LE CONSTITUTIONNEL, LA QUOTIDIENNE
s'agitaient, s'indignaient, interpellaient les clients, les pâles garçons, la caissière: des veines leur cordaient le cou, et leurs faces d'hommes maigres se bouffissaient de fureur! Ils prenaient pour eux le café. Tout le monde tremblait. Ceux qui ne tremblaient pas — il y en a toujours — étaient priés, par témoins, à quelque rendez-vous matinal dans les environs, et le lendemain, si quelqu'un manquait au café, ce n'était jamais le demi-solde. Aucun ne s'informait. Point de nouvelles, sinon dans le cas d'une botte rarissime, d'un coup fameux. Pour tout le reste, indifférence : on savait que le bourgeois, le garde-du-corps serait tué ; les petites cuillères se remettaient à tourner le sucre, et on parlait politique. Parfois, brutal, brisant sa lecture pour en réciter un passage aux glorieux poilus de l'ex- Garde, un d'entre eux se levait, lisait, hurlait plutôt d'une voix de commandement en campagne quelques paragraphes d'un discours net et libéral. On l'interrompait avec enthousiasme : Oh ! Foy ! Oh ! Manuel! Oh l Laffite ! Oh ! Benjamin Constant ! Et des têtes curieuses s'aplatissaient contre les vitres du café...
Ainsi, essayant de s'illusionner, se dépêchant de vivre ce qui leur restait de vie, tous s'empressaient dans l'aventure, et leurs enjambées comptaient double.
Où allaient- ils ?
Poussés par d'anciens « tumultes » vers l'action, mais dénués de cette force morale qui peut, au moment voulu, barrer la marche d'une existence, lui assurer d'autres armes et la jeter ailleurs, ils persistaient en de vains tapages, et, faibles sans doute d'avoir été trop forts une fois, chargeaient et frappaient à vide dans le désert de la paix. Le sang et ses émotions ils les récla-
maient chaque jour à la vie exsangue de la monarchie, ils n'en laissaient fuir ni la moindre goutte, ni le plus infime frisson. N'y prenant pas garde, à tout instant de vieux gestes de tuerie boulaient leurs reins, leurs épaules ; en choquant leurs verres ils semblaient lever d'invisibles sabres, payaient le garçon dans un élan de coup de poing, scrutaient les consommateurs de ce regard d'étain, fixe, froid, dur, qui intimidait l'ennemi ; et chaque carte qu'ils donnaient faisait un deuil.
Cela, cependant, n'était que le dessus de leur vie. Leurs franchises soudardes cachaient un délicieux trouble de cœur ; et c'était en même temps qu'un regret une espérance. Ces grosses forces inutilisées par l'époque s'humiliaient en attendrissements enfantins devant une chose invisible et pourtant réelle, un fantôme disparu partout présent qui revivait, au gré de V imagination, de sa poussière lointaine, et qu'ils nommaient tour à tour : //, Lui, l'Enfonceur, la Victoire, le Tondu, le Caporal, la Violette, l'amante, la maman, le monde. Dieu, /'empereur 1 Quand on en parlait, tous se levaient.
Car ce Nom, c'était le dogme : il portait en soi, comme l'autre, sa irinité. L'N avait trois branches. On comptait, avec l'Empereur, le Fils et l'Esprit ; ces trois dieux n'en faisaient qu'un. A droite de l'Empereur, vêtue en Victoire, il y avait la guerre, à gauche un petit enfant; et l'Idole napoléonienne, sur eux, appuyait ses mains, semblait attendre... Quoi ? eussions-nous dit. Mais les demi-solde n'hésitaient pas ; il leur fallait remettre tout en place : la guerre sur le trône d'Europe, l'enfant dans les Tuileries, l'Empereur partout.
Psychologie sauvage, d'illuminés froids.
Aimer le père, se battre pour l'œuvre et se dévouer au fils, trois idées en bloc parfaites pour agir ; ils agirent donc. On a vu quels nombreux complots éclatèrent dès lors en France. Aucun rhétoricien de tribune, nul philosophe de château ne comprit l'énorme importance de ces légères batailles qui avaient lieu partout, à chaque heure, sur les boulevards, dans les faubourgs, les cafés, les spectacles, les bals publics, les casernes et que répétaient parallèlement les provinces. Entre les poings des demi-solde tout devint arme. A côté de leurs duels ils entreprirent un combat contre les traditions monarchiques, ils trouèrent des chairs et décimèrent des idées. Le peuple, d'ailleurs, se
laissait convaincre : se détournant de son roi, de ce gros garçon qui l'avait déçu et qui, au milieu des événements les plus graves, entre un complot d' instituteurs dans le Finistère et une forte émeute à Marseille, BAPTISAIT UNE ROSE et disait à son jardinier : « C'est une nouvelle victoire que remporte M. Tamponnet », ce peuple de Quatre- Vingt- Neuf et de 1806, habitué à d'autres triomphes, haussait avec mépris les épaules, et plus d'une fois déjà, derrière ses demi-solde, sa brutale Datte avait serré le fusil.
Voilà quel fut ce fragment d'histoire en ces six mois agités. Voilà ce que furent le peuple et les militaires de l'ancienne armée ; et voici ce qu'ils demandaient : les uns une liberté qui n'était pas celle de la Charte, les autres l' Empereur que beaucoup jusqu'à leur mort crurent toujours vivant, — et quant au reste...
Plus avisés, plus pratiques, lieutenants, capitaines, commandants, colonels, généraux oisifs et misérables, tous regardaient du côté de la vie, là-bas, l'espérance orphe-
line, le roi de Rome. Mais comme si son père l'eût appelé, l'enfant, de jour en jour, glissait à la tombe. Un sanglot dans le cœur, pâles, les mains tombées, ils écoutaient les nouvelles de ce doux spectre de onze ans au front jaune, courbé par ordre sur les dures mathématiques et dont une Cour du Nord gourmée, martyrisait les souvenirs et brisait les jeux. Cette lointaine lumière, si grise déjà, que les demi-solde fidèles virent peu à peu vaciller, s'éteindre, fut le signal de leur mort : ils se firent tous tuer dans les bosquets de lilas, sur les champs de bataille de la banlieue de Paris, un à un, par le sabre, le pistolet, l'épée, le poison même et le couteau ; et lorsque l'enfant, plus tard, mourut à son tour, ce fut tout à fait, il n'y eut plus un seul demisolde pour le pleurer.
J'essaierai de tracer ici, de ces fameux hommes, quelques silhouettes. Si l'on entend plus d'une fois dans le cours de mes essais le cri de : « Vive V Empereur ! » que le public se reporte au temps que je raconte ; j'ai invoqué l'art pour seul guide, — et l'art domine les opinions.