CONCLUSION
L'observation concrète de la pensée sociale nous a révélé le caractère imparfait et purement conventionnel des définitions qu'elle propose et qui ne deviennent utiles à la vie pratique que moyennant l'interprétation humaine incessante qui les assouplit, les déforme.
Par conséquent, loin de valoir comme des principes objectifs, scientifiques, elles ne valent que par notre effort intime. De plus, l’examen des pétitions de l’époque révolutionnaire nous à nus en présence de liaisons de pensées, qui en raison de leur densité forment un réseau dont nous avons essayé d’interpréter et de représenter la logique propre, différente de notre logique savante. M. Lévy-Bruhl a montré comment le primitif est occupé de « préliaisons mystiques (1) » qui s’établissent, par exemple, de telle perception sensible à telle force invisible (2). Dans un autre domaine, le pétitionnaire — et même l’homme de tous les temps — dès que travaille leur conscience sociale, établissent ou reprennent tels maillons du réseau des préliaisons où voisinent, nous l’avons noté, des éléments rationnels et sentimentaux, des éléments de fait et des influences collectives, dont le plus souvent le sujet pensant ne saurait faire le dénombrement, et cette confusion entre le monde sensible et le monde intellectualisé est encore une similitude entre la mentalité sociale et la mentalité primitive (3).
Les pétitionnaires, et l’homme qui pense socialement, dans
(1) Lévy-Bruur, La Mentalité primitive, p. 20. (2) Ibid., p. 48.
(3) Lévy-Bruuz, ibid., p. 50..
La
la mesure où sa pensée utilise ces liaisons et les combinaisons de pensées qu’on a essayé de démêler, procèdent les uns et les autres par une sorte de projection d'idées qu’ils ont, en quelque manière, à leur disposition et qu’ils peuvent mobiliser à tout instant. Sans doute, ces idées comportent une certaine dose de rationalité, mais il n’en reste pas moins qu’elles ne sont pas des matériaux utilisables pour notre pensée savante; au contraire, l’activité de la pensée sociale spontanée apparaît comme une appréhension directe de ces liaisons. Toutefois, cette pensée dépasse beaucoup celle des primitifs. Si les pétitionnaires sont indifférents au principe de contradiction, s'ils procèdent par contiguité d’idées-sentiments plus que par causalité, il apparaît toutefois que leur pensée est orientée logiquement, à la fois par le langage dont 1ls usent, forgé sur la logique grecque, et par les exigences des grandes idées de Liberté ou de Constitution qui, dans une large mesure, sont pour eux, des idées d’ordre; il est clair que les contradictions mêmes que nous avons relevées dans certaines oppositions, comme celle de la guerre et de la paix, ne veulent pas dire que la pensée est dans un état d'équilibre indifférent, que la liberté postule aussi bien la guerre que le rétablissement du despotisme; la première contradiction à été possible, grâce au jeu des tierces positions de pensée qu’on peut relever dans les textes — mais la seconde ne pouvait pas se produire, la liberté en s’opposant à l’arbitraire imposait une direction logique à l’alogisme des liaisons d’idées révolutionnaires.
Pensée à la fois logique et extra-logique, elle est avant tout une pensée concrèle vis-à-vis de laquelle on est contraint d'adopter une attitude explicative, qui engagerait peut-être à reviser nos conceptions sur la contexture de notre esprit. Boutroux écrivait (1) : « La logique purement formelle de l’École, la logique de l'implication et de l'identité ne saurait suffire. Réduite à ses seules ressources, cette logique n’est que verbalisme. Ce qu’il faut constituer, c’est une logique de la détermination montrant non comment ceci est cela, ce qui,
(1) V. Préface au Traité de Logique de M. Go8Lor, p. xur.
99 VIL-5 appliqué à l'être est faux, mais comment ceci résulte de cela, comment l’existence de À entraîne celle de B. » Il désirait substituer ‘la logique de la détermination à celle de l’identité, comme logique fondamentale. Si cette œuvre est très difficilement réalisable dans les sciences sociales, il est à remarquer cependant que l’examen des jugements de pensées extralogiques, est bien propre à nous habituer à concevoir que notre logique savante n’est qu’une petite portion des combinaisons possibles que notre pensée utilise, plus ou moins en marge de la première.
En même temps que l’idée de logique se dilate, l’étude de la pensée sociale, spécialement sous sa forme spontanée, nous conduit à faire pénétrer le relativisme dans notre conception de la logique (1). De même qu’il n’y a pas une seule forme de logique, mais des logiques, comme le proposait Boutroux (2), de même 1l n’y a pas une valeur absolue de la vérité; Leibnitz distimguait déjà plusieurs degrés dans la conviction et l’on a pu dire récemment que l’induction nous enseigne, «sur la base d’une certaine évidence, qu’une certaine conclusion est raisonnable, non qu'elle est vraie (3). »
Les fragments de pensée sociale que nous avons examinés nous sugoèrent des réflexions analogues. Les enchaînements de pensée qu’on y relève ne sont ni les seuls que renferment telle idée enrichie de tels sentiments, ni les seuls possibles; les jugements que nous saisissons expérimentalement par la méthode concrète que nous pouvions seule adopter, ne relèvent pas d’une source unique de connaissance. Dans l'impossibilité de reconstituer la loi des phénomènes, ces jugements apparaissent comme des DGhARuNES concernant telle notion complexe, disons mieux, il s’agit de «relations de probabilités (4) », qui existent par référence à tout un savoir, à la fois, innel
(4) M. Porter a pu écrire à ce sujet : « L’erreur la plus grave consiste à croire qu'il y à un univers logique d'un seul tenant où les notions soient univoques et aient une valeur absolue. » Le Nombre, Paris, 1938, p. 15.
(2) Préface au Traité de GoBLor, p. xiv.
(3) Keynes, À treatise on probability, LOEE 1929, p. 245.
(4) Keynes, op. cit, p. 8.
affectif et expérimental, rempli, à l’occasion, de contradictions et d’interférences, si bien qu’on ne peut présenter ces relations de probabilités en termes d'idées simples. Les mots vrai », € certain » comme celui de « probable » expriment, comme le dit l’auteur anglais Keynes, dont les remarques nous semblent particulièrement heureuses, la relation dans laquelle ils se trouvent vis-à-vis d’un ensemble de savoir actuel ou éventuel, et ne caractérisent pas, en elles-mêmes, les propositions auxquelles ils s'appliquent; dès lors, chaque proposition est susceptible en même temps de «degrés variables de relation », qui dépendent du savoir auquel elle est rattachée (1). |
Continuera-t-on à penser que les faits sociaux ne sont pas objets de science, que les tentatives pour représenter les démarches de cette pensée changeante ne nous auront rien appris et qu’elles ne peuvent rien nous apprendre, parce que nous nous mouvons dans un domaine seulement à demiintellectualisé, et que les observations qu’on peut faire n’entraînent aucune certitude ?
Si nous nous bornons à rechercher des explications touchant les phénomènes, sans prétendre en découvrir la loi de production, 1l ne semble pas que le travail soit stérile. On s’habitue à cette idée qu’il peut y avoir une sorte de rationalité spontanée qui ne s’accompagne pas de certitude. La pensée sociale à la fois logique et extra-logique, intuitive, causale par intermittence, mais constructive et pratique, représente, on est bien forcé de l’avouer, un aspect du rationnel, mais d’un rationnel qui ne se présente pas avec des procédés démonstratifs entraînant la certitude au sens traditionnel du mot. C’est une pensée à références multiples, non seulement à des axiomes, mais à des ensembles de faits contingents, faits matériels, sentiments individuels ou collectifs qui forment une relationship (2). Dans ces conditions notre entendement parvient à se faire quelque idée du réel social. Nous avons
(1), Zbid., p. 400, | | * (2) Le fait qu'on ne définit la probabilité qu’en définissant des degrés de relations de probabilité enlève-t-il sa valeur à l’idée même de probabilité ? Non
une notion rudimentaire de notre monde intérieur, une notion mathématisée du monde extérieur; la conception du réel intérieur et extérieur est une notion que la répétition d’expériences, que les décisions de la volonté et l’activité de nos organes ont affermie peu à peu. Ces répétitions nous ont habitués à l’idée que certains rapports invariables existaient entre une première sensation et telles autres subséqüentes. Il en est de même de l’idée que nous avons du réel social. Elle aussi repose sur des expériences, sur des constatations d’invariances — expériences où la logique savante joue un rôle, mais aussi où intervient une pensée spontanée. Les pétitions nous ont montré comment s’établissent ces expériences, quelles haisons d’idées et de sentiments résultent de la contemplation des mêmes faits matériels; sans cesse les pétitionnaires en 1791 et en 1792, ont attaché au fait constitutionnel qu’est le veto, les mêmes effets internes et internationaux que la répétition des interprétations collectives rendait de plus en plus solidaires; de même dans leurs adresses d’adhésions, ils agrégaient à tout instant autour des idées de constitution, de hberté, de loi, de bien public, de bonheur public, les mêmes liaisons d'idées et de sentiments, si bien que l’une quelconque de ces idées suffisait pour évoquer le retour entier des liaisons préétablies. Ces liaisons subjectivement expérimentées, impérieusement voulues par les pétitionnaires, nous avons essayé de les désubjectiviser, d’en avoir une connaissance objective, — c’est-à-dire, que nous avons essayé d’en saisir les relations constantes et les combinaisons. Qu'il y ait dans les aperçus que nous en pouvons avoir du probable plus que du certain nous l’avons suffisamment souligné; mais il ne faudrait pas que cette préoccupation qui est en nous d'atteindre le certain, la loi, nous fasse négliger les vues explicatives, préparatoires au certain, car en elles réside aussi de l’intelligible et Descartes n’enseignait-il pas que la raison ne porte pas d’un coup tous
pas, estime Keynes. Selon lui, la théorie des probabilités a une valeur objective
et scientifique, parce qu’elle concerne le degré de croyance qu'il est rationnel d'accorder, dans des conditions données, et non en tenant compte des croyances de certains.individus, op. cit., p. 4.
ses effets... D’autre part, le réel social nous est apparu comme lié à une recherche de l’utile; la pensée sociale concrète est une pensée qui assure à l’homme des effets pratiques; considérées sous cet angle, les liaisons établies dans les pétitions sont vraies dans la mesure où elles ont été pratiques.
D'ailleurs, l’histoire des sciences et des sciences mathématiques elles-mêmes, nous inciterait à des remarques analogues La pensée sociale de tous les jours, comme la science appliquée, ne peut pas attendre, il lui faut utiliser des notions ou des liaisons rudimentaires et provisoires, dont elle affinera plus tard le contenu (1), et l’on peut dire que la science théorique, qu’elle soit mathématique ou sociale, elle non plus ne peut attendre sous peine de contraindre l’homme à ne pas chercher une explication des phénomènes. C’est là l’excuse des efforts que l’on peut entreprendre dans le domaine que nous avons choisi.
(1) En ce sens, Bouasse, Physique générale, p. 152; in De la méthode dans les sciences, Paris, 1928. (Conférences faites à Normale supérieure.)
Vu le 27 Février. 1939
Le Doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de Paris
J. VENDRYÈS Vu et permis d'imprimer
Le RECTEUR DE L'ACADÉMIE DE PARIS