AU ROY CHARLES VI
Eructavit cormeum verbum boniun; dico ego opéra mea Régi, Très hault et très puissant prince et mon clroiturier seigneur naturel, de par cellui par qui tous Roys régnent, gloire, honneur, victoire et loenge vous soit toujours donnée et ottroiée en ce présent sièclecy, et aprèz la fin en la vie pardurable , aussy à toute vostre noble génération et à tous autres de vostre noble sang. Amen.
Je le mendre de vos familliers ' et serviteurs.
' Ce nom étoit particulièrement en usage dans la maison du
ay maintesfois eu, ou temps passé, grant déduit, grant soûlas et grant plaisir de vous présenter et donner quelcjue jouel et don , ou vous faire quelque autre service qui fust et peust valoir pour le salut de vostre aine, et la bonne santé et prospérité de vostre personne; combien que ce n’est mie à faire à gens de si petit entendement ne de si bas estât comme je suis , de faire don , présent ne service qui peust et deust souffire à si hault prince comme vous estes.
Mais toutesvoies vostre humaine familiarité, bénignité et doulceur royal, m’a tousjours enhardi et enhardist encore plus de présent et fine ferveur de dilection et amour qui m’y constraint aussy, comme ccllui qui tenus y est plus que je ne sauroie dire (car on dit communément que amour ne regarde point où elle se loge, et habite soit en hault lieu ou en bas lieu) de vous présenter un don tel qu’il est dedens ce présent livre-cy enfermé et enclos, qui n’est or ne argent, drap de soie, pierre précieuse, comme ruby, topase, esmeraude ou saphir, ne telles autres maniérés de précieusetez et richesces mondaines, car aussy ne les sauroie-je où prendre; mais que bien tant ose dire devant tous clers et bons entendeurs , à la loenge de Dieu, et non pas de mes mérites et science, que toutes ces richesces-cy et vanitéz mondaines ne«sont * néant
duc d’Anjou, roi de Naples et de Sicile, oncle de Charles A^I. On expédioit des lettres de familiarité à tous ceux que l’on engageoit dans le service de la maison de ce prince, suivant la coutume d’Italie.
' Le mol (jue paroît omis dans le manuscrit.
6 LES DEMANDES DU ROI CHARLES VI, au rcgart de ce qui cy dedens est escrlpt, ne que ce seroit d’une petite chandelle alumée au regart de la clarté du soleil : si plaise à l’excellence de vostre majesté royal de le recevoir et prendre en gré tel qu’il est , et le visiter et estudier de fois à autre , à la loenge de Dieu et salut de vostre ame , redondant au bon estât et gouvernement de vous et vostre royaume. Car, comme dit Sénèques : Ociiun sine litteris mors est hominis ; « Oysiveté sans lettre est la mort de homme. »
Mais pource, comme dist le Décret, en la septiesme question de la xxvj® cause, où il y a escript : Quitquid agimus, dehemus in nomine Doinini incipere, qui est «à dire « Que quelque chose que nous façons, nous le devons commencier ou nom de Dieu », il m’est besoing et neccessité de dire et user de la parole que ce bon et notable acteur , cellui qui fîst et composa le livre de Doctrinal ' que les petis enfans gramariens apren-
' Giammaire écrite en vers léonins, par Alexandre de Villedieu ( de f^illa-Dei). Elle commence ainsi ;
Scribere clericulis para Doctrinale novellis Pluraque doctorant sociaho scripta meorum.
Le livre se termine par ces trois vers , dans lescjnels se trouve ainsi déduit le dogme de la Trinité :
Grates reddo lihi, genitor Deus , et tibi, Christe Nate Del Deus, atque tibi, Deus alitas aime ,
Quos très personas in idem credo deitatis.
Ou faisoit encore usage de cette grammaire dans les écoles, du tcmjis d’Érasme, vers i48o. L’auteur, né à Dol en Bretagne, vivoit en 1240.
lient encore et lisent jusques aujourdiiy à l’escole , disant aprèz lui : Presens huic operi sit gracia neupinatis ' almi] qui est à dire en François : « A cest ouvrage soit présente la grâce du Saint-Esperit. »
Toutesvoies, hault et excellent prince, je nie passe bien légièrement de moy nommer par nom et surnom en ce présent Prologue, pource que je ne suis pas clerc auctorisiez ; ainçoiz suis simple et homme de rude engin et petit entendement, parquoy, par aventure, aucuns ne priseroient pas tant ledit livre, ne ne le daigneroient visiter ne estudier; mais jà, se Dieu plaist, ce qui est dedens escript n’en vauldra pis; car on voit bien partir et issir une belle rose vermeille, douce et soucf flairant, d’entre les rudes espines poingnans; et aussy, qui plus est, le Saint-Esperit inspire là où il vuelt, tesmoing la saincto Escripture. Si ay pris une manière, et le me vueilliez pardonner se ainsy m’en passe au brief comme dit est, de escrire pour mon nom une .0. sculéinent pointoiée devant et derrière , comme cy endroit le povez veoir.
Et la cause qui me muet de user de la parole du prophète cy endroit, au commencement de ce présent Prologue, vous sera cy aprèz déclairée selon mon petit sens et gros entendement, disant aprèz lui : Eruciavit cor meum 'verhiun botium ; qui est à dire en droit François, selon la lettre seulement : « Mon cuer a mis
‘ Ce mot est ainsi écrit dans le manuscrit, au lieu de pneumniis almi, littéralement, du sou [fie fécond.
Le vers est le cintiuième du Doctrinal.
8 LES DEMA.NDES DU ROI CHARLES VI , hors et proféré par ma bouche bonne parole. Je dy mes euvres au Roy. » Aussy, comme se David voulsist dire qu’il estoit si rempli du don du Saint-Esperit, qui ainsy l’inspiroit, qu’il ne se povoit plus tenir qu’il ne meist hors et proférast par sa bouche le bien esperituel qui estoit dedens lui , comme assez appert par ses pseaumes que ainsy le fist-il aussy.
Car communément et voulentiers une personne qui est replète et pleine par dedens le cuer de aucune bonne science ou bien, il la profère par sa bouche, et met voulentiers avant, pource que ce précieux trésor dont il est ainsy plein ne se puet plus celer qu’il ne le profère par sa bouche et isse hors avant pour prouffiter à lui et aux autres. Car aussy Dieu le vuelt ainsy, lüqjjolle chose ainsy fu-il de David aussy, à parler esperituclement ; car il estoit si rempli de la grâce du Samt-Esperit que neccessairement il faüloit qu’il vuidast et meist hors par sa bouche les précieux trésors dont il estoit si plein et replet, comme dit est, et comme il appert assez ès pseaumes de son Psaultier, sur quoy il povoit bien dire ce qu’il en disoit, c’est assavoir : « Mon cuer a proféré et mis hors par ma bouche bonne parole, etc. »
Mais, las! moy pécheur, ainsy ne puis- je pas dire combien que de ceste présente auctorité-cy me soie ainsy pris à aidier en ce présent Prologue , pource que au bon congié et licence de Dieu nostre sire , et soubz la bonne correction d’icellui bon prophète mesmes, qui ces paroles-cy disoit ainsy, et de nostre mère saincte Eglise aussy, je l’applique cy endroit en partie en ceste
présente euvre. La réeitant , et disant aprèz ledit prophète : « Mon cuer a mis hors et proféré par ma bouche bonne parole.» C’est assavoir, mon cuer si est si plain de ferveur, d’amour et de dilection que j’ay et doy avoir vers Dieu , mon créateur , quant il me souvient des merveilles et miracles qu’il a fais ou temps passé et fait de jour en jour; et du grant signe d’amour et d’amistié qu’il nous a tousjours monstré et fait, et des gratis biens pardurahles qu’il nous a jà appareilliez ou royaume de Paradis , se à nous ne tient, que je ne me puis plus tenir comme cellui qui est plein par dedens le cuer d’aucune bonne affection et amour, que je ne profère et mette hors par ma bouche la grant affection et amour que j’ay et doy avoir devers Dieu mon créateur, comme dit est, quant je considère bien toutes ces choses-cy en disant ce que ycellui mesmes prophète disoit : Benedic, anima mea. Domino; et omnia que intra me sunt nomini sanclo ejus ; « Béney, mon ame , à Dieu nostre sire ; et toutes choses qui estes dedens moi , béneyssiez au saint nom de icelluy. »
Sur quoy, très hault et excellent prince, à l’onneur et loenge d’icellui mesmes mon créateur, de sa glorieuse mère et de toute la court de Paradis et le salut de vostre ame aussy, se Dieu plaist, et le bon gouvernement de vous et de vostre royaume, j’ay pris ma plaisance et dévocion selon mon rude engin et gros entendement de escrire et compiler ensamble les choses cy-aprèz escriptes.
Lt se on me demande ;i (|ui vuelz-tu dire, escrire.
lo LES DEMANDES DU ROI CHARLES VI, ou présenter ce que tu entens à dire ou à eserire cyaprèz comme tu dis : je respondray, aprèz le prophète mesmes dessusdit , en disant ce que il disoit au surplus de ceste auctorité-cy mesmes; c’est assavoir : Dico ego opéra mea Régi, qui est à dire au sens de la letti'e : « Je dy mes euvres au Roy. »
Et à qui doncques les doy-je dire aussy, ne présenter fors que au Roy , ne rendre compte du temps passé comme je l’ay despendu , fors que à lui , pour ce qu’il m’a desjà dit et mandé que De omni verbo ocioso, etc. ; c’est assavoir que « de toute parole oyseuse je lui en rendray une fois compte. » Doncques, mon souverain et droiturier seigneur naturel, vous qui portez nom de Roy, comme Roy terrien que vous estes, et en fait de justice ça bas en terre, entre nous, représentez la personne du grant Roy célestre , duquel David le Roy parloit comme cy- dessus povez assez avoir entendu : je applique et adresce ceste parolecy aprèz Dieu à vous, c’est assavoir : « Je dy mes euvres au Roy. » A vous les vueil-je dire voirement et présenter par ce présent escript , et comme je me suis gouvernéz et quelles aventures me pueent estre survenues , avecques si pou que je puis avoir apris et retenu moy estant en vostre hault et excellent service.
Toutes lesquelles choses il vous plaise prendre et recevoir en gré comme jà cy-dessus à l’excellence de vostre majesté royal requis est. Priant à nostre Seigneur que les paroles de ceste présente euvre soient de telle vertu et effect comme David requéroit à nostre Seigneur, et désiroit que sa parole fust, là où il disoit :
ET LES RÉPONSES DE SALMON. ii
Filial ut ros eloquiiim meiinr, qui est à dire en droit François : « Ma parole puisse courir et soy espandre comme la belle rousée qui du ciel cliiet et s’espant sur l’erbe fresche, parmy la terre », parquoy toutes choses en valent et fructefient mieulx. Ainsy soit-il de vous, très hault et très excellent prince, et de tous ceulx qui voulentiers les liront et orront, en espécial celles qui y sont dictes et récitées aprèz la divine et saincte Escripture, et que tel fruit en puist estre cueilli et levé à la loenge et honneur de Dieu , que ce soit au salut des âmes et des corps des lisans et oyans. Et en espécial, que de vous, très redoublé sire, il puist estre dit ce qui fu dit du roy Salemon quant il fut couronné Roy en Jérusalem, et que le pueple d’Israël par fine joye et leesce de cuer cria à haulte voix vers nostre Seigneur, en disant : Vivat, 'vivat Rex in eternuin , qui est à dire : « Vive , vive le Roy pardurablement ! » qui est à entendre bien vivre et régner en ce mondecy, en manière que la joye pardurable y soit acquise ; laquelle à vous , à toute vostre noble génération , à tous autres de vostre noble sang , et à tous bons et vrais catholiques, le Roy des Roys, par qui tous Roys régnent , vueille donner et ottroier pardurablement. Amen.
(Planche I"®.)
Ca prfmihf î^flnan^f rt qursltoii faictr par U Eoy à Sulmnu gon îiigciplf. *
Salmon , comme par vraie expérience de fait , avons maintesfoiz apperceu le grant désir et la bonne voulenté que vous avez au bien de nous et de nostre royaume, tant parles morales, auctoritez, exemples et histoires à nous par vous alléguées, comme aussy par les ti’ès gratis et somptueuses peines que vous prenez de jour en jour pour nous servir, exhorter et instruire des affaires à nous convenables et neccessaires pour nostre salut : Pourquoy nous, eu regart à ces choses, cousidérans les divins jugemens estre incompréhensibles, et doubtans la punicion d’iceulx à cause que ou temps passé nous les avons petitement aviséz ; considéré le petit exemple que nous y avons pris , veu la
‘ Cette acception primitive du mot disciple est entièrement effacée de notre langue, et le sens que ce mot y a conservé est même tout opposé à celui qu’il exprime ici. On voit en eflét que ce n’est pas Charles VI qui enseigne à Salmon, mais qu’il reçoit l’enseignement de Salmon. C’est que le Roi l’en avoit chargé, qu’il l’avoit commis à cet office; et c’est en ce sens que Charles VI est le maître et Salmon le disciple, comme l’exprime cette définition de Du Cange ; Discipulus , minister cui aliquod qfficium coinmissum est. Par extension , ce mot disciple signifioit même recors , de rccordari , c’est-à-dire qui prête à quelqu’un le secours de sou témoignage, de ce qu’il sait.
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grant dignité et puissance en cjuoy nous avons esté et sommes eslevez par la grâce et voulenté divine ; eu regart aussy aux grans honneurs et révérences, plaisirs et obéissances, et espécialment très innumérahles liabondances de tous biens et de toutes lionneurs qui, à cause d’icelle dignité, nous ont esté faictes et rendues, lesquelles choses nous n’avons pas bien congneues ainsy qu’il appartenoit, ne en remercié nostre Dieu et créateur, de par qui nous avons reçeu tant de biens, veu que en toute nostre vie nous ne feismes <à Dieu offrande ne service convenable , ne tel que faire devions, comme ont fait plnseurs nos prédécesseurs, et par espécial les bons roys saint Loys et saint Charlcmaigne , et feu nostre très cher seigneur et père de bonne luémoii’e le roy Charles , que Dieux absoille; ignorant que proprement et parfaictement régner est l’Eglise amer , Dieu servir et doubter ; et pource que ou temps passé nous n’avons pas eu vraie congnoissance de nous, ne de la très grant grâce et" gloire que Dieu nous a donné, pour les vanitéz mondaines eu quoy nous avons prias singulière plaisance, et tant que nous avons esté tout aveugle en cuer et en pensées, si comme nous le véons et appercevons bien, par ce que nous avons ignoré la propre signifiance de nostre nom et tiltre , par lequel nom et tiltre nous sommes nomméz Charles, Roy de France, par la grâce de Dieu. Et par ce nom furent nomméz pluseurs nos prédécesseurs, dont à présent est grant mémoire, et sera à tousjours par les mérites et vertus dont i!z estoient aornéz. Et à parler proprement, nous n’avons
4 LES DEMANDES DU ROI CHARLES VI, pas bien entendu ne déinonstré par nostre gouvernement la propre signifiance du nom par lequel nous sommes nommé Roy, qui par grâce nous est donné pour arréer et bien gouverner le pueple qui est soubz nostre gouvernement , et sur lequel nous avons puissance et seigneurie par la vertu d’icelluy nom et tiltre qui par grâce nous est donné , et par quelle vertu et grâce nous sommes en telle haultesce et en telle puissance, eu si grant gloire et telle magesté, comme d’estre nommé par toute chrétienté Roy de France , et renommé le Roy chrétien ; par quoy il s’ensuit que l’Eglise et la foy chrétienne nous devons garder et deffendre. Mais en ce cas nous n’avons pas deuement excercé nostre office ne exposé nostre personne ; veu les grans divisions et le très doulereux scisme * qui
' Comme il est souvent question du schisme dans le Livre de Salmon , il ne paroîtra pas inutile de rappeler les faits principaux de cette époque.
Depuis l’année i5^8, deux ans avant la mort de Charles V, subsistoit ce qu’on a nommé le schisme de l'Eglise, qui n’étoit en effet qu’un schisme d’ambition et d’intérêts entre les cardinaux qui avoient élu pape Barthélemi Prignani , évêque de Bari, du nonr d’Urbain VI. Quatre mois après, ces mêmes cardinaux, mécontens de leur ouvrage, osèrent déclarer le siège vacant, l’élection cpi’ils avoient faite illégale, et donnèrent un nouveau chef à l’Eglise, le 20 septembre i3^8.
Ce second pape. Clément VII, tourmenté par des émeutes, siégeant tantôt à Naples, tantôt à Gaëte, vient enfin s’établir à Avignon, en lôyq, avec les cardinaux qui lui étoient dévoués. Il gouverne une parlie de l’Église pendant seize ans, et son compétiteur l’autre parlie, jusqu’en iSqo.
Toutes les tentatives de Charles VI pour rétablir la paix dans
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tout le temps de nostre règne a esté en l’Eglise de Dieu; par quoy toute chrétienté a esté et encore est à présent en grant perplecité , dont pluseurs grans in-
l’Église sont infructueuses, et déjouées par les protecteurs et les créatures des deux papes. Après leur mort, Boniface IX est élu à Rome, et le cardinal Pierre (Te Lune (Benoît XIII) est élu à Avignon. Les deux pontifes exploilent à leur tour la chrétienté, au grand scandale de tous les fidèles. Ils n’ont qu’un but, c’est de se maintenir chacun dans son obédience, afl’ectant autant de zèle pour la paix qu’ils avoient d’éloignement pour faire la cession de leurs droits.
Innocent IV succède à Boniface, à Rome. Benoît, établi depuis onze ans à Avignon, est plus que jamais résolu de s’y maintenir; et cependant il promet toujours d’abdirjuer. Pour mieux abuser le roi de France, il entame avec Grégoire XII (Angelo Corrario), successeur d’innocent, à Rome, des négociations rjui traînent en longueur, et n’amènent pas même une entrevue des deux pontifes.
Lassée de tant de déceptions, l’Université de Paris, si puissante alors, presse le Roi de mettre à exécution des Lettres de soustraction d’obédience, délibérées depuis quelque temps; ce qui eut lieu à Paris, le i5 mai i4o8. Benoît, cjui n’a plus rien à ménager, puis- (ju’il est privé d’autorité et de revenus, répond à ces Lettres par des Bulles d’excommunication contre le Roi et le royaume. Le conseil est assemblé, et, en présence du Roi, les bulles, déclarées iniques et condamnables, sont lacérées à coups de canif, jetées à terre, et mises en morceaux par le recteur de l’Université.
Les deux papes sont en fuite : Grégoire se jette dans Sienne, et Benoît , après deux mois de navigation périlleu.se sur les côtes d’Italie, parvient à gagner la Catalogne, d’où il passe à Perpignan.
Un concile paroissoit le seul remède à de si grands désordres; il est convoqué dans la cathédrale de Pise, le 25 mars 1409? pat' les cardinaux des deux collèges de Rome et d’Avignon. Les deux papes sont déposés, et Alexandre V (Pierre de Candie), vieillard de quatre-vingts ans , est couronné le 7 juillet. 11 meurt l’année suivante, et Balthazar Cossa, légat de Bologne (Jean XXIII), est élu à sa place. Il y eut alors trois papes , dont les prétentions étoient
iC) LES DEMANDES DU ROI CHARLES VI, convenions s’on sont ensuys entre les cliréticns, et par espécial en nosli’e personne et en iiostre royaume, tant j)ar les grans tribulacions , divisions, guerres, morlalitéz et mauvaises fortunes qui y sont survenues et liabondées de jour en jour, comme aussy par les victoires que ont eu le temps durant les infidelz sur les gens de nostredit royaume '.'Toutes lesquelles choses
loin de se confondre. Grégoire s’étoit retiré auprès de Ladislas ou Lancelot, roi de Naples, et l’autorité de Benoît étoit encore reconnue en Espagne et en Écosse.
Un nouveau concile devoit enfin mettre un terme aux perturbations de l’Église, s’il ne les augmentoit par des mesures violentes; c’est ce qui arriva. Le pape Jean XXIII fait l’ouverture de ce concile à Constance, le 5 novembre 1414, ca présence de l’empereur Sigismond et de la plus nombreuse assemblée de prélats et de docteurs qu’on eût encore vue. On lui demande bientôt de renoncer à son pontificat, ce qu’il paroît accorder de bonne grâce. Mais, à la suite d’un tournoi, il s’évade de la ville, pendant la nuit, déguisé en postillon , et il est suivi de plusieurs oHiciers de sa cour, confidens de ses projets. Le concile instruit son procès, le dépose le 9.9 mai, et le fait enfermer dans le cbâteau de Gottleben.
Grégoire envoya sa renonciation au concile; mais Pierre de Lune ne flécbit pas, et resta opiniâtrément enfermé dans une petite forteresse d’Espagne. En i4'75 l’élection d’Otbon Colonne ( Martin N ), faite par trente députés du concile adjoints aux cardinaux, mit fin à cette longue division d’intérêts temporels, qui ])ré])ai’a les esprits à d’autres révolutions bien autrement funestes à l’unité de l’Eglise.
■ L’ex))édition d'Afrique eu lOgo, commandée jrar le duc de Bourbon, avoit coûté la vie à un grand nombre de guerriers français, au siège de J'unis. L’expédition de Hongrie en iJqy, conduite par te comte de Nevers, fils du duc de Bourgogne, et le marécbal de Boucicaiit, avoit été bien plus désastreuse encore pour la France. Comme en tant d’aulres rcncontics, nos compatriotes, emportés par k'iir imjiétuosité, après ilrux victpiics sur l’infanteiie cl la
nous avons très ententivement considérées et bien advisées. Et pour tant que Dieu le tout puissant, nostrc estât et office, nous avons descongneu, oublié, desprisié et délaissié, la justice divine sur nous est descendue , laquelle nous a tenu et tient en subgection , ainsy que par exemple le povons congnoistre de Luciabel , qui par son péchié fu privé et débouté de la gloire de paradis; et comme pluseurs roys, princes et pueples du vielz et nouvel Testament ont esté maintesfois afflictz et punis par leurs faultes et péchiéz , si comme bien appert en la saincLe cscripture, tout ainsy sommes-nous afflictz par nostrc coulpe, selon nostre advis et considération. Et pour ce nous disons que justement les divins jugemens nous portons par les faultes et pécbiéz de nous et de nostre pueple, qui à nostre
cavalerie turque commandée par Bajazet, sous les, murs de Nicopolis , s’étoient précipités témérairement sur un corps de l’éserve de quarante mille ftlahométans. Ils étoient à peine douze mille combattans harassés de fatigue, de chaleur et de carnage : en un instant ils furent enveloppés, et impitoyablement massacrés à leur tour. Plus de vingt mille Français avoient péri dans cette campagne. Le comte de Nevers en rapporta le surnom de Sans-Peur, pour avoir osé demander à Bajazet , dont il étoit le prisonnier , la grâce de Boucicaut, que le sultan alloit faire décapiter, ainsi que le comte lui-même. Étonné de tant de hardiesse, et plus touché sans doute de la grosse rançon qu’il perdroit en faisant mourir ses deux prisonniers, le sultan suspendit l’exécution. La rançon du petit nombre de Français qui restoit fut fixée à six cent mille pièces d’or; et le duc de Bourgogne envoya en présent au sultan douze faucons blancs, et quantité de belles tapisseries de Flandre et des jilus fines toiles de Hollande, pour que son fils éprouvât moins de rigueur dans sa captivité, jusqu’à son entière libération.
i8 LES DEMANDES DU ROI CHARLES VI, exemple et par nostre eoulpe, avons trespassc les cominanclemens de Dieu en pluseurs manières. Pourquoy il plaist au souverain le Roy de gloire, Dieu nostre eréateur, nous corrigier et repi'endre. Si voulons très humblement nous disposer pour lui requérir grâee. Car nous savons eertalnement que nous ne povons estre relevé des tribulacions en quoy nous sommes ebeuz, se ee n’est par sa grâee et miséricorde. Et pour ce, nous receverons de bon cuer sa discipline en lui disant les paroles que lui disoit le bon roy David, en son psaultier : Ad te levavi oculos meos ^ ete. Tu es rejügium ineum a tribulacione que cireundedit me , etc.
Et nous doresenavant pour excercer la dignité royal où nous sommes eslevez parla grâce divine, et ensuir les traces des sains et nos bons prédécesseurs , et aussy pour donner exemple à ceulx qui aprèz nous seront comme bon catholique, vraiz filz, champion, et protecteur de la saincte Eglise de Dieu ; voulons exposer nostre personne et nostre puissance à icelle pacifier, augmenter et honnourer en l’onneur de Dieu nostre créateur, et pour la foy chrétienne essaucier, nostre royaume en transquilité par justice maintenir et garder. Et afin que nos euvres ensuivent les paroles, nous requérons à Dieu le tout puissant qu’il lui plaise par sa pitié nous resusciter et relever des tribulacions où nous sommes ebeuz , et nous vueille enluminer de vraie sapience par quoy nous puissons, au bon gouvernement et obéissance du pueple sur lequel il nous a donné puissance et seigneurie, vivre et régner en sa
ET LES RÉPONSES DE SALMON. ig
grâce; pour laquelle desservir et avoir, nous, à l’aide d’icellui souverain Roy, et par le conseil des saiges et preudos hommes, voulons pourveoir en noz affaires. Et pource , nostre amé et féal , que nous avons parfaicte fiance en vostre prudence, nous vous requérons sur la loyaulté que avez à nous que vous nous vueilliez dire à vostre advis quelz meurs et condicions doit avoir le Roy pour estre beneuré à Dieu et au monde , et de quelz gens il doit estre acompaignié et servi.
€ûmm(ttt 0almon r^gpont à la qu^gtion ît^manîr^
îitt Uop.
Très excellent et très puissant prince , mon très redoubté et souverain seigneur : comme par grant humilité ait pieu à vostre excellence , à moy vostre petit disciple , maintesfois demander et faire des questions sur pluseurs cas pour savoir mon petit advis et oppinion , et par espécial sur les meurs et condicions que doit avoir le Roy, pour estre beneuré à Dieu et au monde, et aussy de quelz gens il doit estre acompaignié et servi : très excellent et très puissant prince , combien que de mon petit povoir j’ay tous temps désiré et encore désire vos bons plaisirs faire et acomplir, et que vostre très puissant seigneurie et magesté royal, grâce, santé et bonne renommée fust essaucée et en tous biens maintenue et continuée : si n’appartient-il à moi , si petite créature , à parler de si baulte matière devant ne aprèz les saiges hommes de vostre maison, considéré l’ignorance et inhabilité
LES DEMANDES DU ROI CHARLES VI , de ma personne. Mais pour obéir à vostre excellence , ainsy que faire doy comme lay très rude et indigne que je suis, je vous diray mon oppinion et petit advis sur la demande et question qu’il a pieu à icelle vostre excellence moy faire ; en suppliant le Roy des Roys tout puissant qu’il daigne par sa pitié tant d’umilité recongnoistre envers vostre magesté , et moy donner grâce de dire et faire chose qui soit à son plaisir, et qui proufbte à vostre salut et au bien de vostre royaume; en priant aussy très humblement à icelle vostre excellence que par sa béninité et clémence il lui plaise prendre en gré ma parole et suppléer à mes faultes, et se je dis aucune chose qui ne lui soit agréable, le moy pardonner.
Tl 'ès excellent prince, le Roy qui vuelt bien vivre et régner comme Roy, doit estre aornez de bonnes meurs et condicions, entre lesquelles vertus en doit avoir trois principaulx.
La première est Dieu doubter et amer parfaictement.
La seconde est congnoistre et honnourer l’estât de la dignité royal.
La tierce est faire équité et bien garder justice en son royaume.
Et pour acomplir vostre commandement, très excellent prince , je vous diray mon oppinion et petis advis sur les propriétéz de chacune d’icelles vertus.
fa prmifw Urrtu,
Tnnicium sapiencie timor Domini. Très excellent prince, le prophète dist que le commencement de sapience c’est Dieu doubter; et ces paroles tesmongne le saige en ses livres de Ecclesiastes et Ecclesiasticiis ; et selon les paroles du prophète et du saige, il m’est advis que le Roy qui ne fait son devoir vers Dieu son créateur ne pourroit faire son devoir vers son pueple. Et par droit, Ic Roy qui vuelt bien vivre et régner comme Roy doit amer l’Eglise, Dieu doubter et servir, et soy garder de trespasser ses commandemens. Et en l’onneur de Dieu doit amer et bonnourer les princes de l’Eglise : premièrement, nostre saint père le Pape et ses légatz, les patriarches, arcevesques et evesques, et singulièrement bonnourer tous les menistrcs de l’église de Dieu. Et en l’onneur et révérence de Dieu, comme vray catholique, et pour donner bon exemple au pueple sur lequel il a seigneurie , doit garder l’Eglise, et obéir aux commandemens qui lui sont fais de par l’Eglise : c’est assavoir par nostre saint père Je Pape ou par scs légatz, et par espécial faire ce qui lui est enjoint en pénitance par son confesseur , qui a l’administracion de sa conscience, afin qu’il refraingne ses vices, et qu’il soit bien instruit et aoruez des vertus qui à Roy appartiennent.
Et se vous voulez bien savoir quelle chose est vertus et quelle est vice, et la différence qui est entre vice et vertus, très excellent prince, par veoir et oyr vou-
22 LES DEMANDES DU ROI CHARLES VI, lentici’S les livres , et par recorder souvent la somme le Roy, vous en pourrez bien estre instruit, c’est assavoir par un petit livre que compila et fist un frère de l’ordre des Presçheurs en l’an de l’incarnation nostre Seigneur mil CClxxix , à la requeste d’un de voz prédécesseurs, Roys de France, du nom de Philippe Mais pource, très excellent prince, que autrefoiz vous ay exposé les moralitéz et bonne doctrine contenues en icellul livre, je m’en déporteray à tant pour briefté et aussy que à moy n’appartient et que je ne vouldroie aucune chose innover ou corrigier en ce qui par les saiges a esté fait ou dit.
iCa fiwonïif
Très excellent prince, il m’est advis, selon le dit d’aucuns prophètes et pliilozophes anciens, que le Roy qui par grâce de Dieu est élevé en dignité royal doit bien congnoistre et honnourer l’estât d’icelle dignité en l’onneur et révérence de Dieu , comme cellui qui est l’exemple et le gouverneur du pueple sur lequel il est nommé Roy, non pas Roy pour soy glorifier, ne croire que ce nom et celle dignité lui soit donnée pour le bien de sa singulière personne ; mais est nommé Roy pour arréer et bien gouverner le pueple sur lequel il a puissance et seigneurie par la vertu d’icellui nom et tiltre, et par l’estât de la dignité en quoy il est élevé puet-il congnoistre la vérité estre telle.
‘ Piiilippe-le-Hardi , fils de Louis IX.
Premièrement, quant le Roy est assis en siège royal , il doit estre vestus et aornez de vestemens royaulx de couleur de pourpre ou d’autre couleur royale, et doit avoir la couronne en son chief, et tenir en sa main destrc le sceptre royal , et en la senestre une pomme ou samblance ronde.
Et par la couronne est démonstré qu’il a seignourie sur tous ceulx de son royaume; et si est assavoir que la noblesce et la dignité et gloire de son pueple doivent obéyr à lui et entendre à ses commandemens. Et si devez savoir que le Roy doit resplendir entre tous et sur tous ceulx de son royaume par vertus et par sagesse, par grâce et par toutes bonnes meurs : et si nous est signifié par le pourpre de quoy il est vestus , que tout ainsy comme le corps est vestus et aornez de très beaux et très nobles vestemens , tout ainsy doit estre vestue la pensée dedens lui de très bonnes et vertueuses meurs.
Et par la pomme ou samblance ronde qu’il tient en sa main senestre, nous est monstré qu’il doit entendre et considérer qu’il a l’administration de tout son royaume, et le doit gouverner deuement, et faire droiture : e’est assavoir refraindre les mauvais et soustenir les bons en leur droit.
Et en sa main destre tient le sceptre royal qui signifie rigueur et droiture. Et en ce faisant, le Roy doit estre plain de miséricorde et de sagesce, et doit bien prendre garde aux auctoritéz (pie dist le saige en son livre ^Ecclesiastcs.
Premièrement ; que la gloire de ce monde est moult
24 LES DEMANDES DU ROI CHARLES VI, petite et vaine, et la puissance freisle et déchiet moult tost. Et à ce propos, Ysidoire demanda à un sien disciple : Où sont les Roys, où sont les princes, où sont les riches, où sont les saiges de ce monde? Tu puez respondre : Ils sont trespassez comme un songe. Et encore est-il signifié par le sceptre que en ce faisant le Roy doit estre rigoreux et doulx et piteux; et de la rigueur qu’il doit avoir contre les malfaicteurs parle David ou psaultier et du jugement de justice aussy, et dist : Beati qui faciunt judicium et custodiunt justiciam in omni tempore.
Et de la vérité et de la miséricorde dist aussy David , vérité et miséricorde encontrèrent icellui, et droiture et paix le visitèrent. Et Sénèques même dist de droiture et de miséricorde : de droiture doit estre le trosne d’icellui Roy, et miséricorde doit reluire en lui, et droiture et débonnaireté aussy; car droiture et miséricorde n’appartiennent tant à nulle autre personne comme au Roy. Et le Roy qui vuelt estre amé de son pueple le doit gouverner débonnairement ; car doulceur en baultesce refraint aucunefoiz les effrès corages des estranges, et amolie les cuers des ennemis. Et si devez savoir que le Roy doit tousjours avoir vérité en cuer et en bouche , et doit blasmer et reprendre tous mesdisans et losengiers, selon ce que dist le prophète: « Mon cuer pensera toujours vérité, et mes lèvres blâmeront félonnie. «
Et par la vertu de son office, il doit estre samblable à Dieu en aucunes manières; car il le créa, et par lui est-il aussy très bault seigneur; et Dieu, qui est pure
vérilé, doit tousjours estre en luy, et ce qu’il dist doit estrc vray, et doit tenir en toute manière ce qu’il promet. Et de ce , raconte Valère un exemple du Roy Alixandre, comment il s’en aloit une foiz avecques toute son ost, et estoit forment esmeu en ire contre la cité de Siracuse pour la destruire, et il demouroit un philozophe en celle cité qui avoit esté maistre d’Alixandre. Et quant il oy dire que Alixandre estoit si esmeu contre la cité, le dit philozophe issi hors de la cité pour prier le Roy qu’il eust pitié de celle cité. Et quant le Roy vit le philozophe il sceut bien qu’il lui venoit requérir grâce pour la cité qu’elle ne fust destruictc. Et pour cause que le Roy n’eust matière de optempérer à la requeste du philozophe, il jura premièrement par ses Dyeux qu’il ne feroit riens de chose que le philozophe lui requeist. Et dont le philozophe lui requist saigement, et ce qu’il savoit dont il seroit escondit; et dist au roy Alixandre : « Sire, je vous prie et requier que la cité de Siracuse soit destruicte du tout. » Et quant le Roy entendy sa requeste, il fist grâce à la cité, et laissa son ire pource qu’il ama mieulx à délaissier la male voulenté qu’il avoit contre la cité, que d’aler contre son sercment.
Et pour pluseurs causes n’appartient-il point à un Roy de jurer s’il n’est neccessité ; car la simple parole d’un Roy ou d’un prince est et doit estre plus ferme et plus auetorisée que serment d’autre personne. Et encore doit le Roy hlasmer toute félonnie et toute mauvaistié, et doit avoir en soy toute pitié et tout débonnaireté, et avec ce le Roy doit estre saige parfai-
26 LES DEMANDES DU ROI CHARLES VI, tement, et doit premièrement regarder et entendre quelle chose il est par condicion de nature pour cause de soy plus humilier, car il est homme mortel. Aprèz doit considérer que par grâce de Dieu il est Roy pour soy glorifier en tout bien faire. Et comme saige il doit savoir quel il est par addlcion de fortune, si qu’il congnolsse sa royale magesté, et qu’il en puist user saigement et soy congnoistre premièrement; car, comme dist saint Bernart, la congnoissance de l’omme doit commencier de lui-mesmes ; et encore dist saint Bernart : Que prouffiteroit-il à l’omme de savoir la haultesce du ciel, la largesse de la terre, le parfont de la mer, le chant des oyseaux , le cry des bestes et tous les autres mistères du monde , et il ne se congnolssoit : il ressambleroit cellui qui édefie sans fondement. Car cellui qui n’a entendement de soy-mesmes congnoistre diffère peu de beste mue, et ne puet deviser ne congnolstre proprement qu’est bien ou mal. Et à ce propos dist David : Homo cum in honore esset non intel-^ lexit , comparalus est jumentis Jnsipientibus , et similis factus est illis ; qui est à dire en françois : « L’omme comme il fust en honneur, etc. »
Encore amonneste saint Bernart l’omme à soy congnoistre , car ce lui sera trop meilleur et plus à loer soy congnoistre que de savoir le cours des estoilles, la force des herbes, la complection des hommes, la nature des bestes , et toutes les sciences du ciel et de la terre. Et s’il est chose convenable que tous hommes aient vraie congnoissance, il est chose neccessaire que le Roy l’ait plus que nul autre pour l’onneur de la di-
gnité royal , et pour bien gouverner son royaume. Et doit le Roy mettre cure et peine que lui qui est en si grant dignité soit digne de y estre. Et doit honnourer l’estât de sa dignité, non pas l’estât de sa personne, et lui qui est dit et appcllé Roy doit garder qu’il n’ait pas le nom sans cause, car il en doit avoir et nom et fait. Le Roy est nommé Roy pour arréer et gouverner, et pource doit-il bien gouverner sa personne; car qui ne scet gouverner soy-mesmes, il ne deveroit pas bien gouverner un autre. Et si devez savoir que ceulx qui escrisent au Roy lui monstrent quel il doit estre , car les uns l’appellent très noble , les autres très puissant, les autres très hault et très excellent prince. Pourquoy le Roy doit bien considérer pour quelle raison ces excellences lui sont attribuées, et doit le Roy mettre peine à estre tel comme il est nommé et appellé, ou comme on lui escript. Car celle noblesse vient de corage qui est aornez de bonnes meurs ; et avecques ce, tout ainsy que le Roy est honnouré et doublé par-dessus les autres seigneurs par haultesce et par dignité, tout ainsy les doit-il surmonter par noblesce de saincteté. Car saint Bernart dist que c’est laide chose à toute personne qui est en degré hault et lîonneste et a le corage bas et vil , et qui a moult de paroles et peu de fait, qui a la voulenté grande et le fait petit, et grant auctorité et nulle estableté.
Or est-il vray que les Roys et les princes qui au jour duy sont, qui dominacion et seigneurie ont sur le pueple , vuelent avoir très nobles choses et eslevés ; et de tant comme ilz vuelent avoir les choses plus eslites ,
28 LES DEMANDES DU ROI CHARLES VI, de tant doivent-ilz aussy estre plus eslis entre les esleuz, meilleurs entre les bons , plus sains entre les sains , excellens devant les autres en toutes choses. Et par espécial le Roy, qui est souverain sur tous les seigneurs et autres gens de son royaume, et qui a honnourable et noble mesgnie , nobles chevaulx , nobles vestemens , précieux joyaux , délicieux vivres , et généraulment toutes choses que son cuer désire quant au monde , doit avoir grant honte s’il n’est excellent sur tous les autres. Et si ne lui doit pas souffire de la bonté et saincteté commune ; mais la bonté de lui doit autant surmonter la bonté des autres comme l’estât d’icellui surmonte l’estât de tous les autres.
Et aussy le Boy doit vivre en paix de conscience, et doit estre sa pensée ou temps d’oroison hors de toutes noises et cures séculières , et pour Dieu prier et bien considérer ses affaires, doit estre paisiblement hors de toutes tribulacions. Mais c’est une chose moult forte à faire à gens qui désirent la vaine gloire de ce monde , aussy fort comme d’estre en la mer sans doubter la tempeste , ou oyr tonner et veoir fouldre cheoir sans avoir paour , ou comme d’estre ou feu sans doubter d’ardoir.
Et derechief, le Roy doit estre selon son nom très hault en despitant les choses terriennes et en convoitant les choses pardurables. Ainsy comme celluy qui est sur la terre et la défoule aux piez, ou comme celluy qui est sur un cheval et est plus hault que le cheval ; ainsy doit estre un Roy qui a seignourie sur les choses temporèles. Il doit estre eslevé sur icelles, et les doit
défouler et despire pour penser aux hautesces du ciel. Et pour monstrer ces paroles cstre vraies, je vous en diray exemple. Se aucun estoit sur une montaigne qui eust les piez contremont et la teste contreval , ce seroit contre la nature et l’ordre de raison. Tout aussy est reste chose inraisonnable que le Roy, qui est en haultesce d’estat et de dignité , n’a haultesce de pensée, c’est assavoir vers Dieu, en despitant les choses terriennes et convoitant les espcrituèles.
Et aprèz ce le Roy doit estre très puissant en soy gardant de tous vices d’orgueil, de convoitise et de toutes autres temptacions, si qu’il n’en soit surinontéz en nulle manière. Et tout ainsy doit estre le Roy et tous autres princes, chascun selon son estât, très fort en ces euvres faisant. Et par espécial le Roy, afin qu’il, pour honnourer la dignité royal et donner bon exemple a son pueple, se gouverne réalenient et noblement. Et avec ce quant le Roy va parrny son royaume et par scs villes et citéz, tout le pueple tant povres comme riches s’esmeuvent à venir contre lui pour le veoir, et démonstrent par fait et par euvre que le Roy doit venir. Car tous povres et riches désirent sa venue , et s’en esjouyssent moult, et vont contre lui quant il vient, et sont dolens s’ilz ne le voient; et quant ilz l’ont veu, ilz s’en glorifient moult. Et c’est en démonstrant que toutes ces choses signifient si très grant plenté de grâce que tous doivent estre remplis du bien qui est en Icelluy Roy, et le regardent non pas comme homme, mais comme exemple de justice et fourme de bonnes meurs, et comme miroir de toutes honneurs.
3o LES DEMANDES DU ROI CHARLES VI,
Et aussy ne appartient-il pas au Roy , quant il va par son royaume, de donner exemple de nulz vices; et si ne doit faire grief ne dommage au pueple , afin que de sa venue le pueple s’esjoysse plus de le veoir qu’ilz ne le désiroient avant qu’il venist. Et par ainsy faire, il sera bien renommé et essaueié de Dieu et du pueple; car cellui doit bien estre nommé Roy de qui bonne et laudable renommée est publiée durant sa vie, et de qui aprèz sa mort les vertus sont récitées et regretées.
Ca îî^rtu.
Diligite justiciairiy qui judicatis terram, etc. Très excellent prince , le saige en son livre de Sapience admoneste les Roys à amer et désirer justice ; et selon ce que dist le saige , il m’est advis que justice de Roy et obédience de pueple font les royaumes durer , et est plus grant et plus noble vertu au Roy bien garder son royaume par justice que par puissance l’acquérir. Pourquoy le Roy qui vuelt bien vivre et régner comme Roy, doit garder et maintenir justice en son royaume ; car justice ne se puet trop loer pource qu’elle est la propre nature de Dieu , qui la fist et ordonna sur ses serfs et sur les royaumes, pour garder et deffendre le sang humain , et les euvres et possessions des hommes. Et quant le Roy le fait ainsy, il fait ce qu’il doit, et est en ce cas samblable à Dieu ; car par bien maintenir, et faire justice , il ensuit les euvres de Dieu.
Et vueilliez savoir que justice est la fourme d’entendement laquelle Dieu créa et envoia à ses créatures,
ET LES RÉPONSES DE SALMON. 3i
et par justice fu faicte et edefiée la terre, et fu le Roy fait pour garder et maintenir justice. Car justice fait les subgietz débonnaires et obéissans , et les orgueilleux humbles, et les bonnes personnes sauvées et gardées de tort et de dommage. Et à parler proprement selon le dit des anciens prophètes et philozopbes, le Roy et Justice sont frères, et ont mestier l’un de l’autre , et ne pueent l’un sans l’autre. Et furent les Roys jadis créez pour justice maintenir et garder.
Très excellent et très redoubté prince , aprèz le dit des saiges anciens, à mon petit advis, je vous ay par cy-devant déclairié les troiz principaulx vertus que doit avoir le Roy qui vuelt estre beneuré à Dieu et au monde. Mais encore est-il chose convenable et neccessaire au Roy d’estre bien instruit, et avoir les considéracions, meurs et condicions que je vous exposeray cy-aprèz.
Cji 0Vn£iui»fnt Ire fonsiîJfrafions, meure et ronîiifions i)ue ïiuit auoir le îiog.
T. ■ès excellent prince, le Roy qui droicteinent vuclt goiivei’ner son pueple se doit rigler premièrement, et mettre ordonnance en son gouvernement; car le pueple a tousjours l’ueil au Roy, et se le Roy n’est homme droiturier , entier et parfait , son royaume est corrompu, et est la chose du monde qui plus destruit un royaume. Mais la honte et vaillance du Roy est considérée quant il garde et fait bien garder ses loys et ordonnances; et appercoit-on là deffault du Roy quant elles ne sont pas bien gardées , et quant le Roy n’a l’ueil et la considération à icelles garder et faire bien garder. Car par icelles bien garder scet le Roy ce qu’il doit faire à son pueple et subgietz, et aussy ce qu’il doit prendre sur eulx. Et quant le Roy a ses loys à noncbaloir, il prent sur son pueple ce qu’il ne doit pas prendre, et ne leur fait pas ce en quoy il leur est tenu, par quoy grans inconvéniens s’en ensuivent au Roy et au royaume. Car quant le Roy ne use de sa puissance et seigneurie ainsy qu’il doit, pluseurs gens se estudient à le servir de mençonges, et par ce le Roy acquiert moult d’ennemis, pource qu’il ne garde pas justice, et lors fault qu’il ait guerre, et par les guerres ses loys et ordonnances sont rompues; et aprèz son royaume se devise et contrarie. Et se le Roy use bien de sa seigneurie ainsy qu’il doit,cbascun lui dira vé-
rite , lors régnera justice , et acquerra des amis assez dont grans biens et grans aliances lui vendront , et adont son royaume se soustendra , et son pueplc se croistra. Et est expédient au Roy qu’il soit de grant et fei’ine voulenté , qu’il pense souvent à ses affaires, et qu’il regarde la fin de ses besongnes , qu’il soit débonnaire, et refraingne son ire, où il appartient aucune fois se monstre félon quant il est temps. Et doit réprimer et non acomplir ses plaisances et délectations se elles ne sont raisonnables , en prenant exemple à ses prédécesseurs qui ont esté de bonne vie.
Le Roy doit amer équité sans décevoir autrui , non pas estre double en fait ne en parole, mais doit garder scs subgiez et serviteurs chascun en son estât , et doit le Roy requérir conseil aux anciens, non pas à tous, mais à ceulx qu’il saura estre saiges et vertueux , et qui par commune renommée sont expers d’eulx bienr gouverner. Car il est expédient au Roy de congnoistre les mérites et vertus de ses conseilliers et serviteurs. Et que il ordonne chascun en tel estât, degré ou office comme il en est digne ; car se le Roy essauce les orgueilleux et indignes , et les préfère devant les autres ou les met en plus grant estât que à eulx n’appartient , il destruit lui et son royaume.
(H Quant le Roy a un grant fait à faire qui touche sa personne ou son royaume, il doit bien regarder à qui il le révèle et à qui il le commet à exécuter. Car se c’est chose que le Roy doye faire en sa personne, il ne la doit commetti’c à homme du monde que lui-mesmes
34 LES DEMANDES DU ROI CHARLES VI , ne soit présent, ou autrement pluseurs Inconvéniens s’en empueent ensuyr. Et s’il est besoing ou neccessité que le Roy commette celle besongne , il doit eslire bomme léal et saige ; et se il vuelt bien tenir secret ce fait, garde soy de révéler son consentement ou sa déterminacion jusquesà l’eure de rexécucion;car le plus noble trésor que le Roy puist avoir c’est bien ouvrer de soy.
c Se le Roy a deux grans fais à faire tout ensamble , et il ne puet entendre à les mettre tous deux à excécucion , il doit avoir considéracion au fait qui est le plus noble et plus prouffitable , et cellui doit estre préféré , et l’autre moins prouffitable et moins honnourable doit estre différé. Et s’il advient que égaument l’un soit aussy noble et aussy prouffitable que l’autre, toutesfois le Roy ne les puet tous deux acomplir ensamble, il doit avoir considéracion d’entreprendre icelluy fait des deux auquel ne pourroit recouvrer se il le différoit.
c Le Roy qui est en guerre ne se doit pas du tout fier en sa force naturelle, ne en puissance de grant ost, mais doit avoir sa fiance tout en Dieu et ouvrer par discrécion et par bon conseil, car maintesfoiz sens fait plus que force.
c Se le Roy est bon et beneuré , tous ses fais se porteront bien ; s’il est saige , son règne s’enforcera ; s’il est vray , son pueple se resjouyra de lui , et s’il est juste son royaume durera.
Le Roy doit estre enclin à bien faire aux bons , large en auinosnes aux povres gens, soustenir les petis enfans orphelins, marier povres femmes de bonne vie, et bénéficier tous ceulx qui mettent peine d’avoir science, de quelque ordre ou estât qu’ilz soient.
c Le Roy doit désirer avoir pueple subgiet et bien obéissant; et aussy doit le Roy prendre grant cuisençon de bien garder et gouverner son pueple, car le Roy entre son pueple est ainsy comme l’ame qui est ou eorps.
IL Le Roy ne se doit pas ingérer à assambler trésor des biens de ses subgiez par extorsion , ne aler contre les veuz et seremens qu’il leur a promis, et se il le fait autrement, pluseurs inconvéniens lui en pueent avenir.
Rc Roy doit enquérir souvent de l’estât et du gouvernement de son pueple, de sa chevalerie et de ses ennemis, s’il vuelt estre seur en son royaume, ou autrement il est chascun jour en péril.
c Tant est le pueple beneuré qui a Roy de bonne discrécion , qui croit voulentiers bon conseil et aime science, et par veoir es escriptures les fais des anciens et oyr souvent les oppinions des saiges, le Roy croît tousjours en science , comme le feu croist quant l’en y giectc de l’uille; et tant est le pueple maudit de qui le Roy n’a les condicions dessusdictes.
C Quant le Roy est négligent de pourveoir et remédier à une petite besongne qui lui touche, il sera aprèz
3b LES DEMANDES DU ROI CHARLES VI , négligenl tViuie pins grantle , tout ainsy que d’une petite maladie vient une grande, se remède n’y est mis au commencement.
c Le Roy doit bien prendre garde qu’il donne ses bénéfices et offices à bonnes personnes, et qu’ilz mettent grant peine à savoir et bien faire; car par ce tant plus s’efforceront à savoir et mieulx faire.
c Mieulx vault non avoir congnoissance ne familiarité avecques un Roy mauvais que d’estre avecques lui.
CL Le Roy ne doit pas adjouster foy à un homme qui se vante d’estre saige, et ses euvres ne sont pas bonnes. Car maintes paroles sont vaines et frustratoires , et les euvres démonstrent ce que les gens seèvent faire.
c Le Roy ne doit seeller aucunes lettres sans les faire visiter par gens loyaulx et à ce congnoissans, car autrement bonté et dommage en pourroit venir à lui et à son royaume.
CL I-ie Roy se doit garder que nonobstant quelque privée familiarité ou amour qu’il ait avecques homme du monde, se non à ceulx de son secret conseil, qu’il ne révèle son fait, son conseil, ne son secret; mais il puet bien parler d’autre chose, et honnourer les gens chascun selon son estât, sa condicion et sa science, et par ce pourra venir au dessus de ses affaires, et sera son bon gouvernement publié partout. Et si doit aussy le Roy estudier à estre seigneur de lui-mesmes, c’est-
assavoir de refraindre ses curiositéz et plaisances désordonnées. Et s’il ne le fait, comment porroit-il refraindre ses famillicrs et serviteurs; et s’il ne les piiet refraindre, comment porroit-il refraindre son pueple, qui est loings de lui. Il fault doncques qu’il soit seigneur de lui-rnesmes s’il vuelt estre seigneur des autres.
c Le Roy ne puet estre grevé ne déceu qui se garde de quatre choses ; la première est quant il voudra aucune chose faire, (|u’il ne se haste pas trop, mais par bonne delibéracion le face. La seconde est qu’il ne soit pas trop ahurté en son oppinion pour user de sa voulenté, mais faire par bon conseil ses besongnes. T.a tierce est qu’il reçoive humblement et de bonne voulenté ce qui lui sera conseilllé pour son bien , supposé que sa plaisance fust autre. La quarte est qu’il ne soit pasparcceux, mais ddigent de mettre à excécucion ce qui sera délibéré par son conseil. Et aussy doit le Roy j)enser de nuit au bon gouvernement de son pueple , et de jour, par bon conseil, mettre à effect son penser. Car plus grant honneur est au Roy et chose plus convenable penser à son gouvernement que cbacier et faire festes.
(H Ije Roy est acomparé à un grant fleuve lequel est néz de petis ruisseaulx; et se le fleuve est doulx , c’est signe que les petis ruisseaulx sont doulx, et s’il est salé et amer, aussy sont les petis ruisseaulx.
CL l’ar le gouvernement du Roy, le royaume [)uct estre
38 LES DEMANDES DU ROI CHARLES VI, aconiparé à un enfant : c’estassavoir quant la despense du Roy est mendre que la revenue de son royaume, c’est signe que le royaume durera par l’aage que un enfant puet vivre.
c Par le gouvernement du Roy, le royaume puet estre acomparé à un homme jeune de xxx ans. Quant la despense du Roy est aussy grande comme est la revenue , c’est signe que le royaume ne puet longuement durer sans inconvénient.
c Par le gouvernement du Roy, le royaume puet estre acomparé à un viel homme. C’estassavoir quant la despense surmonte la revenue , c’est signe que le royaume est prèz de sa fin , pource que s’il survenoit au Roy aucuns grans affaires , il n’auroit de quoy y pourveoir; et tout ainsy comme les richesces appeticeront , ainsy diminuera sa puissance et sa gloire.
ÎDfô Cünôjill^rs rt 'Sfrüitrurô îiu HojJ.
Très excellent prince, le Roy, pour honnourer sa magesté royal et pour estre deuement acompaignié , conseillié et servy, doit amer et honnourer les saiges et preudes hommes , et soy gouverner et conseillier par eulx. Et par espécial le Roy doit plus congnoistre la bonne vie et le bon gouvernement des gens descendus d’aucun grant lignage pour iceulx soustenir et essaucier que le grant lignage dont ilz sont yssus; car le Roy en pourroit estre très grandement déceu, pource
que les gens d’aucun grant lignage n’ensuivent pas tousjours les meurs et coudicions de leurs prédécesseurs, mais varient souventesfoiz leurs estas et leurs bontéz; ainsy comme une terre par laps de temps se change bien et est corrompue,
d Quant le Roy vuelt prendre aucune personne en son service en quelque estât ou office que ce soit, il doit premièrement estre informéz de quelle vie et de quelz meurs il est ; comment il gouverne sa maison et sa famille , ou comment il se maintient avecques ses compaignons; s’il est homme de bonne pacience et bien obédient , en gardant les commandemens de saincte Eglise, et de ses autres souverains. Ceulx qui seront telz le Roy doit prendre en son service, et les autres non.
c Le confesseur du Roy, son conseillier et son phisicien , qui congnoissent et seèvent la voulenté du Roy, ne doivent eulx encliner au plaisir du Roy, s’il n’est bonneste et raisonnable, ou autrement le Roy pourra avoir honte et dommage du corps ou de l’ame , et pourra le Rôy estre souvent malade. Pourquoy celluy n’est pas vray confesseur, léal conseillier ne bon pbisicien qui voit le Roy errer, et ne lui dist vérité. Car le conseillier ou serviteur qui longuement a servy le Roy et a veu , sceu ou apperceu aucun deffault ou erreur ou gouvernement du Roy, et il ne lui dist, il n’est pas léal au Roy, et se le confesseur ou conseillier ne scet adviser la faulte , il n’est pas digne de servir le Roy.
4o LES DEMANDES DU ROI CHARLES VI.
C II est expédient au Roy de congnoistre les vertus , la bonne foy , la noblesce et le lignage de un chascun de ses serviteurs, afin que quant il aura aucun fait à faire , il le sache commettre à cellui qui mieulx le saura et pourra mettre à excécucion , cbascun selon son estât et science.
Quant le Roy apperçoit son conseillier ou serviteur obéissant et léal , il le doit bien rémunérer, et soy monstrer cruel et punir ceulx qui lui sont desloyaulx et qui ne lui obéissent.
c Le Roy sur toutes choses se doit garder de avoir serviteur menteur entour lui ; car un menteur corromperoit plus tost dix vraiz hommes , que dix vraiz hommes ne feroient un menteur dire voir.
c Vérité dire, loyaulté garder, et tousjours à chose prouffitable vaquier, doivent faire le serviteur longuement entour le Roy demourer.
c Le Roy ne doit point avoir regart à la beauté d’une personne, se il est précieusement vestu, ou s’il est bien monté, ou s’il chevauche bien, mais doit avoir regart et considéracion à la bonté et vaillance de la personne.
fine la mpanse îif 0alittan sur la ()ufstioii et ïirmanîir à lui faictr par U Eop.
LES LAMENTACIONS
ET