GIOVANNI DELLA ROBBIA
Dans une histoire détaillée de la céramique, Giovanni oceuperait une place importante. Mais dans cette collection consacrée aux grands artistes, nous n'avons pas à nous étendre sur ce travailleur actif qui manqua tout à fait de personnalité. Sans doute Giovanni della Robbia resta-t-il un sculpteur, quand ses frères retombaient au rang des praticiens. Mais, à part ses qualités de décorateur, quel talent possède-t-il qui doive l’élever au-dessus d'un Benedetto Buglioni (1461-1521), cet élève adroit d'Andrea della Robbia ? Un Guido Mazzoni, par exemple, ce sculpteur de Modène qui appartient au même temps et dont les grandes terres-cuites ont plus de naturalisme que de beauté, occupe dans l’histoire de l’art une place plus considérable que Giovanni della Robbia.
Il nous suffira donc de noter que la pratique la plus constante de Giovanni fut de copier dans ses hauts-reliefs de terre-cuite émaillée soit des motifs créés par son père, soit des monuments, des groupes, ou même des tableaux et des fresques de ses contemporains de Toscane ou d'Ombrie, — Desiderio da Settignano, Antonio Rossellino, Verrocchio. Botticelli, Ghirlandajo. Luca Signorellh, le Pé-
rugin et le Pinturicchio, Raphaël, etc. Ces pastiches ou ces
copies sont du reste exécutés avec plus de facilité que de conscience.
Toutefois, dans cette foule d'ouvrages où linvention fait défaut et qui sentent la fabrication industrielle, deux monuments méritent d'être cilés pour une certaine nouveauté décorative qui les rend intéressants : ce sont précisément la première et la dernière des œuvres de cet artiste trop fécond, — le LZavabo de la sacristie de Sainte- Marie-Nouvelle (1497) et la frise de l’hospice du Ceppo, à Pistoie, figurant les Œuvres de Miséricorde (1520-1527). Le Lavabo de Sainte-Marie-Nouvelle rappelle Fordonnance habituelle des grands retables d’Andrea della Robbia, | et la Vierge du fronton, l’entablement, les pilastres en sont même littéralement copiés. Mais Giovanni y a ajouté ces lourdes guirlandes de fruits portées par des putti, qu'il a imitées de Desiderio da Settignano, les carreaux de faïence qu'il a placés derrière la vasque de marbre et ce tympan où il à peint un beau paysage. On se souvient que Vasari — probablement à tort — fait honneur à Luca della Robbia 1e l'invention des grandes peintures à plat sur faïence émaillée; la peinture qui orne le tympan du Lavabo (si curieuse, puisque outre sa valeur décorative elle constitue l’un des tout premiers paysages de l'histoire de la peinture) nous prouve que la technique et l’usage de cette peinture sur émail étaient familiers à Giovanni, quinze ans après la mort de son grand-onele. Le - Dans les Œuvres de miséricorde de lhospice du Ceppo, que Giovanni n’a pu terminer (la Distribution des boissons
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fut exécutée en 1585 par Filippo Paladini), on retrouve bien de nombreuses figures copiées de peintures ou de bas-reliefs célèbres, mais elles se dissimulent dans un ensemble adroitement composé, et, en outre, l'accent dramatique de l’œuvre, le réalisme qui sy répand librement, la riche polychromie en font la création la plus originale de Giovanni. Les morceaux les plus familiers sont les meilleurs ; les pauvres en haillons, les moines qui les soignent, leur lavent les pieds, leur donnent à manger, hospitalisent les voyageurs et ensevelissent les morts sontrendus avec une justesse, une bonhomie, une vie rares dans l’art de cette époque. Mais en introduisant dans ces scènes réalistes des figures copiées de Verrocchio, de Botticelli, de fra Bartolomeo (notamment dans la seène de la distribution des vêtements) Giovanni della Robbia a re-
froidi et altéré ces compositions qu'il croyait ainsi embellir.
Si cette frise reste l’une des œuvres les plus amusantes et les plus décoratives de l'atelier des Della Robbia, est-il nécessaire de montrer à quelle distance il faut la placer de toutes les créations de Luca ? C’est que, si Giovanni se montra un décorateur ingénieux, Luca, lui, compte parmi ces poètes religieux qui ont proposé aux hommes un miraculeux idéal. Aussi, à la fin de cette étude,.est-ce vers lui que notre pensée revient d'elle-même. Sans effort apparent, en des lignes sobres et flexibles, en des formes dont la grâce n'est prise qu'à la nature, il a créé quelques-unes
des figures qui remuent le plus profondément, et d’un
trouble mystérieux, ceux qui savent regarder les chéfs: d'œuvre avec un respect recueilli. Il est des très rarés artistes qui ont possédé le sens du divin. Dans un siècle où l’art, ramené peu à peu vers limitation de l'antique, s’éloignait lentement, ou par des chemins détournés, du sentiment chrétien, Luca, indifférent à ce renouveau d'idées que l’humanisme faisait éclore à Florence, s’enfermait dans un songetout réchauffé de mysticité tendre. En cette solitude de pensée, défendu même contre les influences du dehors par cette forme d'art nouvelle où 1l se spécialisait, il produisait des œuvres parfaites qui, malgré leur simplicité d'apparence, demeureront parmi les plus personnelles de l’histoire. De même que quelques-uns de nos écrivains classiques, dans une forme sévère, dépouillée et plus nette qu'éclatante, nous ont dépeint ou suggéré les plus violentes des passions humaines, de même Luca della Robbia, däns un style traditionnel, mesuré et limpide, a su évoquer à nos yeux des images pensives ou souffrantes, qui sont à la fois de la terre et du ciel. L’humain et le divin com- munient ainsi dans son œuvre ; et cependant, cette œuvre garde des dehors naturels et paisibles, parce qu’elle :est
secrète comme l'amour.