Les demi-soldes
Ces agitations étaient dues au mécontentement de la France. M. de Villèle, devenu le chef du nouveau ministère, avait ramené les royalistes de 1815 au pouvoir; et les ministres qui n'étaient, à vrai dire, que ceux du comte d'Artois, s'étaient appuyés sur le clergé : les Jésuites bientôt triomphèrent. Mais à cette intervention des Pères de la Foi dans la politique le peuple répondit par une levée en masse ; et simultanément,
comme en 1820, un cri surgit de ces bousculades, l'appel vigoureux d'une poignée d'hommes qui, en bel ordre, avec un sangfroid et une intrépidité militaires, se mirent à pousser leurs espérances en avant.
On ne peut affirmer si ce fut cette manœuvre des officiers en demi-solde qui rénova dans le peuple un culte en apparence aboli, mais dès lors tout se mélangea : les aspirations de la foule s'unirent aux espoirs de l'ancienne armée, le mépris commun et les diverses tendances fraternisèrent
au nom de la Charte dont tout le monde, au fond, se moquait ; le peuple cria : Vive la Liberté ! les demi-solde hurlèrent : Vive t Empereur ! malgré que l'Empereur fût mort; et ces deux cris, pour les émeutiers, eurent une même signification.
Pour faire entendre cette révolte, il suffit d'éveilller six mois de passé. La réaction débute par des défis, des emblèmes, séditieux, breloques et tabatières portées ostensiblement, des mots d'acteurs, des mutineries d'écoliers, des arrestations de demisolde et par une série de suicides dans la foule des anciens soldats. Puis le gouvernement, comme à plaisir, accumule les motifs de haine : on lit avec indignation l'annonce d'un monument élevé à la « gloire » de Pichegru ; la droite de la Chambre insulte « Buonaparte » et appelle Moreau le traître un « bienfaiteur » ; d'infâmes plaisanteries anglaises sur la France sont conunentées dans les lieux publics ; c'en est fait ! Cette fois, le peuple travaillé ne crie plus, il agit. Et qui seconde sa rébellion ? qui le travaille ainsi ? les hommes de l'ex- Garde, les Demi-Solde.
Ils vont partout. Leur activité se divise, à grands carillons, sur les routes départementales ; chaque diligence en porte qui se reconnaissent à des signes, à leur costume boutonné, ample, à leur chapeau, à leur canne, au son de leur voix, et surtout au large ruban de la Légion d'Honneur, moussu comme une rose, qui ensanglante le revers de leur redingote à collet. Et qu'ontils pu faire, durant leurs courses, pour amener un gouvernement désireux de repos, ou du moins de ses apparences, à de scandaleuses représailles ? Une machine mystérieuse qui agit, une France à complots, un vaste terrain d'émeutes. De toutes parts se lèvent des hommes, éclatent des espérances terribles. Pendant le premier semestre de l'année 1822 des conspirations remuent Belfort, Nantes, Orléans, les Halles de Paris, Tours, Saumur, Niort, Thouars, les Écoles de droit et de médecine, Paris tout entier, Laon, La Rochelle, encore Nantes, le Maine-et-Loire, Bayonne, la Sarthe, Toulouse, Strasbourg, encore Toulouse, encore Strasbourg, Nancy, toute la Lorraine, Saint-Omer, une partie du Finistère, encore Toulouse, Marseille, la Somme, Toulon, Saint-J ean-Pied-de-Port, es Bouches-du-Rhône, le Var, Lyon, Châillon, encore Lyon, Lyon encore, Paris,
Montdidier, Lyon toujours, Paris et les étudiants, Paris et les charpentiers... et le ministère, pendant ce temps, s'affole, bondit d'une ville à l'autre, exécute, expulse, brûle, serre à tout rompre les vis rouillées de la loi ; il châtie avec emportement, avec rage !
L'Ecole de droit, soulevée, est frappée d'un arrêt de l'Académie de Paris ; vient le tour de l'Ecole de médecine ; on condamne Béranger pour outrage aux mœurs ; le collège Henri IV est puni; l'Ecole de Saumur est dissoute ; la Chambre laisse dire que Waterloo fut une révolte de factieux et appelle « parricide » l'homme qui frappa Louis XV avec son canif ; on chante le god SAVE THE KiNG duus Ics conccrts spirituels ; le Salon refuse deux tableaux militaires d'Horace Vernet ; la Faculté de Toulouse chasse des élèves ; le sous-officier Sirejean, condamné à mort, est fusillé ; le capitaine Vallé, compromis dans le complot de Toulon, est fusillé ; on perquisitionne partout ; des libraires et des éditeurs du Palais-Royal sont arrêtés ; on condamne des modeleurs qui vendent le buste de Bonaparte ; le tsar et ses cosaques sont appelés par les journaux monarchistes : le Grand Alexandre et ses magnanimes soldats ; on arrache des murs les affiches de spectacles où il est parlé de « gloire et de lauriers » ; on saisit des journaux, des recueils de chansons ; un noble revenant de voter crie à la foule : « Vive le Roi, canailles ! » ; une bousculade au maire de Thiais vaut à l'ouvrier Ernoust cinq ans de réclusion ; M. du Puymaurin, à la tribune, propose de disperser les étudiants hors de Paris et de rétablir les Facultés de province, etc.. Ces violences d'un gouvernement détesté ont lieu dans le seul espace de SIX MOIS. Alors, tout s'arrête, on devine une pause, une reprise d'haleine, — et la France haletante cesse pour un instant de cpnspirer.
On peut s'arrêter comme elle. Ces six mois de troubles sont suffisants pour encadrer les agitateurs ; il faut s'approcher maintenant de ces fameux demi-solde, et les suivre dans les endroits où leurs énergies se rencontraient. C'était la plupart du temps, pour le Comité secret de Paris, aux cafés Lemblin, Minerve, de la Régence et Procope : si les murs gardaient les paroles t Ces piliers de l'opposition constitutionnelle arrivaient sanglés, parés, faces, asti-
qués, les moustaches cirées en cornes ou rebroussées au peigne de fer, l'œil rond, clair comme un éclat de glace, dilaté par une habitude de méfiance, le chapeau sur l'oreille, le jarret nerveux, armés d'un jonc à pomme plombée qu'ils maniaient par une bande de cuir avec des gestes de maîtres d'armes. Ils s'asseyaient, se calaient devant des sirops. On en vit, pendant dix ans, qui lurent constamment V Annuaire, y suivant sur les chemins de l'armée les succès de vieux camarades, et d'autres, à la demisolde modeste, qui curaient des heures le même fond de soucoupe. Ils consultaient les journaux : le miroir, l'oracle,