une infirmière agacée parle récit, sans cesse renouvelé de Mme X..., lui répondit:

et On a retiré la bête, mais pas les petits!...

« Le lendemain, l’opérée retombait malade et sa marotte la reprenait. Ses compagnes lui apprirent alors qu’on l'avait trompée. Furieuse, elle alla trouver le docteur Levassort chez lui et lui tira deux coups de revolver, qui ne l’atteignirent heureusement point.

« Arrêtée, Mme X..., promit de ne pas recommencer. Mais plusieurs fois encore elle vint faire du scandale devant la maison du chirurgien.

« Sept mois plus tard, la malheureuse échouaït dans un hôpital parisien. Bientôt, elle y fut prise de crises de folie et dut être internée dans un asile d’aliénés, -où elle se ‘trouve encore ».

Nous savons aussi par expérience personnelle en quelles

invectives se répandit la malade de l'observation III contre notre Maitre, M. le docteur Dupré, lorsque des expériences définitives furent instituées pour juger le système, s’il en était encore besoin.

On avait simplement simulé l’extirpation d’un serpent par le vagin.

Donc danger pour le médecin, danger aussi pour l’entourage du malade qui est accusé par lui d’avoir jeté vo- lontairement des œufs dé serpents, de grenouille dans sa boisson, ou qui se trouve mêlé au délire de la façon la plus inattendue.

Le cas rapporté par /e Droit du 7 juillet 1846, est un exemple de persécution aboutissant aux voies de fait:

UNE 1DÉE KiXE. — UN MONOMANE. — «En 1815 Plaquet, faisait la moisson avec un nommé Bertrand.

Un beau matin ils mangeaient ensemble lorsque Plaquet se lève ; il est frappé d’une idée. Bertrand a jeté quelque chose dans sa soupe, et ce quelque chose s’est transformé en un moucheron. Ce moucheron lui est entré dans l'œil, a pénétré dans son corps et s’est transformé en une couleuvre. Plaquet a la conviction qu’un jour il s'est ouvert le ventre avec un couteau, et qu'alorsil à vu le reptile: Il a la peau grise, les yeux rouges. Il y à trente ans que cette idée s’est emparée de lui; il y a trente ans qu'il souffre. Il croit que Bertrand seul aurait le pouvoir de le désensorceler. Il le poursuit, ille supplie, il lemenace, mais il ne peut rien en obtenir.

Que fait alors Plaquet?

Aidé d’un nommé Planchette, il attire dans les champs le prétendu sorcier, lui présente un couteau, et lui enjoint

de lui ouvrir le ventre et d’en retirer la couleuvre. Refus de la part de l’un, supplication de la part de l’autre. Enfin cette scène étrange se termine par des violences qui, le 3 juillet dernier, amenaient Plaquet et son complice devant la Cour d'Assises de Laon. Condamnation des deux accusés à plusieurs mois de prison. »

Danger encore pour le malade lui-même dont les réactions peuvent aboutir à l’auto-mutilation ou au suicide. Il existe en effet des modalités variées de possédés, des malades dont les souffrances sont légères et qui oublient par instants leur délire et d’autres dont la vie n’est qu'un atroce tourment.

L'observation XVIII due à Esquirol, concerne un cas d’auto-mutilation par une possédée-zoopathe : incision du cuir chevelu.

Les journaux furent remplis, il y a quelques années, de l’histoire de ce paysan des environs de Dijon qui croyait recéler, un furet dans son abdomen. Après avoir obsédé pendant un temps assez long le maire de son village pour que celui-ci voulüt bien le débarrasser de l’encombrant animal, il finit par s'ouvrir le ventre et mourut ainsi de péritonite suraiguë,. j

Les possédés-zoopathes peuvent devenir des Rae dangereux au premier chef; sans doute tous n’évoluent pas fatalement vers la persécution, l’auto-mutilation ou le suicide, mais tous ont une tendance à suivre cette évolution pour peu qu’on les y pousse en employant des moyens thérapeutiques aussi peu appropriés qu’une opération fictive,

Au point de vue médico-légal, lexamen mental de tout

LAADT EE

inculpé trahissant quelque idée de possession animale, s'impose comme une nécessité de l'instruction.

Nous nous proposions de terminer notre travail lorsque

Ja presse quotidienne s’est chargée bénévolement:.d'en confirmer certains points.

Elle l’a fait d’une facon regrettable et apte à porter le plus grand préjudice à la malade, objet de cette publicité inattendue. Il s’agit du sujet de notre observation V.

Un reporter pénètre dans le service de M. le Dr Richelot et mettant à profit l'absence de l'éminent chirurgien

parvient à recueillir certains renseignements dont il va

faire l'usage le plus malheureux. Le lendemain les journaux

sont pleins de «La légende du lézard » et sous ce titre € UNE CURE DE PSYCHOTHÉRAPIE (1) la démonstration nous est fournie de la force de diffusion dans le public de la croyance absurde à la possession animale :

« Un lézard, fütil exotique et suffisamment ee n'est point, par soi-même, un objet rare. Tel de ces sauriens, pourtant, que l’on put contempler l’autre soir dans une crémerie du Faubourg-Montmartre, excitait au plus haut point la curiosité des gens du voisinage. Leur foule pressée ne cessait pas d’aflluer en la boutique étroite. Et chacun, après s'être penché sur le panier où lanimal étalait sur quelques linges son abdomen flasque, ses pattes torses et sa queue épineuse, échangeait, en cédant la place, les plus admiratifs commentaires. :

C'est que ce lézard n’est point un lézard comme tous les lézards. Une légende s'attache à sa personne : . .

£ à rec ° , . , . . , . . , . -e- e

(1) Le Matin, 23 mai 1906,

C’est une cure curieuse de psychothérapie. Car M?° X. est maintenant guérie (sic). Par un retour naturel des choses, elle s’est prise d’une affection profonde pour le lézard, innocent instrument d'une mystification scientifique. Et, ignorant de sa gloire usurpée, entouré de l'admiration des badauds que rien ne détrompera, ce reptile, dorloté et choyé par sa maitresse, s'en va dans les riantes campagnes normandes couler ses heureux jours. »

La presse donne alors avec ensemble :

L'Émor pes Hazes (1)

Un bruit étrange se répandait, hier, dans le quartier des Halles. On y racontait qu’une cultivatrice, habitant le département de l'Eure, et qui souffrait depuis près de quarante ans d’une maladie d'estomac, était venue se faire traiter à Paris et que, en, l’opérant, à l’hôpital Cochin, on avait découvert dans son corps une bête énorme!

« Cet animal fantastique était, d’après ces racontars, long de trente centimètres et large comme la main d'un homme, Il avait la tête etle corps de la. salamandre des marais, une queue, analogue à celle des crocodiles et couverte de rugosités très aiguës : enfin, quatre pattes, garnies d'ongles acérés. e

« C'était rue Borda, chez un crémier, M. M., riche parent de la patiente, qu’on pouvait, disait-on, voir cette étrange bête. Et elle vivait encore !

VoILA LE PHÉNOMÈNE!

« Bien que sceptique, nous nous sommes rendu à cette

(1) Le Petit Parisien, 24 mai 1906,

adresse, Comme nous arrivions dans l’arrière-boutique plusieurs personnes se pressaient autour d’un panier noir, dans lequel, installé sur une serviette, se prélassait l'animal dont on nous avait parlé.

« Le «phénomène » était bien tel qu’on venait de nous

le décrire. Etil vivait, en effet. Les commerçants l'avaient. placé au-dessus d'un poêle afin qu’il n’eût pas froid... Æ « — Songez-donc, nous disent-ils, il était habitué à une telle température, dans le corps de notre parente! S'il allait mourir ! Malheureusement il dépérit. Depuis qu'on Va « dépaysé » il s’est amaigri. Sa peau, si lisse, s’est plissée. Pourtant, nous faisons tout ce que nous pouvons pour le conserver. Nous le nourrissons avec du lait tiède et sucré... Demain, nous lui donnerons de la viande hachée.

« Et les crémiers de nous donner sur les souffrances endurées par leur parente, les détails les plus circonstanciés.

« Tout autour ce sont des exclamations sans fin. Chacun s’extasie et s'étonne qu'un être humain ait pu, sans encombre héberger dans son estomac un animal de cette taille, »

« Bien plus M. le D" Richelot déplorant l'indiscrétion d’un journaliste (1) put s'exprimer ainsi :

« Songez qu’à Cochin, fout le monde croyait que je lui avais sorti le lézard du ventre.

« Le directeur de l'hôpital, lui-même, le croyait; des médecins de mes amis sont venus me voir, pour me

demander si vraiment j'avais sorti du ventre d’une malade,

un lézard vivant. »

(1) Le Journal, 24 mai, 1906.

Les articles écrits sur ce sujet avaient donc diffusé dans le public l'idée que la possession était réelle; ils onten tout état de choses appelé sur leurs malaises l’attention d’un grand nombre de débiles à tendances hypochondriaques et l’on peut s'attendre à voir survenir sous peu plusieurs cas de possession analogues, |

Nous retrouvons chez cette malade la crainte, d’avoir, gardé après l'opération quelque animal dans le ventre.

« En nous accompagnant, l'infirmière nous conte une dernière anecdote (1). |

:« Quand l'opération fut terminée, nous dit-elle, la patiente exprima une dernière crainte, L'on m'a certifié, me déclara-t-elle, que ces animaux se reproduisaient. Le docteur a-t-il bien au moins visité tous les replis de mon estomac ? ; Le =

— Rassurez-vous, lui répondis-je! Il n’y a rien à craindre. C'était un mâle! » |

La réponse de Cloquet avait servi encore une fois!

Mais le résultat de l'expérience était bien tel qu'on pou- vait le prévoir puisque la malade dit textuellement:

« Je sens de temps en temps au creux de l'estomac de petits battements, pourvu qu’il n’y en ait pas d’autres! (2)»

L'amélioration ressentie n’était donc que passagère, ce que constatait M. le D' Voisin dans un récent interview (8) | Se

«Je n’ai pas examiné la « femme au lézard », mais d’après ce que j'ai entendu dire, elle croirait à l'existence d’autres : sauriens dans son estomac. Elle dit notamment qu'un des

(1) Petit Parisien, 24 mai 1906.

1) (2) La Patrie, 24 mai 1906.

(3) La Presse, 26 mai 1906.

médecins consultés par elle flattant sa monomanie, lui aurait assuré la présence de lézards « de plusieurs catégories ». Malgré la précaution prise par le chirurgien de lui dire que c'était impossible, attendu que son locataire incommodant était un mâle, elle dit qu’elle sent encore dans l'abdomen de petites secousses qui se déplacent pour gagner l'estomac. »

Et maintenant à défaut de la malade peut-être encore ignorante de sa popularité, l'entourage nous donne un exemple du mode de réaction que détermine la révélation de l’innocente supercherie (1) :

« Mais la désillusion est venue; M"° M.., (la parente de la malade) a appris comme tout le monde, l'identité du lézard qu’on acheta quatre francs boulevard Saint-Michel. Hier, devant nous, elle exhalait en termes vifs son mécontentement.

-— Comment n’aurais-je pas cru ? Le lendemain de l’opération, j'allai voir la malade. Mais je ne croyais point à à la fable du lézard. Cependant, lorsqu'on me montra l’animal, un doute me vint, Je vis M"° L. alitée, on me conta l'opération. Puis, dans un coin, j'interrogeais encore l'infirmière. Je lui demandai si elle avait déjà vu des opérations semblables, si des bêtes si horribles avaient été extraites dans d’autres cas.

« Elle me dit :

« — Mais oui, tout dernièrement encore.

« EL, sans rire, elle me détailla de façon précise les

diverses phases de l’opération.

(1) Le Matin, 26 mai 1906,

A ee

Un jour aprés, des amis qui alkrent à l’hôpital rap-: portèrent le lézard, et je lexposai dans la vitrine de mon magasin. Pendant deux jours, plus de deux mille personnes défilèrent pour le voir. Il fallait conter toute l’histoiré. Les commères, les gens du quartier ne s’en lassaient point.

Par les journaux, nous apprimes la vérité. Depuis. nous sommes la fable du quartier. Tout le monde avait cru à cette fantastique histoire, mais cela n’émpéche pas qu'on se gausse de notre crédulité ».

Avec quelque colère, à l’idée d’être la risée du quartier, M'° M. ajoute :

— Se peut-ils que de savants docteurs se prêtent à de pareilles histoires à dormir debout. Et quand cette malheureuse saura qu’on ne lui a rien extrait que deviendrat-elle? Ah! si seulement je voyais M. Richelot, je lui dirais bien qu’on ne se moque pas ainsi de la crédulité des pauvres gens! »

L'entourage même se refuse à comprendre les note qui ont poussé le chirurgien à tenter l'opération fictive. C'était un point qu'il fallait noter.

Gette constatation nous éclaire sur l'état d'esprit de bien des malades après la révélation de la vérité!

Nous retiendrons de cette aventure l'extrême difficulté que l’on rencontre à maintenir le secret absolu et nous trouverions dans ce fait s’il en était besoin une raison de plus pour ne pas tenter de ces opérations fictives, dangereuses parfois, inutiles toujours. |

Peut-être certains malades seront-ils améliorés par les soins donnés à l’affection causale (entérite muco-mem-

braneuse, par exemple), c’est là la seule thérapeutique que l'on soit en droit de tenter.

L'évolution de ces délires est donc toujours la même et peut se schématiser ainsi : Due

Un débile, généralement. originaire de là campagne, souffre depuis-un: temps plus ou moins long de troubles vagues qu'il n’interprète peu. C’est la période d’incubation.

Un souvenir, une lecture même systématisent brusquement les vagues sensations ressenties en un délire de possession animale. Telle est la période de début.

La systématisation progresse et s'enrichit de nouveaux symptômes : toutes les sensations perçues par le malade sont rapportées à la présence d’un animal à l’intérieur de son corps. C’est la période d'état.

Après avoir épuisé tous les traiteraents médicamenteux, obsédé les médecins de ses objurgations, le possédé: entre dans la phase chirurgicale de Paffection et sollicite l’opération libératrice.

Immédiatement ou quelques jours après, les troubles se reproduisent identiques à ceux précédemment éprouvés : certains de ces aliénés dont les souffrances sont supportables, ne présentent pas alors de réaction particulière, mais d’autres dont les tourments sont atroces deviennent: persécuteurs où sé livrent à l’auto-mutilation.

Nous insistons donc sur cette évolution inexorable des délires de zoopathie interne vers la chronicité.

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De tout ce qui précède se dégage pour nous la notion

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