LES DRAGONS, Ç\ NE SAIT PAS BOIRE
Tordu de joie, il assit le mannequin, avança la chaise prés de la table, y accouda le Major, apporta deux verres, les emplit de rhum, et prenant le sien :
— Dis donc...
Ce grand mensonge ne lui coûtait pas un effort. Il serra l'épaule du mannequin :
— Dis donc... si nous parlions de Rio- Secco, de Médina... de l'iiistoire de ton cheveu, des femmes... Tu te tais, tu vou-
drais que ça soye moi qui fasse la salive...
Mais comme il allait reprendre, il trembla. L'émotion avait trop serré ce cœur. Saoul avant de boire, las, évanoui ou endormi, Triaire baissa la tête, la coucha, et ne dit rien de la nuit.
Et jusqu'au matin, raide, le Major sembla se souvenir...
Cette force illusoire, ce « montage de cou » s'appelle la folie ; mais la folie, peut-être, est la vie normale du cœur.
— Que disait-on de ce demi-solde ?
chuchotait la ville. Un condamné politique, buveur, jureur, pipeur ? Et on ne l'a pas encore vu 1 II conspire...
Triaire ne conspirait pas, il était redevenu militaire, il « recommençait i.
Pendant trois mois, il vécut d'ivresses.
Si le mannequin était un dragon, il s'habillait dès l'aube en houzard, cirait sa moustache, cognait la porte, entrait :
— Tiens 1 Callouel ! Et par quel hasard ?... Qu'est-ce qui se passe du côté de Saint-Cloud, depuis notre expédition dans les Asturies ? Un verre de pivois 1
Il versait le vin.
Les coudes sur la table, il parlait alors d'abondance, racontait les houzards à Montebello, à Prentziow, à Eckmiihl, buvait comme sans y faire attention les deux verres, les remplissait, buvait encore, vidait trois bouteilles. Puis, tout à fait gris, dune tape joyeuse, envoyant rouler son camarade Callouel dont il fut obligé maintes fois de retirer la caboche d'entre les barreaux de la chaise :
— • Parlez-moi des houzards 1 disait-il, les dragons...
Il remettait son sabre, beau de dédain ;
— ... les dragons, ça ne sait pas boire I Au contraire, si Callouel un autre jour
était houzard, et lui cuirassier, il transformait la formule :
— Parlez-moi des cuirassiers ! disait-il, les houzards n'ont jamais su boire 1
Et il allait se coucher, à tâtons, en hurlant dans le corridor :
— Hohé ! l'ami ! qu'on me réveille !
Demain, départ à quatre heures ! Ordre du Tondu : on va savonner l'Europe I