‹ Les demi-soldesChapitre 12 sur 27 · ELLE FIT L INSPECTION · texte numérisé non relu

ELLE FIT L INSPECTION

saule. Sur la troisième face : Diogène reviendrait en vain. Sur la quatrième un enfant de dix à douze ans, avec cette banderole à la bouche : espoir; et sur la cinquième une immortelle. Le sourire de Montander voulut être triste :

■ — Tout ce qui nous reste : une breloque.

Mais l'accenl, dur, bravait la phrase.

Ces mois indilïèrents chaulïèrent l'actrice comme si la gueule d'un four à chaux eût bâillé soudain dans la chambre. Le

colonel lui saisit le cou d'une patte, doucement, et la plia contre sa poitrine, — elle s'assit sur un pan de sa redingote, dans un creux :

— Tu es beau, je t'aime ; je t'aime, tiens, tout ça de plus que l'autre. Lui osait à peine me toucher ; tu me serres, toi, et je raffole des « marques ». Ces officiers d'aujourd'hui mettent des odeurs; toi tu sens les chemins, la bataille, les blessures, la boue. Quand j'ôte mes lèvres de ta peau, j'y ai de la poudre à fusil ; c'est bon. J'aime la toilette; quoique civil, c'est toujours soldat (elle se collait à lui, jouant le rêve) : Tu me rappelles ces grands régiments que je voyais défiler autrefois sur le Carrousel, alors que vous reveniez, vous autres, chargés de trophées, d'une campagne en Autriche, en Allemagne... (elle enroula de son geste la ceinture de son amant, y toucha une crosse, et eut froid soudain). C'est si gentil, cria-t-elle, de savoir qu'on vivra ensemble jusqu'à demain matin, et de traîner l'un près de l'autre, sans se déshabiller, de parler comme ça, d'autres choses, de ce qui se passe ailleurs, dans Paris...

Cambrée derrière Montander, d'une griffure lente elle amena une gazette, l'exemplaire de la Quotidienne ouvert sur le bureau :

— ... de regarder, par exemple, les nouvelles de théâtre, les nouveaux romans (elle se pencha sur le journal), les modes, le chapeau qu'on portera ce printemps (rapide, elle découvrit ce paragraphe serti à l'encre) : Le régiment suisse qui était à Orléans est allé remplacer à Tours le régiment de cavalerie qui y est ■en garnison (ses yeux seuls avaient lu, elle bavarda) : et de lire des choses froides entre deux baisers bien chauds (elle l'embrassait), de glisser de l'amour entre deux nouvelles politiques. (Le tressaillement que ce mot donna au militaire lui fit tourner le feuillet); sa voix changea:

— J'ai bien raison. Nouvelles assommantes ; écoute ce que je viens de lire : La Chambre, épela-t-elle tout haut, a entendu le rapport annuel de la commission de surveillance de la Caisse d'amortissement. C'est tout ce qu'ils disent, je bâille.

Ivre, il lui léchait la nuque à petits coups, ses griffes de gros fauve amusées par ces dentelles, cet ébouriffement de

linge fin, chaud comme un duvet de perdrix. Voyant IVIontander distrait, féline elle retourna au journal, souleva la feuille, lut : ... et qui en est parti pour se mettre à la poursuite du génércd Berton. La phrase entra dans son âme, s'y cloua. En biais, sur ces quatre lignes un crayon rouge avait écrit : faire marcher fouré. Alors elle changea de place et se mit à glisser, curieuse, par la chambre, en sifflant un air ù.' Aladin. A son tour, il se leva. Cet héroïque niais de trente-deux ans, colonel à vingt-cinq, à qui le temps avait manqué d'apprendre les femmes regardait, ravi, sa maîtresse, et déboutonnait sa redingote en songeant : « Quels enfantillages ; je ne lui ai pas vu suivre depuis une heure le quart d'une idée ». Elle errait, lente, de chose en chose, tournait autour de la lampe, s'exhalait d'un noir, traversait un clair ; et le demi-solde, en manches de chemise, tournait tranquillement la tête, lorsqu'il vit... Clameur ! Un bond gigantesque l'écrasa pantelant contre la femme :

■ — Bas tes pattes 1

Le cœur de Montander, ébuUitionné par une pile, avait fait craquer tout le corps. Ce n'était plus l'amoureux, mais le militaire, l'homme de Leipsick, le chargeur, le fou, le féroce ; il terrifiait. Sauvage, les nerfs de la face violemment refoulés, le poil droit, l'œil rond, les dents claires, il eut l'air d'un affreux gorille touché à mort qui va tomber... La femme, blanche et tremblante, éclata de rire courageusement :

— Ah ! je t'aime ! je t'aime ! Oh I comme je t'aime ainsi, brutal ! emporté 1 toi 1 unique 1 Tu m'as écrasé le poignet, mais c'est délicieux, c'est ton vrai baiser noir. Je regardais les images ; est-ce défendu ? Quelle force tu as ! Déder, tu sues. (Elle lui passait le mouchoir au front.) Pourquoi cette furie ? enlève ces dessins.

Trompé encore, il attendit, debout, l'immobilité intérieure. Pareil à ces tourbillons dont les cercles, peu à peu, brisent leur violence à fleur d'eau, son sang, par vagues douces, remonta du cœur à la tête ; il sourit :

— C'est que ce ne sont pas des images...

— Je m'en moque, dit-elle en dégrafant son corset. Ote ces « blagues « ; astu des épingles ?

Il prit le tas de paperasses, et alla le

cacher dans une armoire dont il emporta la clé.

Quand il rentra elle était au lit. Ame blonde dans une blancheur, il admira sa pureté.

— Tu ne dis plus rien ?

— Je pense.

Son regard était fixe. Puits profond, des pensées de mort en montaient, des miasmes. Ce regard qui ne se savait pas observer devint si dur que le colonel, malgré lui, récapitula : les gestes et les mots aimés phosphorérent dans son cerveau, et une morne peur l'envahit... Les documents de la conspiration militaire qui devait changer la France et remettre Napoléon II sur le trône avaient traîné sur la table, et une femme « moins loyale », pensa-t-il, eût pu les lire ou s'en emparer. Il se pencha... Mais le regard de la femme, dilaté, violet, toujours fixe, devenait lointain ; des choses de l'avenir y défilaient, toutes petites, et voici ce qu'il y aperçut de minuscule, là-bas, au loin, très loin :

une ville, le matin ;

des clochers, un fleuve, la prison ;

une grande foule, des soldais en armes, disposés dans tous les quartiers, en haie, comme sur un passage ;

des cloches ; mais c'était si loin qu'on n'entendait pas, elles se balançaient dans le silence ;

une poussée de foule, les têtes découvertes, les soldats présentant les armes...

Le cortège :

des bataillons de ligne, la Gendarmerie ;

un jeune homme blond, grcmd, qui ressemblait à Monlander ;

un infirme qui marchait, la tête haute, appuyé sur un homme court, trapu, indifférent ;

cinq cmtres hommes.

Puis une place, avec du soleil, des ormeaux ;

le peloton rouge, caix fusils claire, sur deux rangs ;

une épée levée...

de la fumée ;

un fourgon ;

l'oubli.

Et le colonel se coucha quand même.

PRovocnxioris de fouré

Un passant traversa le boulevard, mais la foule se resserrant l'arrêta soudain. L'homme, un gas de six pieds, frappa de sa canne trois ou quatre épaules. Ce simple geste ayant écarté les groupes, il passa. Doguereau le reconnut à ses favoris épais, à sa redingote verte aux brandebourgs noirs et à la façon dont il marchait, en s'enlevant un peu sur la botte :

— Fouré I

— Doguereau I

— Et que t'ont fait ces braves Parisiens, bougre de foutre, pour les assommer à coups de canne ?

— Je passais, dit Fouré. Il faut passer pour aller quelque part.

— D'où viens-tu ?

— De province.

— Pour l'affaire ?

— Oui ; et j'allais justement chez le colonel...

— Il se bat du côté de Meudon ; vous vous verrez ce soir. Viens boire un « acide» au café Soumet.

Les bras à la taille, ils entrèrent.

— T'es toujours fameux et d'attaque, dit Doguereau ; moi et Goglu nous avons vu ça tout à l'heure ; mais prends garde de te faire un jour empoucer. — Cent foutres 1 voilà le café plein !

Le camarade, nerveux, baissa les sourcils.

— Pas de place, dit Goglu.

Le groupe des trois hommes, fendu par

le va-et-vient des garçons, reculait déjà vers la porte. Fouré s'impatienta.

Un flot de sang jaillit sous sa peau, lui courut du front au menton, lui laissa le nez pâle ; et ses fines narines, comme du papier replié, se retroussèrent, brusques, férocement :

■ — Il y en a, dit-il qui ont fini de boire et qui ne s'en vont pas.

Et raflant soudain les consommations d'un groupe, il envoya le verre, la carafe, les allumettes et les cartes au travers de la salle — qui leva aussitôt ses cinquante têtes, dans un cri :

— Monsieur ! Qu'est-ce !... Provoq !... Une provocation semblable ! Brutes ! Si votre Empereur !... Sans motif !... Oui I Sauvagerie 1 C'est une sauvagerie !... tranquilles... Nous jouions aux cartes. Enlevez-le !... pour d'anciens militaires, sans doute... Pas de places... de l'Empereur 1 Eh bien ! on s'en va... duellistes ! La police 1 chercheurs d'affaires... las de la paix... dans un autre café ! etc..

Cinquante voix se croisaient, confuses.

Doguereau et Goglu, rechignants, s'assirent près de Fouré que l'œil du capitaine, sévère, interrogea...

— Je vois, dit Fouré, cjue tu n'aimes plus les manœuvres rapides.

Un client furieux s'avançait : le provocateur, sans se lever, lui arracha le mouchoir des mains :

— Image du drapeau blanc... invasion étrangère, souvenirs néfastes, dit-il : emblème séditieux pour un soldat de la Garde.

Et il mit le pied dessus.

D'autres voix, alors, s'indignèrent !

Doguereau devenait de plus en plus grave, et Goglu, soigneux, écartait les gens. Tout le monde était debout.

Comme la salle ne donnait pas sur le boulevard, le gérant boucla deux portes et fit amicalement violence aux consommateurs insultés. Il avait peur. C'était le temps des duellistes, d'une certaine espèce de militaires en demi-solde assoiffés de dangers, de fureurs, de sang, et on savait que toute rencontre avec eux amenait infailliblement la mort. Cinq clients partirent, ne voulant pas être « assassinés ».

Calme relatif. Chacun reprit sa place.

Les jeux recommencèrent.

— Je te trouve bien changé depuis quatre mois, dit Doguereau après un silence.

■ — La lâcheté humaine m'a retripoté un autre cœur, grogna Fouré.

— Qu'est-ce que tu as fait en province ?

— C'est un secret à Montander. Cependant je peux te dire à toi que je m'y suis battu à force ; j'y ai mangé de la salade d'acier tous les jours.

— ■ Des duels ?

— • Des exécutions ! (Fouré, levant la carafe, coupa son absinthe.) Des duels avec ces canailles ? Et venger Papa, l'Empereur trahi ! Je me suis chargé, avec quelques autres, de ces corrections : j'ai tué un peu partout (il regarda les joueurs, méprisant). La terre, pour moi, est une Conciergerie de condamnés à mort; aussi j'en ai fait sortir le plus que j'ai pu par le « couloir de bois », les pieds en avant. Malgré ça, il en reste.

— Tu as fait souvent ce métier-là ?

— Chaque jour, dit Fouré. De février à juin, j'ai tassé cinquante bonshommes, — et je ne compte pas les éclopés.

Le capitaine frémit. Cette voluptueuse bête féroce avalait son poison à petites gorgées, l'œil clos, comme la panthère « boit » un Indien, et sa langue de sang, lente, essuyait l'alcool des babines et rôdait sur ses lèvres bleues. Doguereau sentit qu'il ne mentait pas.

— Et parmi les camarades en demisolde, fit-il, est-ce qu'il y en a beaucoup comme toi ?

— Une division ! Encore un peu, nous aurons dépeuplé la France, il ne lui restera plus que son squelette et nos nerfs. Il faudra bien alors que le Petit revienne, puisqu'on a mis l'Autre là-dessous (il frappa le sol de la salle, vingt dos sursautèrent). — Il y a, reprit-il en riant, les capitaines Corabeuf, Jouflroy et Parugen qui ne tirent pas trop mal ; le colonel Gaure, des carabiniers ; les lieutenants Laugier, Besson, de Santi, Ramelet ; le petit Véry du 20° Chasseurs; Gransart, Leduc, de l'affaire d'Oporto; Dubois ; Faye dit Yanibo, du combat de Jéhémi ; Bertre, cité après Krasnoé ; deux Corses, corsicos supérieurs au sabre, Bellagamba et Forcioli ; tu les connais tous, et d'autres encore, en masse, qui se payent chaque semaine des brochettes de mauvais Français.

Doguereau leva les épaules :

— Comment pouvez-vous avoir tant d'alTaires ? Avec la meilleure volonté de se battre...

— Est-ce donc difficile ? cria Fourc.

Quand les motifs manquent, on marche au-devant, on provoque. Ainsi...

Farouche, il compta ses voisins de gauche :

— Quand on ne peut pas causer au café, suis-moi bien, à cause du bruit que font les joueurs (il se tourna sur une fesse, et parla tout haut), on se résigne à regarder le jeu (un bourgeois sourit). Comme les bonshommes, la plupart du temps, n'y connaissent rien (il se souleva), on leur enseigne la partie... (Le bras de Fouré, audessus des têtes inquiètes, indiqua les noirs dominos, et la glace de ses yeux refroidit un joueur:) Posez le double-six.

— Mais, monsieur...

Doguereau regarda Fouré tristement.

— Posez le double-six ! répéta l'exmilitaire.

— Mais cela ne se peut pas ! Je dois poser le six-blanc, voyez, parce que j'ai quatre blancs dans mon jeu.

— Justement, vous avez trop de blancs, c'est ce qui vous fera perdre. Posez le double-six, je vous dis ! (La face de Fouré s'enfla de sang jaune). Et puis, tenez ! cria-t-il soudain, vous jouez comme des mazettes ! A recommencer !...

Et sa grosse patte brouilla le jeu.

Une bagarre d'indignation, plus tumultueuse que les deux premières, secoua la salle ! Doguereau reçut une carafe qui lui fit saigner le cuir de la gorge. Goglu, indifférent, refoulait toujours les furieux. Des joueurs s'armèrent de couteaux. Fouré maintenait le gérant et les garçons ; et un élastique chat rouge bondit comme un boulet mou entre les bras menaçants. Le café braillait :

— La police I La police ! C'est une honte ! A mort les brigands 1 Inconcevable ! A mort !...

— Pas tous à la fois ! hurla le dur demisolde. (Et son cri de commandement sonnait sur ces voix bourgeoises.) Fouré !

capitaine de cavalerie en retraite 1 domicilié aux Trois-Soleils 1 rue Monsieur-le- Prince, 5 1 (Il tendit sa carte qu'on lui arracha.) Tst 1 tst I tst ! (Avec un sourire.) On n'est pas des ogres d'Astrakan, des Cosaques...

Assis, les bras croisés, sa tête se darda sur le tapage, et il attendit, la langue aux lèvres, que le silence revînt. Ce fut long.

— Ça t'amuse, grogna Doguereau, d'avoir troublé ces braves gens ?

Des habitués partaient. D'autres, menaçants, allaient et venaient.

— Car, enfin, tu n'as pas l'intention de te battre avec eux...

— Pourquoi ça ? dit Fouré.

Le gérant, blême, regardait ses clients partir ; il sentait un adieu dans chaque poignée de main. Doguereau eut pitié :

— Regarde ta victime, sa figure pâle, ses mains... Cet homme-là n'a jamais touché une épée... Tu vas faire une mauvaise action.

Fouré, les cils joints, lança une fumée d'entre ses dents blanches.

— Non. Ce trembleur va choisir ses armes ; c'est lui l'offensé, il me tient. (Doguereau leva la tête, étonné.) Il me tient, dit la brute, parce qu'il peut se battre avec moi comme il l'entendra.

Chaque homme a une arme de sa façon (il plaisantait); si c'est un mécanicien, je me bats avec lui avec un barreau; si c'est un architecte, à coups de compas ou de pavés ; médecin, avec la lancette ; chimiste, avec les poisons ; et à coups de fouet, même, si c'est un charretier, etc., au choix ! (De rapides ombres traversaient le fond du café ; il se leva, souple et immense, le crâne ras, comme un tigre brun.) Il ne fait pas bon cuire ici, dit-il. Arrange cette promenade : ce sera toi, naturellement, mon témoin. (Doguereau rêvait, taciturne), avec Goglu, puisqu'il est là. Au revoir. J'irai te prendre demain matin. (Il hésitait.) Je devine qu'on ne s'entend pas...

— Tes tueries de province t'ont tout retourné, mon garçon; dis qu'on ne s'entend plus, rectifia le vieux capitaine en couvrant ses jambes. C'est bien ; laissemoi faire. Va-t-'en.

— A demain.

— A demain.

Doguereau resta le front bas.

L'homme se tenait au bout de la salle avec ses témoins. Leurs mines semblaient avouer : « Qu'est-ce qu'il nous faut faire ? Tu ne sais pas te battre ; ce soldat te tuera. » Soudain, ils virent Doguereau qui marchait à eux.

Réveillé, dressé, poussé hors de sa table et les yeux luisants comme des cuivres, le capitaine, suivi de Goglu, s'arrêta devant les trois hommes.

— Messieurs (il tenait Goglu par le bras), en notre qualité de témoins régu-

vous JOUEZ COMME DES MAZETTES !

lièrement constitués par monsieur Fouré dont vous avez par devers vous le nom et l'adresse, nous nous permettons, contre tout usage, de nous présenter nousmêmes. (Sa voix s'éleva :) Capitaine Doguereau, Charles-Constant, du Premier Régiment des Grenadiers à pied de la Garde, Chevalier de l'Empire, demeurant rue Grange-Batelière, et Goglu, ex-Grenadier de la Garde, ici présent, mon ami.

Ce fantôme de vieux soldat, la détresse de son regard, son front nu, la grosse rosette d'officier de la Légion d'Honneur, et jusqu'à la distance polie que gardait Doguereau, tout cela, en une seconde, impressionna si profondément les trois hommes qu'ensemble et sans un mot ils se découvrirent.

— Maintenant que vous nous connaissez (Doguereau, sous sa redingote, entendait mourir son cœur), nous avons une communication de notre ami à vous faire.

Les joueurs de dominos devenaient blafards.

— Monsieur Fouré, avec lequel je viens de m'entendre, vous prie...

Un hoquet de honte lui coupa le mot dans la gorge ; héroïque, il le répéta :

— ... vous prie d'oublier son agression, et me charge... très sincèrement... de...

Les mots s'arrachaient, pénibles :

— ... de vous présenter, avec... ses regrets... de vous présenter...

Et baissant le front, épuisé :

— ... ses excuses.

Mais aussitôt il se dressa, plus effrayant sous ce feu de j ustice que son camarade avec ses colères. Il venait d'accomplir l'acte sans exemple, l'exécrable et céleste chose, la plus étonnante à la fois et la plus simple. Une longue minute, l'œil dans le fond de l'homme, calme et dangereux, il y regarda la chute de ses paroles, mais les nerfs du joueur, sans doute, avaient trop vibré, il ne dit rien. Et comme un automate, Doguereau partit.

LE M/innEQuin de triaire

Pendant ce temps, mars 1822, on jugeait à Tours les jeunes élèves de Saumur dont une grande partie adhéraient aux conspirations. Le commandant de cette École, général comte Gentil de Saint- Alphonse, appelé pour témoigner sur un nommé Delon, répondit au président du Conseil de guerre :

— Je ne m'occupe pas de l'opinion politique de mes élèves.

A cette déclaration d'un vieux soldat royaliste, qui n'hésitait pas à défendre des enfants dont la seule faute n'était que trop d'ardeur à aimer la gloire, divers mouvements agitèrent le public, et une voix cria : « Bravo, Alphonse ! » j

Après l'éclat de rire qui suivit cette approbation, les gardes pincèrent l'interrupteur Il portait, maintenue à son épaule gauche par deux ficelles, une musette de soldat bondée de vivres, et malmenait justement, à la seconde où on l'arrêta, une tranche de saucisson à l'ail. C'était le lieutenant Triaire. On le saisit au collet avec le pain dans la bouche, et il ne put rien répliquer. Son emprisonnement dura trois mois.

Pendant le temps de sa prévention, les magistrats apprirent que cet ancien militaire n'était ni un homme à craindre, ni un homme à trop dédaigner. S'il cria maintes fois dans sa cellule : « A bas

Cobourg I A bas les Cosaques 1 Vive l'Empereur du globe et gloire à son petit ! » son indifférence déjoua les moindres soupçons, et on se contenta d'envoyer ce facétieux demi-solde, sous la surveillance de la haute police, en Seinc-et-Oise, à Meulan.

Satisfait d'avoir mis à plat les ruses de la justice et pu expliquer sa vie sans nommer aucun camarade, désolé en même temps d'être sépare de Doguereau, de Montander, de Goglu, de Fortunat, d'Huguenin, de Chambure, etc., de la « clique », comme il disait en renfonçant son chapeau, Triaire, sans idée sur ce qu'il allait entreprendre dans le pays inconnu où les « aristocrates » le gîtaient, se présenta le 2 juin à la gendarmerie de Meulan pour faire viser sa feuille, et alla se promener dans les rues.

Eu une heure il passa l'inspection des estaminets, y constata l'absence de tout militaire de l'Ancienne. Attablé sur une terrasse il alluma un cigare, et méprisa la ville :

— Ça ne va pas être gai, cette ratière, et je vas être espionné en forme. Charivari manqué I Je ne te vois pas d'astic, ma vieille lame.

Sur le conseil d'un paysan, il alla se loger dans une maisonnette du coteau.

Il eut sous lui la vision de la Seine. Mais peu sensible à ces beautés, il se concentra dans son jardin.

Il y découvrit dans les ronces un fantôme de bois pourri, mannequin en loques ayant appartenu naguère, ou à un marchand de vêtements ou à un peintre, et qui avait dû faire son service, comme épouvantail, dans les cerisiers du pays. Triaire le ramassa :

— Tu pues le Texas, Soldat Laboureur ; on dirait que t'étais aux iniquités du Champ d'Asile, tu perds la peau.

Il lui renfonça l'ctoupe dans le ventre :

— C'est pas le moment de digérer.

Debout, marche 1 tu vas me servir à donner de l'air à mes uniformes.

Il l'emporta. Pendant trois jours, armé d'aiguilles, entouré de crin, de varech, il lui remit les jambes en place, regontia ses bras.

— Comme ça, mes frusques ne moisiront pas dans la malle. Je vas lui enfiler un à un tous mes uniformes. Un jour ce sera le dragon, un autre jour le houzard, ainsi de suite. Idée première 1

L'unique richesse de cet officier consistait en huit tenues léguées par des camarades morts et dont trois, les plus neuves, appartenaient à Doguereau.

Triaire les avait maintes fois sorties, et une ensorcelante odeur de bataille en était montée :

— Maintenant, se dit-il, je pourrai les voir là, tout près, les. renifler... Les semaines vont être longues. Avec eux (tout haut, allumant un cigare), l'ancien bon temps va revenir. Commençons par le cuirassier.

Vivement, il ouvrit les malles et jeta sur le mannequin l'habit-veste, bleu, aux collet, parements, retroussis rouges, les épaulettes d'argent, le pantalon blanc de grande sortie, et recula :

— Ça chante dans l'œil I

Il fuma cinq cigares, en admiration ; et la journée s'écoula dans un long rêve : il eut un sommeil rouge.

A peine levé, il rouvrit la malle. Crocheté aux épaules sur un pivot de bois, le mannequin prit la tenue du 31" régiment de chasseurs, verte, aux collet, parements, retroussis jaunes. Triaire alluma d'autres cigares et se remémora ses conquêtes :

— 31e. Connais pas. Mais j'étais au 7e de l'arme, à Polstok, avec les Polonais, et c'est là qu'à pas plus de deux cents nous avons crevé deux mille Russes.

Le front dans les mains, il revoyait, entendait le combat : Gouvion-Saint-Cyr le sabre en l'air, et les cris de la charge, dans une fumée...

— C'était ça une époque, murmura-t-il.

Et Triaire vécut quinze heures dans un

délicieux silence.

Chaque jour, dès lors, apporta sa joie au demi-solde. En pleine action, il venait de se découvrir une autre source de vie. Qui contera les cyclones du Rêve, quand ce rêve, soudain, naît et se déchaîne à quarante ans, et qu'il est soldat ? Ces ébauches d'idées, ce premier essai d'illusion, bien mieux que la nourriture, alimentèrent cette épaisse vie animale, tordirent ce cœur de corne et arrosèrent d'extase cet esprit séché : il fut à la fois son Dieu, son Empereur, sa Garde ; il recommença leurs victoires, et cela comme un créateur, sans mouvement, sans bruit, par le seul moyen de quelques bouts de

bois assemblés. Jetait-il sur l'épouvantail l'uniforme d'un carabinier, bleu, aux pesantes bottes et au bonnet d'ours ? le combat de Nuremberg emplissait la chambre de ses galopades furieuses. L'âme d'Iéna frémissait dans les grands plis amples d'un habit du 9^ houzards. Un détail de tenue appliqué sur le froid mannequin peuplait l'enivrant passé sinistre, dressait de leur mort mille camarades. Une plume de shako, un coulant de ceinture lui rappelaient les chasseurs jonquilles du 4^, les roses du 7^, et les violets du 12^. Le simple chiffre d'un gant, un j )ur, ressuscita pour lui le 13« chasseurs aurore, tout un corps entier. Un dolman vert lui fut le 7e houzards; et trois mille chevelues shabraques, trois mille lames, trois mille colbaks d'émeraude ondulèrent au vent du songe dans son cerveau enchanté. — Mais un uniforme, un jour, la tenue complète du 22^ chasseurs, le fixa dans une indicible émotion :

il avait cueilli su? le col, blotti dans le poil du drap, un long cheveu, ce qui restait, peut-être, d'un lointain baiser de victoire.

— Petite chose, rêvat-il, ça n'a pu tomber que d'une femme de Médina. Médina...

Ce mélancolique nom promena son âme en Espagne. Il mouilla son cigare avec énergie.

— J'étais là, dit-il dans une bouffée.

Combat de Rio-Secco, 22^ chasseurs, mon régiment...

Il regardal'uniforme, puis le mannequin :

— Ça n'a pas gueule de soldat. (Il se frappa le front.) Mais j'y pense... j'ai justement du varech.

Il vint au « Chasseur », lui colla les

favoris de l'Empire, pan I et une main au-dessus des yeux, à l'écart :

— Qui c'est donc que ce coco-là ?

(Il se rapprochait.) Tiens... tiens... tiens...

Il fit un croissant de varech, énorme, qu'il suspendit au nez de bois. Il sembla soudain à Triaire qu'il venait de créer quelqu'un :

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