‹ Les demi-soldesChapitre 15 sur 27 · LE SACRILEGE · texte numérisé non relu

LE SACRILEGE

Doguereau et Goglu lampaient un cassis au vin, près de l'église Saint-Roch, dans un café où se réunissaient parfois les militaires de l'ex-Garde, quand tout à coup les cloches sonnèrent à grande volée.

— Quoi ? demanda Goglu.

— Sans doute la messe. Caboche verdâtre 1 fit le capitaine au garçon, un cran à la porte... courant d'air.

— As-tu compris, mon ami ?

Doguereau, énervé, continua sa lecture

à demi- voix :

« Depuis 89, Paris est le centre de toutes les ambitions tapageuses. C'est là que la plupart des existences révolution-

naires se sont établies à poste fixe. Tous ces hommes une fois assurés, il ne leur restait plus qu'une chose à demander, c'était de faire dater notre existence nationale de la fondation de leur fortune. »

— Il paraît, dit Doguereau, que la République de Vahny, le Consulat de INIarengo et le grand Empire d'Austerlitz nous ont enrichis. A entendre ce sacré journal, nous sommes pleins d'or.

— Après vous, ricana Goglu ; si vous en avez de trop, mon capitaine, vous m'en passerez.

Les cloches de Saint-Roch sonnaient toujours. Doguereau attendit un calme :

« Voilà pourquoi la Révolution avec sa faux, et Bonaparte avec son joug de plomb, leur convenaient mille fois mieux que la Restauration avec ses amnisties et son équité. »

— Pour le coup ! hurla Doguereau.

Il jeta le journal :

— Les amnisties I La Restauration I son équité I Connu 1 Ça se passe au cachot, et ça se termine sur la grande place, au son des fusils, dans un fourgon. Sales journaux I qu'on relise ceux du mois... Mais ce n'est pas la peine, je retiens tout, j'ai une cervelle de carnet. Mille f outres ! sais-tu ce que c'est que l'équité dont ils parlent?

— Équité ? fit Goglu.

— Oui, leur justice. (Il frappa la table.) Ah 1 justice 1... N'y a qu'à touiller dans les misères de ce mois-ci ; c'est à en trembler I Arrestations ! condamnations 1 exécutions 1 Au milieu de ça, mille procès. Pas plus tard qu'hier, au troisième acte d'Attila, rapport à l'invasion des barbares, parce qu'on a crié, à cinq ou six bougres : mort aux étrangers 1 trente « mouvettes » de la Préfecture sont tombées sur nous ; et Huguenin a été « poucetté ».

Les consommateurs, non sans effroi, se mirent à considérer cette tête d'or vert, loyale, d'où crépitaient l'argot, le feu et l'injure. Doguereau était debout, il hurlait :

— Le journal d'avant-hier, encore, engueulfdt la Révolution et l'Empire ; c'est lâche I car personne d'entre nous ne peut répondre (il sourit, terrible), qu'au pré.

Il y a des incendies dans les départements ; et qui accuse-t-on ? les militaires en demi-solde 1 Toujours nous 1 Eh bien 1 on a raison, oui, incendiaires I On n'a qu'à renifler l'Europe de Gibraltar à Moscou : depuis 1814 elle pue le brûlé, c'est la Garde Impériale qui y a mis le feu I (Les cloches de Saint-Roch braillaient.) Ce n'est rien 1 Le capitaine Vallé, condamné à mort par la cour d'assises du Var, sera exécuté, vous verrez î et j'ai connu ce bougrc-là, cependant, sous les péLirds d'Austerlitz ; voilà la récompense des vieux 1 (Il balaya sa salive d'un coup de patte.) La septième correctionnelle a foutu six ans de prison, le 15 mai, à un lieutenant de notre clique, pour avoir composé l'histoire de Tcheou-Li, ministre de l'Empereur Ticn-Ki. Allusions

politiques ? où donc ? les Chinois sont loin I Et voulez-vous d'autres nouvelles ? (Il désigna le côté ouest de Paris :) Emeute au café Desmares ; les étudiants royalistes insultent les jeunes républicains ; on donne tort à qui ? aux républicains qui réclament l'Empereur 1 Le gouvernement renvoie des élèves de Stanislas qui ont acclamé le nom du valeureux Drouot... bébés 1 honneur à leurs mamans, je les aime comme ça 1 (Même souriant, il épouvantait.) On vient de boucler un demisolde qui avait chez lui l'Almanach de Collot d'Herbois et un Traité de feux d'artifice. Deux livres... Et voilà les perturbateurs de l'Europe ? Et on ne poufïe pas en les accusant de ces fouteries ? Équité ? mes sels I (Les cloches tumultueuses sonnaient toujours.) On attend à Paris le fils du général autrichien Schwartzenberg, celui qui botta le pauvre cul de la France, et toutes les cuisines de la cour sont à feu, et les dames préparent leurs sourires 1 Et parce que des envois d'épées ont été faits dans plusieurs villes de province, on perquisitionne chez tous les anciens de l'ex-Garde, on crochette leurs armoires et on y salit leurs brevets. On condamne des jeunes gens, le 3 mai, pour avoir osé crier : « Vive la gloire 1 » (Les cloches sonnaient de plus en plus.) Et tout ça dans l'espace d'un mois I Paris se pourrit ; on n'y bâfre plus que de la honte. Et pour finir le mois, ce bouquet, la fleur de la misère, le suprême de l'injustice : on fusille à Tours un gamin ; le brave maréchal des logis Sirejean est passé par les armes pour avoir servi son maître. Vous avez tous lu sa mort, et comment on décalle quand on a ce nom-là, l'Empereur, entre les osselets. (Il ouvrit les dents.) On commande soi-même : Chargez I joue 1 feu 1 et avant de tomber, basane pour Louis XVIII auteur de ces calamités que le diable brûle, et si quelqu'un se trouve morveux qu'il m'apporte ici son museau; je jure par les cent mille foutres qu'il saignera du nez pour longtemps I

Et sur ce coup, frappant sa cuisse et tournoyant de la canne, rompu, rauque, blême de fureur, dans le tapage des cloches et l'elTroi de tout le café, Doguereau s'assit.

— Ferme la porte, dit l'ordonnance au garçon, mon capitaine peut prendre froid. As-tu compris ?

Les cloches avaient fait silence.

— Vous jasez comme le canon, dit Goglu. Et tous ces sacrés malheurs que vous avez défilés, mon capitaine : les arrestations, les procès, les cellules, le bagne, les fusillades, c'est arrivé ?

— Pire encore, songea Doguereau.

Ces mauvaises affaires-là sont venues si vite... C'est à désespérer des hommes, du pays...

Un mot inusité, bref, dont la mystérieuse grandeur devait lui plaire, força sa bouche :

— Même de Dieu.

— Dieu ?

— Oui. (A ce moment, Doguereau, retourné, saisit le bras de Goglu ; il lui parlait parfois comme à un enfant.) Tu penses bien que le gâchis du monde est trop grand pour venir des aristocrates ou du roi ; ça descend de plus haut.

Le capitaine n'eût pu expliquer quelle force obscure le poussait à accuser Dieu. Les soldats, unitaires, passent l'humanité; tous remontent au Chef de tout; leur foi est simple comme un regard vers le ciel.

— Dieu... Enfin dit Goglu rageur, il peut donc tout, ce Dieu-là? Il fait donc tout? C'est donc lui qui nous a gâché le mufle à Waterloo ?

— Oui.

— Qui est cause de la mort de l'Empereur ?

— Oui. Et aussi de la maladie du roi de Rome.

— Cause de tout ?

— De tout.

Goglu dressa des bras de bataille :

— Enfin, alors, où le trouve-t-on ?

Cette naïveté allait faire rire Doguereau ;

mais à ce moment des soldats entrèrent.

Ils étaient une dizaine. Ils venaient de Saint-Roch ; et le patron, sans doute, comptait sur eux, car il avait paré les tables. Il demanda :

— Ça s'est bien passé ?

— Oui ; une belle cérémonie. Il y avait le prince de Talleyrand, messieurs de Lavauguyon, Ravez, beaucoup de dames.

Ça devrait revenir tous les jours, dit un sergent

Doguereau appela le patron :

— D'où viennent ces soldats ?

— Mais, de l'église ; c'est la mode aujourd'hui de faire communier la troupe.

Le capitaine s'expliqua les cloches, et sourit :

— Tiens, Goglu, toi qui demandais où on trouve Dieu, regarde, il est dans la salle.

Le verre du demi-solde se renversa.

— Où donc ?

— Devant toi, dit Doguereau, dans chacune de ces dix poitrines.

L'ordonnance incrédule eut un l^Ianc sourire :

— C'est de la bl...

— Non, dit le capitaine, mes plaisanteries sont dans un autre sac. (Il désigna les militaires.) Tu ne te souviens pas, dans le temps, que tu allais comme les garçons de ton âge à l'église ?

— C'est loin.

— Tu communiais ; rappelle-toi : la communion consiste à prendre une hostie Tu sais ce que c'est qu'une hostie ?

— Oui.

— Eh bien ! dans cette hostie, il y a Dieu. Les deux hommes se regardèrent.

— Tu ne comprends pas... (Doguereau s'était penché.) I\Ioi qui ne suis que soldat, ça m'entre. Écoute : il peut y avoir quatre mille aigles dans une armée, cependant ça ne fait qu'une Aigle pour les trente millions de Français. Pareillement, Dieu divisé reste entier, et ces dix-là l'ont chacun dans le coffre.

Ces derniers mots éblouirent Goglu.

Calé dans son coin, il lui sembla qu'un ennemi grand de la terre au ciel, apparaissait à ses yevix; et la chair de ses joues se plâtra soudain. Il choisit seulement un homme parmi les plus hauts, le sergent, attendit que cet homme dressât la tête à son tour ; et à la seconde où ils se regardaient, ouatant son geste et matant sa voix, Goglu lança son cartel, sa mystérieuse et matoise provocation à la guerre :

— Je propose...

Doguereau pâlit un peu. Le sergent cessa de parler.

— Qu'on irait, pr'exemple, à Vfoire de Crécij.

Les soldats s'étaient retournés,

— L'pavé est bon pour les chevaux ; Goglu, froid, désigna la porte :

— La betterave a besoin d'engrais ;

■ — C'est à moi que vous en voulez ?

demanda l'homme.

Goglu traversa le café :

— As-tu compris, mon ami ?

— Peut-être, dit le sergent. Des soldats en demi-solde qui veulent s'amuser ? Je désigne mes témoins.

— Partons ; il est le quart avant midi,

on peut se battre avec vos épées de service.

Dans le désordre de la salle, Doguereau put dire à Goglu :

— Terrain du petit Vaugirard, même coin, palissades gauches.

Et le café se vida.

Ce duel, simple en apparence, comportait les pires audaces, car le capitaine, comme tous les êtres en perpétuel danger de mourir, croyait en Dieu. Goglu en se battant continuait son métier de soldat qui était sans réflexion, d'aller droitement à l'ennemi, quel qu'il fût : il se trouvait ce jour-là que l'ennemi s'appelait Dieu, Dieu unique auteur de la défaite de Waterloo, responsable de la mort de l'Empereur et de la misère de ses soldats ; il allait à ce Dieu, le provoquait, et aucune crainte n'eût fait bouger cette vigoureuse logique. Doguereau, dontl'autorité pouvait rompre ce duel, ne l'empêcha pas. Dans l'heure qui s'écoula de la sortie du café jusqu'à Vaugirard, son âme mystique roula d'épouvantables angoisses, mais considérant les yeux de son compagnon,

tranquilles comme une pensée d'enfant, il pressentit le triomphe. Le combat dura peu. La poitrine du jeune sergent, blanche, sembla-t-il à Doguereau, du rayonnement de l'hostie qu'elle recelait, fut trouée par l'épée de Goglu sur une feinte de seconde avec prise de fer en sixte ; et ce sacrilège accompli, s'étonnant de rester debout sous le ciel, le capitaine et Goglu partirent. Les témoins de l'adversaire, sous-offîciers du 15^ de Ligne arrivant de Givet pour séjourner à Paris, ne surent jamais les causes de cette fantastique rencontre, qui avait le don de plonger Doguereau, chaque fois qu'il s'en souvenait, dans un affreux bain de joies rouges. Mais Goglu, calme, n'y voyait aucune importance. Sans remarquer le sourire du garçon, ni l'efTarouchement des boutiquiers qui le crurent dès lors tout à fait fou, il contait l'histoire en détail : le discours de Doguereau, le sergent, la dispute, le duel, la feinte de seconde, la mort, et de son ton tranquille finissait en posant son verre : — C'est la fois où je me suis battu avec Dieu.

EriTRE SOLDAT ET POETE

Le colonel de INIontander poussa la porte de la Rotonde, et s'arrêta sur le seuil.

Le café hurlait. Des enthousiasmes montaient, à travers les poings : « Bravo ! Sublime 1 Admirable I Bravo I » Sur les chaises en désordre s'étaient rués des jeunes gens ; et au milieu d'eux, ses feuilles à la main, un garçon de vingt ans, pâle, attendait... Le demi-solde s'assit.

L'enfant leva son papier. Puis, balançant son front d'où pendaient d'épais cheveux noirs, d'une voix sourde mais

puissante, lente, monotonement noble et scandée comme un chant d'église, il termina son poème :

Un sang royal teignit sa pourpre usurpatrice : Un guerrier fut frappe par ce guerrier sans foi : L'anarchie à Yinccnne admira son complice :

Au I, ouvre, clic adora son roi ; Il fallut presque un Dieu pourconsacrercetliomme.

Le Prêtre Monarque de Rome

Vint bénir son front menaçant, Car sans doute en secret effrayé de lui-même, Il voulut recevoir son sancîlant diadème

Des mains d'où le pardon descend.

— Bravo 1 A bas Buonaparte I Superbe 1 Grand I Bravo I Bravo I

Trois orages d'applaudissements crépitèrent dans la Rotonde et firent accourir les gamins. La peau de Montander avait blanchi.

— Maintenant que tu as tout lu, dit une voix, tu peux partir.

— Mon rendez-vous... Je vais chez monsieur de Vigny...

Un vieux bohème embrassa l'enfant :

— ^Colonel de Montander, dit le demisolde, soldat de ce « Buonaparte » que vous avez tout à l'heure, devant vos amis, si injustement insulté. Je regrette, monsieur, que vous mettiez votre beau talent au service de ceux qui ramenèrent en France la défaite avec l'étranger.

Le jeune homme allait répondre ; il fut devancé par le colonel.

— Ne vous impatientez pas, mon enfant. Quoique soldat (il sourit ironique-

fe- ^-^^.^u

Page 1