Les Della Robbia
Les belles céramiques émaillées qui ornent les murs des églises de Florence et de tant de monuments de
Toscane ont popularisé le nom des Della Robbia. La gloire de leur atelier, si longtemps fécond, reste familière à toute l'Italie; et quel voyageur n'aime évoquer en leurs médaillons blancs et bleus les enfants à demi prisonniers de leurs langes dont Andrea della Robbia a décoré la façade de l'Hôpital des Innocents, à Florence ?
Mais le grand public mêle généralement dans une même louange Luca della Robbia, le chef de la famille, Andrea, son neveu, Giovanni, fils d'Andrea. Or, êes trois artistes sont en réalité trois personnalités très distinctes. Luca della Robbia, de quatorze années seulement plus jeune que Donatello, appartient à l’âge d’or de la sculpture italienne et son génie y brille au premier rang. Andrea, né en 1435 et mort en 1525, vécut sa longue vie dans le temps où les sculpteurs toscans déployèrent le plus de virtuosité, et nul de ses contemporains n'a surpassé son adresse : mais il n’a pas sculpté le marbre, ou à peine, et
il a peu recherché l'originalité. Si raffiné qu'il soit, il
demeure donc très inférieur à son oncle. Enfin son fils Giovanni, décorateur savant, a copié habilement en terrecuite émaillée beaucoup d'œuvres excellentes de son temps, mais n'a rien inventé : comparé à son père, ou surtout à son grand-oncle, il n’est qu’un praticien bien doué. Aussi, en tentant d’esquisser ici les portraits des trois meilleurs arlistes de cette famille, c’est à Luca surtout que nous nous attacherons. Notons, du reste, que la vie d’Andrea et celle de Giovanni se prolongèrent assez avant dans le xvr° siècle : Andrea ne mourut qu'en 1525 et Giovanni, né en 1469, lui survécut peu de temps; ils ont donc connu Michel-Ange, et Raphaël disparut avant eux. Luca della Robbia, au contraire, florissait au printemps même du quattrocento, à l'époque où les artistes florentins, très nombreux, développaient chacun leur génie propre avec une netteté, une originalité et une puissance qui se retrouvèrent plus rarement aux approches du xvi siècle. Si on le comparé aux plus fameux statuaires de son temps, — Donatello, Lorenzo Ghiberti, Jacopo della Quercia, — lindividualité de Luca s'affirme non pas par l’étrangeté de ses créations n1 par l’'emphase du sentiment, mais seulement par l'extrême pureté de tout ce qu'il a imaginé et par la brülante ferveur de sa foi. Sans doute, il est populaire pour avoir le premier revêtu ses terres-cuites d’'émail blanc et bleu: mais son génie de céramiste le cède à son génie d'artiste. Nous l’aimons avant tout pour la pureté et l’intensité de sa sensibilité religieuse en même temps que pour
la perfection délicate de son style : il parle à notre cœur
même, mais 11 parle d’une voix insinuante et douce. C’est un poète de la vie intérieure, et nul ne fut plus grand avec plus de simplicité. Aussi souhaitons-nous que pour cette vertu, rare chez les artistes, Luca della Robhia devienne très spécialement cher au public français : notre race a toujours goûté une certaine concision fine et un lyrisme naturel que Luca della Robbia a possédés au suprême degré. C’est pourquoi cette floraison parfaite de l’art toscan du xv° siècle, comparable d’ailleurs à certaines perfections émouvantes etcharmantesde notre artgothique, devrait faire partie tout entière des amitiés françaises.
Luca DELLA RogBra (1399-1482).
En 1427, le vieux Florentin Simone diMarco della Robbia, alors octogénaire, dans la déclaration: de ses biens que lui demandait le fise, dénombra les membres de sa famille vivant sous le même toit que lui: sa femme Margherita, de dix-neuf ans moins âgée que lui, avait alors soixantecinq ans; son fils aîné Marco, àgé de quarante-deux ans, et de qui devait naître huit ans plus tard Andrea della Robbia, restait encore célibataire; ser Giovanni, son second fils, qui n'avait que trente-trois ans, était notaire et chancelier de la Seigneurie de Florence, il venait de se marier, mais il devait mourir jeune, deux années plus
tard ; enfin le dernier fils de Simone — son quatrième
enfant — âgé de vingt-sept années, se nommait Luca. Luca, sans doute, jouissait de moins de considération que son frère « ser Giovanni », le notaire: pourtant Luca di Simone della Robbia, élève de quelque orfèvre florentin, voyait déjà grandir sa réputation de sculpteur : c’est par lui que sa famille a conquis une gloire immortelle.
On imagine mieux à travers ces vieux documents qu'en hsant la brève biographie de Vasari (où fourmillent les erreurs) dans quel milieu patriarcal naquit Luca della Robbia. Sa vie, son œuvre, son testament qui est parvenu jusqu’à nous, nous apprennent que cette forte et paisible unton familiale ne se détruisit jamais. Luca della Robbia ne se maria pas, mais 1l éleva les enfants de son frère Marco. Né au cœur de Florence, dans une maison de la via S. Egidio, il acheta en 1446 en commun avec son frère: Marc une maison de la wa Guelfa, et il y vécut, après la mort de son frère, avec ses neveux Andrea et Simone. C'est tout ce que nous savons de son histoire, en dehors de l’histoire de ses sculptures: tant de chefs-d’œuvre, chargés d'émotion et de pensée, ont été conçus au sein de la vie de famille la plus tranquille, la plus laborieuse, la plus unie, dans un milieu qu'animait du reste une piété très vive.
De cette piété, nous possédons de nombreux témoionages. Les œuvres de Luca et d’Andrea sont toutes d'inspiration chrétienne; en outre, le testament de Luca est écrit avec la piété la plus émue et la plus sincère; deux fils d'Andrea se firent dominicains, et un fils de Simone
entra au Mont-Cassin : nés sous le toit de Luca, leur voca-
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ton nous permet d'imaginer quelle atmosphère morale ils avaient respirée, dès l'enfance. Enfin, si ses petits-neveux devaient entrer dans l'ordre de saint Dominique et dans celui de saint Benoît, Luca semble avoir été plutôt attiré vers la poésie franciscaine.
Ce n'est pas seulement par son œuvre qu'on devine la tendresse de Luca pour le saint d'Assise. En effet, la Bibliothèque Nationale de Paris possède un précieux manuscrit des Cantiques de Jacopone da Todi où on lit trois fois, sur la garde, et sur les deux dernières pages, cette inscription : « Questo libro è di Luca di Simone della Robbia. » Ce volume des œuvres lyriques et passionnées du plus grand poète franciseain a donc appartenu à l’admirable sculpteur; c'est la trace de ses doigts que nous retrouvons de page en page, plus visible à certains passages particulièrement exaltés et fervents :
Povertale ennamorala, grand'è la tua signoria! (1)
ou encore à la page 123, qui contient les touchantes lhitanies de lamour divin, écrites ou improvisées par le bienheureux moine «qui mourut d'amour pour le Christ
et dont le cœur trop gonflé d'amour éclata! »
Amor, amore, tanto preso m'ai, Amor, amor, famme en te transire, Amor, dolce languire,
Amor mio desioso,
Amor mio delectloso,
Annegamm en amore (2).
{1} « Pauvreté bien aimée, vaste est ton domaine ».
(2) « Amour, amour, tu m'as pris si bien, — Amour, amour, fais-moi passer jusqu'en toi, — Amour, douce langueur, — Amour, tout mon désir, — Amour, mon délice, — Noie-moi tout entier dans l'amour. »
Qu'on se rappelle la vie de folie mystique de ce poète que Giotto a connu sans doute, et dont onvoit dans la cathédrale de Prato un portrait effrayant, — long corps décharné, avec un visage d'enfant aux yeux fiévreux et brülés, — et que d'autre part on imagine combien devait être restreinte au xv° siècle la bibliothèque d’un seulpteur florentin, et l’on comprendra alors quelle importance prend, pour qui veut reconstituer les sources d'inspiration de Luca della Robbia, ce manuscrit, lu, relu, et jauni de taches d'argile. Tous les’ artistes du quattrocento ont sculpté ou peint des madones : et pourtant combien, dans le nombre, étaient plus attirés vers le paganisme ou vers l'étude des passions profanes que vers une religion dont ils voyaient de près les petitesses! Mais plus qu'aucun maître de la Renaissance (fra Angelico mis à part), Luca della Robbia resta attaché d'esprit et de cœur à la foi chrétienne. En 1435, 1l s'agrégea à la célèbre confrérie de la Miséricorde. Dans son œuvre, en dehors de quelques motifs purement décoratifs, nous ne trouverions rien quine füt d'inspiration religieuse: si contenu, si paisible que paraisse son art, une flamme intérieure y brûle, prise toute au foyer chréüen. Ce maître pur et réfléchi, si éloigné de l’éloquence heurtée et passionnée de Donatello, serait pourtant mal compris si l'on ne discernait pas, sous son calme, une tendresse mystique et une ardeur de foi presque uniques dans son siècle. Par là, il se rattache plus au moyen âge finissant qu'à la Renaissance qui commence avec tant d'éclat.
Ce grand artiste, dont toute l'existence fut partagée entre
inari.
Clichés Al