CHAPITRE PREMIER
L'étoile est dans sa loge.
C'est ce soir le 24 décembre, la première représentation de : La Jeunesse dorée.
Nerveuse, agitée, depuis une demi-heure elle est prête, elle attend... Des corbeilles, des gerbes de fleurs arrivent sans discontinuer. Elle ouvre des enveloppes... des lettres passionnées d'amants connus et inconnus.
Des jeunes, des vieux lui souhaitent le plus grand triomphe pour ce soir... Tous attendent impatiemment la réapparition de l'actrice en vogue.
Pourtant, elle est maussade, inquiète, malgré ces flots de désirs qui montent vers elle... elle
étouffe dans ce corset neuf qui la fait fine à souhait.
Des admirateurs se font annoncer, elle refuse de les recevoir...
— Après le premier acte, fait-elle répondre. Ah ! ! voici Pierre !
— Que tu es belle, maman ! Tu as vingt ans ce soir ! !
Et Pierre embrasse sa mère et file dans la salle, prendre sa place parmi les adorateurs de sa maman de quarante-trois ans...
— Vingt ans, ce soir... murmure l'actrice, ving ans... et, dans trois semaines, je serai grand' mère...
Alors, un peu irritée, elle arpente sa loge, con fidente, encore hier, de tant de promesses amou reuses.
L'a-t-on assez aimée, assez fêtée depuis quinz ans ! Ah ! si elle avait encore ses trente ans !.. son bel épanouissement de fruit mûr !...
Va-t-elle encore, tout à l'heure, gagner la bataille ?
Sa légendaire jeunesse va-t-elle encore aider au succès de son nouveau rôle d'amante adorée?... Est-ce vrai, vraiment vrai, qu'elle a vingt ans ce soir ?
Et elle s'observe, faisant la critique de sa « Jeunesse Quand Même ».
Ah ! Dieu ! tout à l'heure... ces lorgnettes !
Il est vrai qu'elle a pris soin de faire yoiler, de gazes atténuantes et seyantes, les crudités de cette rampe électrique, qui vous violente le visage.
Ah! cette foule qui ne lui permet pas de vieillir à son aise... comme elle le doit! Il faut, pour rester aimée, fêtée, adulée, conserver sa sveltesse, les fossettes de ses joues, l'arc retroussé de ses lèvres, qui, lorsqu'elle dort, se détend et tombe aux coins comme celui d'une bouche qui pleure. Oh ! les continuels efforts, la parade éternelle de cette femme, qui cache ce fils de vingt-quatre ans, aveu de son âge véritable, alors qu'elle n'avoue que trente-six ans, avec un petit soupir...
Elle s'agace de ce corset qui l'emprisonne à l'étouiffer, et de ce collier de perles, qu'elle a voulu très haut pour cacher les plis de son cou. Quel chic il lui donne ! Mais comme il la gêne... enfin ! Un habillement savant rend avouable l'attrait restant de ses anciens charmes, mais elle est pénible pour l'œil délicat, cette minceur que l'âge transforme en une espèce de maigreur mal placée. (( Caricature » de la Grâce. Pauvres lut-
teuses ! Pauvres délicieuses demi-vieilles do la Rampe !
A quelle cliarge ne prendriez-voiis [)oini part ? Quels corps à corps ne permettriez-vous pas, pour prouver quand même cette jeunesse, hélas ! sortie de vous, et qui vous a quittées pour jamais ?
Soyez maigres, ou soyez grasses, selon les besoins de vos causes, hélas! rien n'empêchera VAge, lourd et pesant, de planer au-dessus des frisettes de vos perruques. La somme des ans déguisés vous écrase de son poids naturel et de sa rancune pour votre désaveu.
Mais voici la sonnette, irritée, qui tinte, fébrile. Un dernier coup d'œil au visage, au corsage, à l'ensemble... et en route pour la bataille!
Dès son entrée en scène, c'est un hourra d'amour, de surprise enthousiaste qui salue son arrivée chez l'Eternel Amant... Qu'elle est voluptueuse et tentante! Que ses yeux sont joliment perdus dans l'extase du baiser!
Que son sein se gonfle avec tumulte et vigueur! Qu'elle est belle, amoureuse et jeune!
Mais, tout à coup, l'Eternel Amant lui apprend la rupture prochaine, et, soudain, l'actrice pleure, sanglote; sa détresse fend le cœur, sa figure bai-
gnée de larmes se retire lentement des dentelles de son léger mouchoir... Et alors... ô terreur... apparaissent le nez rouge, les plis nombreux et serrés du tour des yeux, les profondes rides d'autour du nez, la bouche lasse, fatiguée, avachie, le teint fané, toute la jolie cire de la poupée étant fondue, neuf lustres vieillissent ses épaules... et le public féroce lorgne, lorgne, lorgne...
Ah! les minutes atroces! Le débit précipité pour abréger la durée de la scène,^ le soupir poussé à la chute du rideau, la course précipitée dans la coulisse oii la femme de chambre offre, d'un geste prompt, le pompon à poudre de riz et la patte de rouge afin de réparer, en une seconde, les franchises de la nature! Et ce retour sur la scène! Ce salut au public! Ce sourire des trente-deux dents! Cette figure enfin reconstituée! Ouf!
La pièce est finie, le succès a été énorme, mais chaque soir apporte avec les même bravos les mômes terreurs...
Elle rentre chez elle, lasse, lasse, brisée, presque morte, et, le lendemain matin, en lisant les journaux qui vantent son « charme », son attirance capiteuse », elle ne se regarde pas en se
b LES DEMI-VIEILLES
rnellanl au bain... pour se griser plus longtemps du mensonge.
A midi, pourtant, on peut la venir voir, elle est déjà réarmée pour la lutte; le Bois tout entier, tantôt, admirera son chic et sa beauté...
Justement Maurice Uoval, qui doit lui faire un beau rôle dans sa prochaine pièce, arrive la féliciter de son triomphe de la veille, et elle sent qu'il la scrute dans tous les coins de son visage, qu'il s'assure si elle peut être vraiment l'héroïne de vingt-huit ans qui portera le poids de ses trois actes... AlorSj l'actrice rit... rit... montre ses dents restées jolies, mouille ses lèvres carminées et luisantes, l'enjole, et essaie, sur lui, d'un effet qu'il demande qu'elle opère sur les autres... Et, une fois encore, le tour est joué! Roval sort de chez elle grisé, emballé, fou d'elle!
Elle part au Bois.
Les gros pois de sa voilette donnent une séduction à sa figure trop blanche, trop rose, ils en tamisent le maquillage, en adoucissent les lignes, et sous son grand chapeau à plumes noires, son chignon, sa nuque dorés au henné par Vereeke illuminent son dos.
Nichée gracieusement dans le coin de sa Victoria, elle songe au succès d'hier, à celui de
demain..., à Maurice Roval, l'auteur à la mode qui vient de lui confier qu'il ne pouvait écrire un joli rôle pour une actrice sans... l'aimer, et sans surtout en être aimé... Alors?...
Eh bien! mais Roval est suffisamment allumé, et, s'il faut absolument l'aimer, on l'aimera... Déjà elle combine ses manœuvres d'attaque et de défense aussi; elle ne le recevra plus à l'improviste; c'est dangereux, passé la quarantaine... On l'attendra avec tous les frais dus à son rapport. Peut-être bien qu'il n'aura que l'illusion et de sa jeunesse et de sa volupté, mais quoi ?... la plus belle fille du monde...
Quel âge a-t-il, Maurice Roval?
Cinq ans de plus que son fils Pierre. Et la voilà qui pense à ce fils, marié à une petite femme très jeune et très simplette, qui, avec sa figure de femme enceinte, tirée et jaunie, a l'air plus vieux qu'elle! A cette avantageuse comparaison, elle sourit, heureuse, et, tout à coup, elle se compose une figure, indique un imperceptible sourire qui retrousse sa bouche tombante, brouille un peu l'éclat de ses yeux, comme s'ils s'étaient plongés dans une rêverie émue; sa tête joliment campée sur son épaule gauche, s'incline juste ce qu'il faub pour que son cou ne bourrelette pas sur son
col et ne prolonge pas ses joues. Elle laisse voir carrément son pied resté fin et cambré dans son bas de soie noire... et la foule passe admiratrice et murmurant son nom.
En rentrant, elle est folle de joie et de surprise. Sa femme de chambre lui remet une longue lettre de Roval revenu une demi-heure après le départ de madame.
Il lui répète qu'elle est délicieuse, troublante, qu'il a encore autour de lui l'odeur de son parfum. Est-ce qu'il lui plaît? Voudra-t-elle, pourrat-elle l'aimer? Qu'elle réponde, il attend, nerveux...
« Je sens que si vous m'aimiez, écrit-il, je ferais un chef-d'œuvre... Aimez-moi un peu, pour vous, pour moi, pour nous! »
Mais, comme on a souvent parlé de Maurice Roval devant elle, elle sait ses manies d'embrasser les poupées d'abord, de les éventrer après, pour savoir ce qu'il y a dedans et en retirer des documents utiles à son talent, à son métier, et elle n'est plus d'âge, cela elle le sent bien, à subir les tyrannies amoureuses d'un despote, même jeune et spirituel, qui tortille les femmes au profit de sa muse. Elle a eu sa part de larmes et de vraies douleurs au temps de sa vraie jeunesse...
Son expérience, payée cher, lui sert aujourd'iiui à équilibrer les forces d'une philosophie souriante et déconcertante pour ceux qui ne savent rien de sa vie passée...
Allons, il faut répondre à Roval... Le beau rôle, la gloire sont au bout du fossé, de la culbute... et la culbute est sa façon, à elle, de prouver sa jeunesse. . . sa pauvre vieille jeunesse. . . et elle écrit car elle culbutera.