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CHAPITRE II

Aujourd'hui 25 décembre, M"* Sudet a convié quelques amis à dîner et à passer la soirée chez elle.

La soirée sera non seulement musicale et dansante, mais aussi littéraire, car un nouveau venu va ce soir faire son entrée dans la maison.

Maurice Roval a sollicité de M""^ Sudet l'honneur d'être invité chez elle, il se fera présenter tout à l'heure par Séraphin, un habitué des jeudis de la maîtresse de maison.

Donc, à cette occasion, ^P^ Sudet a prié M"^ Reichemberg de venir jouer et conduire une revue « Modem Style » d'un tout 'jeune homme, débutant dans les lettres.

De cette façon, l'auteur à la mode se rendra compte que si la maison a une réputation d'hos-

pitalité par trop écossaise et légèrement bruyante, on y sait autant priser et apprécier l'esprit pétillant que l'ironie silencieuse.

M""" Sudet dit souvent : « Je connais Paris, la vie et les hommes! » aussi a-t-elle ce soir réuni des messieurs aux boutonnières rubanées de rouge, et des femmes jolies et aimables.

Maurice Roval sera content et à l'aise, il trouvera la maison bonne, la cuisine excellente et se rincera l'œil agréablement... M""^ Sudet connaît Paris! la vie! et les hommes!

M"*^ Sudet est, ce soir, vraiment resplendissante! Ses bras énormes sont, quoique poudrés généreusement, marbrés de petites taches bleuies, comme par le froid... ses seins volumineux sont courageusement offerts aux courants d'air et aux regards indiscrets, son gros petit dos court est contenu vigoureusement dans une robe de broché noir à paillettes. Sa tête boulotte, à la chair ferme, aux cheveux légèrement poudrés, afin de les blondir, garde malgré ses cinquante-trois ans un air jeunet fait de belle santé et de gaieté. A l'office, ses domestiques l'appellent : La mère Sudet... dans le quartier : La grosse madame Sudet!

En ce moment, elle est perplexe... quel parfum vaporisera-t-elle sur sa volumineuse per-

sonne? Le Irèlle incarnai est à la ino(Je... ces messieurs le savent... donc, en avant le petit flacon! une goutte ou deux sur la nuque, sur son petit mouchoir niché entre les deux seins écraseurs, de l'essence de muguet sur la dentelle de son éventail, qui, lorsqu'elle l'agitera, répandra dans l'air son odeur de fleurs.

Elle a beau peser cent deux kilos, avoir trois fils, dont l'aîné a 35 ans, et une fille de 18 ans, cela ne l'empêche pas d'être encore une femme qui veut compter... Pour rien au monde, j\P^ Sudet ne céderait sa part des petits soins qu'elle exige qu'on ait pour elle... et desquels elle, vous remercie avec des narines palpitantes, lin sourire délicieux ou bien encore avec une petite et chaude étreinte de ses doigts bagués à crier!

Gomme elle finit de se bichonner, elle court dans la salle à manger jeter son coup d'œil... la nappe avec ses entredeux de vieux Venise, l'argenterie sèche et luisante, les cristaux fleuris de roses roses, les candélabres aux abat-jour de soie rose, les corbeilles de fruits rosement enrubanées, tout cela sent son élégance féminine — on est bien en effet chez une femme — dans le salon, le café sera servi sur un petit guéridon recouvert d'une vieille guipure espagnole très

belle, que madame ne sort que dans les grandes occasions... les tasses de Saxe sont là... la boîte à cigares en argent délicatement ciselé est remplie de havanes délicats... tout est prêt...

Mais ]\P° Sudet cherche des yeux quelque chose "qu'elle ne trouve pas... Ahl voilà et elle met bien en vue, juste sur le devant de la cheminée fortement éclairée, une splendide miniature d'elle, il y a trente ans...

Ce soir encore on lui dira qu'elle fût belle... Cela a beau être une histoire ancienne cette beauté!... cela lui fait toujours un si intense petit plaisir quand on la lui rappelle.

Sept heures et sa fille n'est point prête! Alors pour ne pas devenir rouge, elle ne court pas la chercher, mais sonne la femme de chambre pour presser mademoiselle.

M"** Alodie Sudet arrive. C'est une jolie jeune fille, aux cheveux cendrés, aux yeux charmants, à la bouche molle et masculine, mais pas désavantageuse tout de même pour l'ensemble du visage, excepté quand elle mange des sauces. Grande et souple, sa silhouette est exquise, elle lui sert du reste à allumer tous les cœurs masculins qui fréquentent la maison, car Alodie (qui signe Alody depuis que les noms anglais sont

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(Icyenus à la mode) est courtisée follement, frénétiquement, les soirs oii elle danse la danse turque, dite du ventre et celle espagnole, dite des hanches.

Alody, Fatma, Otero.

Bravi, brava, bravo!!!

Gela fait bien un peu jaser dans le quartier...

Cette jeune fille si peu réservée, chambarde bien un brin l'idée de pudeur que les bourgeois de la rue ont des pâles fiancées... Mais les grincheux ne sont pas les épouseux et Alody n'est ni assez laide, si assez sotte pour ne pas trouver un mari sérieux le jour où le temps des flirts deviendrait trop dangereux pour son avenir.

Et puis la mère Sudet est là... qui veille au grain... le grain c'est le gendre futur à trouver... Elle le trouvera, elle l'a trouvé et, ce soir justement, il est de ce dîner : Wladimir Meridione qui, jeudi dernier, se congestionnait silencieusement en regardant évoluer les petits jupons de mousseline de soie lilas d'Alody Sudet pendant que des amis poussaient des Ollé! Ollé! alors qu'un orchestre jouait une (( Spanish Waltz ))...

Gomment voulez-vous qu'un Wladimir Meridione quittant pour les premières fois ses livres d'étude.

son modeste appartement du quartier Latin que sa mère paie difficilement 900 francs par an, comment voulee-vous qu'un Wladimir Meridione ne soit pas saisi, ébloui, du luxe nouveau pour lui, d'un appartement chic, d'un salon oiî les hommes sont épingles comme des figurines de tailleur, où les femmes parfumées, jolies, élégantes et savoureuses, se prêtent à toutes les fantaisies d'une volupté calculée à point... Wladimir Meridione, honnête et travailleur, âme neuve de province, amené là par le chirurgien Lecoupeur montra trop clairement son naïf et sincère emballement pour Alody, pour que la mère Sudet ne profitât point d'une pareille aubaine.

Son cerveau se mit en campagne pour précipiter les choses. Pendant que Wladimir était chaud il fallait l'abattre...

Les habitués de la maison furent consultés et tous décidèrent de se dévouer à faciliter le mariage d'Alody avec Wladimir Meridione.

— Du reste il est joli garçon, Wladimir, dit la mère Sudet ; à la place d'Alody je ne m'embêterai pas, moi!... et tous de rire. Donc, ce soir, il fallait fêter et Maurice Roval et le futur gendre convoité.

1(> LES nivMI-VIFJf.LKS

Voyant sa (illf venir la rejoindra'. M""'" Sndr't inspe(3la, en nue sccdndc, rarrangcnient générni de sa toiletlo, le flou de ses cheveux et fut contente qu'Alody se fut enfin décidée à ne |)Oiiit nnettre de corset... A la bonne heure, elle était souple comme un roseau fragile et tendre... et le bleu de sa robe palissait joliment sa chair d'ivoire, dorée comme une' dentelle passée au thé...

Mais un coup de timbre immobilisa tout à coup les deux femmes.

— Monsieur Wladimir Meridione, annonça le maître d'hôtel, un extra qu'on se payait les jours de fête.

— Bonjour cher ami! fit M"'*' Sudet.

Wladimir salua.

— Bonjour Wladimir, dit coquettement Alody, et, dégringolant un peu son gant qui lui montait au-dessus du coude, elle offrit aux lèvres de Wladimir dix centimètres d'une peau mince et parfumée.

Lui, troublé, posa respectueusement sa bouche à l'endroit que d'un petit doigt de sa main gauche Alody lui indiquait, tandis que d'un air comique de commandement, elle lui disait :

— Tenez, Wladimir, embrassez ça... on vous

j)crmet... et très femme déjà, malgré ses dix-huit ans, Alody Sudet le regarda fixement dans ses yeux timides et brouillés pendant qu'il bégayait... on n'entendit pas quoi...

^P^ Sudet lança à sa fille un œil de petit reproche qui semblait dire : tu vas trop vite... tu vas le déconcerter, il est si neuf...

— Monsieur Maurice Roval!

— Monsieur Léo Séraphin, annonça-t-on.

Alors Wladimir, prodigieusement plaqué sur un «anapé, vit les deux femmes courir au-devant des nouveaux arrivants et les accueillir avec un duo (lo voix extraordinairement coupé de « Je suis ravie... comme c'est aimable à vous..., etc., etc. »

Léo Séraphin fit les présentations.

Maurice Roval, après le premier brouhaha de son arrivée put enfin exprimer à M""^ Sudet la c^ratitude qu'il lui gardait d'avoir bien voulu lui ouvrir les portes de sa maison...

— Je vous savais, madame, une délicieuse femme, entourée d'amis fidèles et j'ai osé exprimer à Séraphin mon désir d'en augmenter le nombre...

La phrase fut débitée avec des yeux si rieurs, si aimables, si gais et d'un air si gentil, si bon

enfant que M""" Sudet et Alody en restèrent bouch bée.

Maurice Roval amusé de leur surprise dit toi à coup, farceur :

— Si on s'embrassait... comme cela on sera amis pour la vie!

L'effet fut prodigieux! Les deux femmes, se to daient de rire en avançant leurs joues que Mai rice Roval embrassa bruyamment et paternell ment.

Séraphin habitué aux boutades de son ami, c comme toujours :

— Quel gosse!

Wladimir était stupéfié, et ne savait au jus si c'était drôle ou impertinent, cette façon ( traiter ces dames!...

— Monsieur le docteur Lecoupeur.

— Monsieur le docteur Lafrousse, annonça valet de chambre.

Lecoupeur entra joyeux, vif, la main tendue Le grand chirurgien dont les exploits bisto riques défrayaient toutes les gazettes, s'excui d'être un quart d'heure en retard, mais il ven£ d'ouvrir le ventre à une fillette qu'il avait sou çonnée d'être atteinte d'une appendicite quan après l'opération, il s'était aperçu de son erreur!.

il avait fallu recoudre l'enfant... calmer les parents qui faisaient un£ musique du diable..., comme si la médecine n'avait pas le droit de se tromper... bref, il avait bâclé le tout très vite pour être ici à l'heure exacte... Mais, dans notre sacré métier, nous sommes les domestiques de nos malades... n'est-ce pas, mon cher Lafrousse, conclut-il en tapant gaîment sur l'épaule de son illustre collègue. Le docteur professeur Lafrousse sourit lugubrement en signe d'adhésion.

On annonça soudain :

— ' Monsieur le comte et madame la comtesse de Malpocet.

Entrée froufroutante d'une femme, à la tête brune, jolie, mais dure, aux traits réguliers rajeunis par un maquillage savant, le buste maigre, distingué, très « femme anglaise )>, suivie d'un petit homme boulot, au ventre replet, la figure poupine et rougeaude des Français de Normandie.

Grand remue-ménage de fauteuils, de chaises, saluts, présentations, poignées de mains, papotages, banalités, etc.. etc..

La comtesse de Malpocet apercevant Wladimir Meridione^ "modestement debout dans un coin s'avança vers lui, les yeux tout à coup adoucis.

la bouche attendrie subitement, et d'un visage curieusement transformé : « Je suis très heureuse, monsieur Meridione de vous retrouver ici ce soir... Etes-vous mon voisin de table? J'en aurai le plus grand plaisir, dit-elle en lui serrant très fortement la main.

Wladimir devenu très rouge lui donna le conseil de demander à M""^ Sudet ce détail qu'il ignorait. . .

M. et M""^ Isaac Kohi firent à ce moment leur entrée dans le salon, de sorte que M""^ Sudet prise par eux ne put connaître le désir de la comtesse.

Le maître d'hôtel annonçait : Madame est servie!

On se mit à table. Maurice Roval, comme toutes les fois qu'il se documentait, devenait silencieux.

Les yeux plissés, presque fermés, ne laissant apercevoir que les deux petits points brillants de ses prunelles vives et bougeuses, il écoutait, souriait, regardait et fixait dans son cerveau, les mots, les gestes, les attitudes, les inflexions de voix des gens qu'il transformait en pantins, tirant leurs ficelles expressives à la minute oii son métier en réclamait le besoin.

On parla théâtre, naturellement. Ce fut M""* Su-

det qui mit la conversation sur ce terrain; c'était une attention à l'égard de Maurice.

— J'adore courir les bouis-bouis, dit-elle rieuse! Je ne manquerais i)as pour je ne sais quoi les revues de la Gaîté Balançoire! et celles du Concert Athénien, vous savez, cette petite salle qui entasse les odeurs humaines avec celles du tabac et des mauvais alcools... ça sent horriblement mauvais, mais ça m'amuse... d'abord, moi, j'adore les foules! j'aime à être tassée dans les rues. Pendant le carnaval, ou les fêtes publiques, je suis toujours dehors, il arrive de si plaisantes aventures aux femmes... on les frôle...

— Est-elle voluptueuse, cette M™° Sudet! dit quelqu'un.

— Tiens, pourquoi pas? J'ai beau avoir mes cinquante-trois ans, je vous assure que... je me sens aussi jeune qu'Alody... et que si je n'avais pas peur d'ennuyer mes enfants... je me remarierais bel et bien... Je ne manque pas d'adorateurs, conclut-elle, en buvant une goulée de Champagne, les yeux frisés et rigolos.

Toute la table se mit à rire; seuls les larbins servaient, impassibles...

— Qu'est-ce qu'elle dirait, Alody, si vous lui donniez un petit frère... dit le docteur Lecoupeur.

— J'dirai qu'c'est mon propre enfant, répliqua naïvement M^'^ Sudet, j'aurais trop honte pour maman!...

— A propos, fit le chirurgien Lecoupeur, saviczvous que Sophie Borel, du Gymnase, était enceinte? Le prince Karety va lui faire une rente, j'espère bien, pour élever la demi-douzaine de gosses qu'elle a de lui.

— Elle n'est plus toute jeune, Sophie Borel... • — Bah! les femmes de théâtre sont épatantes à

Paris, elles ont toujours 25 ans.

— A moins qu'elles n'engraissent, dit maladroitement le docteur Lafrousse.

— Quelle importance cela a-t-il, sursauta M""^ Sudet ballotant ses gros seins...

Sophie Borel! vous la rappelez-vous quand elle jouait l'opérette? Etait-elle assez fine, assez joliment distinguée, hein? Maintenant, elle s'épaississait avec cette perpétuelle maternité... ah! dame...

— Aussi moi, déclara très nettement M"^ Sudet, si jamais je me marie, je ne veux pas d'enfant... je me ferai plutôt opérer... couper tout ce qu'on voudra!... Ah! pour sûr, Lecoupeur n'est pas notre ami pour rien, n'est-ce pas Lecoupeur? d'abord C'est à la mode...

— Oui, mais il'paraît que cela flétrit les traits et donne lieu à un mauvais état de santé, minauda la comtesse de Malpocet, et il y a d'autres moyens moins brutaux et aussi sûrs que vos sécateurs, dit-elle doucement au docteur Lafrousse, son voisin...

Il lui répondit quehiuc chose tout bas, qui la fit rire et répondre : oui... oui, parbleu!

— C'est égal, dit soudain Maurice Roval, si toutes les femmes ne veulent plus d'enfants, oii irons-nous?

— A la débauche, dit tout rouge Wladimir Mcridione outré.

— Allons, allons, le moraliste, pas d'exagération, dit M™° Sudet, on ne veut plus d'enfant parce que cela coûte cher, que cela déforme les femmes qui, après deux mioches, cessent d'être désirables. C'est une épouvantable servitude! Moi, j'en ai eu quatre, n'est-ce pas, de dix-huit à vingt-cinq ans, mais je vous jure, dit-elle étourdiment, que depuis mon veuvage et malgié la venue d'Alody, je me suis bien défendue!!!

Il 'y eut une minute de silence comique, Alody offrit bruyamment d'un plat qui se trouvait sur la table, afin d'étourdir la fâcheuse impression causée par sa mère.

— Comment, fit Maurice Kovcil, vous étiez veuve à vingt-cinq ans, M"^ Sudet ?

Elle, encore bouleversée de son impair, répondit :

— Mais oui... ah, il en a fallu du courage pour élever mes trois grands ... — Dieu merci, mes fils sont de bons garçons et Alody est exquise...

Et M""* Sudet attendrie envoya, du bout de ses gros doigts bagués, un baiser à sa fille dont les yeux perçants semblèrent répondre : « Gaffeuse! »

— Vous verrez, fit Wladimir Meridione, qu'il n y aura bientôt plus que les femmes de théâtre qui désireront les joies de la maternité... j'en connais des tas qui la souhaitent.

— Les joies de la maternité! dites les douleurs! les horreurs! de la maternité, clama la mère Sudet, neuf mois d'hydropisie, côté du ventre, une jaunisse sur la figure et, à la fin, le résultat bestial et saignant! Ah! quelle horreur, tenez ça me coupe l'appétit...

— Eh bien, moi, affirma Wladimir Meridione, je connais une actrice (dont le nom est célèbre à Paris) qui a considéré son état maternel comme une bénédiction de la Providence; elle en a suivi les phases avec une joyeuse reconnaissance et

j'ai pleuré toutes les fois qu'elle m'a raconté les attentes de ce qu'elle appelait « l'événement divin )).

— Mais c'est un phénomène, cette femme-là! déclara Alody, qui est-ce ?

— Esther Ronot!...

— Gela ne m'étonne pas d'elle, fit Léo Séraphin, elle est si bonne!...

Au nom de l'actrice, Maurice Roval dressa soudain l'oreille :

— • Comment, elle a un enfant, Esther Renot?

— Mais oui, continua Wladimir, un fils avec lequel j'ai fait mes études de médecine.

— Quel âge a-t-il?

— De vingt-quatre à vingt-cinq ans...

Il y eut une clameur formidable! Esther Renot, un fils de vingt-cinq ans!

Quel âge avait-elle donc? — Tout le monde lui donnait de trente-quatre à trente-six ans... mais alors?

Léo Séraphin déclara qu'il était de ses amis depuis des années et n'avait jamais aperçu d'enfant petit ou grand, chez elle...

— Vous êtes certain que c'est son fils? Son vrai fils? et pas un cousin, un neveu élevé par elle...

— Non, non, c'est son fils, affirma Meridione;

'2i\ LES DEMI-VIEILLES

voilà (i(j longues aniléos (juo je connais l*i(,'iro et sa mère, et M'"'' Eslher Renot ni'a souvent raconté riiistoire de son mariage, de son divorce, et de la naissance de ce [ils qu'elle a fait instruire superbement. C'est à cet enfant qu'elle doit d'être entrée au théâtre, elle s'est fail actrice pour l'élever... maintenant il est marié, j'ai été son témoin et je serai du baptême de l'enfant qu'il attend dans quelques mois... cet été...

— Que c'est drôle, ce côté si inattendu d'Esther Renot, fit Maurice Roval surpris, bouleversé :. Esther Renot bientôt grand'mère...!

— C'est une femme bigrement intelligente, fit Meridione, avec des idées particulières, personnelles, tantôt bonnes, tantôt mauvaises, mais tou-jours si curieuses, un cerveau étrange, un cœur admirable, ayant des façons si neuves d'envisager les routines de la vie.

Elle se donne l'air d'être une femme comme les autres pour ceux qui ne la connaissent qu'en passant, mais celui ou ceux qu'elle veut bien honorer de sa confiance et de son expansion trouvent en elle un type, une formule neuve de la femme moderne.

Wladimir aurait causé d'Esther Renot toute la nuit si quelqu'un n'était venu dire à l'oreille de

la maîtresse de maison que les artistes de la Revue Modem Style arrivaient; M™^ Sudet précipita le dessert, afin de prendre le café.

Il était neuf heures et les invités nombreux priés d'arriver à dix heures pour une soirée musicale et littéraii'e, ne devaient pas trouver une table garnie des restes d'un festin auquel on ne les avait pas conviés...

Donc on se dépêcha de grignotter les raisins hydrojuteux venus hors saison dans des serres spéciales, sortes de couveuses artificielles, et très vite on se précipita dans le salon oii le moka vint répandre son parfum.

Des groupes se formèrent; Maurice Roval s'installa auprès de Wladimir Meridione et le fit causer sur Esther Renot.

Léo Séraphin vint les rejoindre, mais, connaissant Maurice Roval, il s'aperçut immédiatement, rien qu'à la façon dont son ami tournait la cuillère de sa tasse à café, que celui-ci non seulement écoutait très intéressé, mais aussi qu'il faisait une enquête... sur qui?... cela, il ne le devina pas, ^ mais il sentit que Maurice Roval se documentait...

Léo Séraphin ne l'avait-il pas amené dans cette maison dans ce but unique?

Roval lui avait doi'nièrement dit, en arpentant

l'aveniio du JJois, qu'il cliercJiait des types do femmes mûres, restées coquettes [xjur faire une comédie humaine très intéressante., une étude curieuse : la femme de quarante ans ; et, de suite, Séraphin avait pensé à M""^ Sudet, et l'invitation avait été demandée par Séraphin sous la forme que l'on sait. Une femme est toujours flattée qu'on veuille la connaître, à plus forte raison M""^ Sudet qui exultait à l'idée de recevoir un homme de lettres comme Maurice Roval.

Léo Séraphin s'éloigna donc discrètement du groupe formé par les deux hommes et vint galanter avec Alody. Celle-ci lui déclara qu'elle était surprise du peu de brillance, du mutisme de Maurice Roval, il lui semblait, comme à beaucoup de gens, que du moment qu'un homme de lettres célèbre était invité à dîner quelque part, il devait rembourser son couvert par des pétarades d'esprit lancées à jets continus pour amuser l'auditoire...

Séraphin lui expliqua simplement que Roval était aussi mauvais causeur qu'il était bon écrivain...

— • A propos, Alody, qu'est-ce que c'est que la Revue qu'on va jouer ici tout à l'heure?

— C'est rasoir...

— Beaucoup de personnages?

— Oui... Des femmes surtout.

— Jolies?

— Oui, si on veut, mais d'un montant!

— Gomment, que voulez-vous dire?

— Je veux dire pas décolletées de nulle part, toutes en péplum, mon cher! des bouts de cous et des bouts de bras, c'est tout! Aussi ce n'est pas rigolo pour un sou... Mais maman a tenu à ce qu'on joue ça ce soir parce qu'elle a voulu un spectacle... châtié!!! chimiquement pur, quoi, comme dirait notre ami le chirurgien Lecoupeur.

— Et pourquoi ce désir sévère?

— D'abord pour que ce soit nouveau!... ensuite à cause de M. Roval qui se serait ennuyé à nos comédies d'amateurs et enfin pour séduire l'estime de Wladimir Meridione... vous avez saisi Séraphin...?

— Oui, Alody...

— Alors caltez, fit-elle, pirouettant sur ses talons, je vais essayer d'arracher Meridione aux petits yeux sondeurs de Maurice Roval.

— Eh bien, Wladimir, que mijotez-vous donc si frénétiquement avec M. Roval, fit la jolie fille en

! s'approchant vive et sautillante, je ne vous ai pas eu une minute ce soir...

Il devint cramoisi et, bégayant, lui offrit son fauteuil, afin, finit-il j)ai' dire, de la gronder...!

— Per-che? fit-elle les yeux dilatés par la surprise, la bouche très comiquement boudeuse.

— Parce que vous êtes une jeune fille et que vous permettez à vos amis de l'oublier... tantôt à table, on a dit, vous avez dit des choses, qui m'ont bouleversé... Je souffletterais les gens qui se permettraient d'en dire autant devant ma sœur, machonna-t-il, vous êtes une jeune fille, Alody... et vous écoutez, et vous parlez de tout comme si...

Maurice Roval le regarda bouche bée... et ses yeux clignotèrent comme il en avait l'inquiétante habitude... les terribles petits points noirs brillèrent entre les cils, tandis que M"^ Sudet toute gênée, se faisant gauche à plaisir, demandait l'air candide :

— Qu'est-ce que j'ai dit, moi?

— Vous avez émis le désir de supprimer en vous la possibilité d'être mère et en quels termes, grands dieux!

— Eh bien? fit carrément sournoise et niaise, M"^ Sudet, c'est donc si mal que ça... je ne savais pas, moi...!

Et l'air hypocritement naïf, elle regarda Wladimir avec des veux clairs et enfantins... oui le

désarmèrent puis, légèrement boudeuse, elle se leva disant : — « Ah ben alors, je m'en vais, si on me gronde...! Je suis fâchée... Na! » Et elle s'esquiva regardée, observée, terriblement par les petits points noirs des yeux de Maurice Roval stupéfié et renseigné.

Un à un, deux par deux, tous les invités de la soirée de M""^ Sudet sont arrivés, placés, et prêts à écouter les Giries de la vie, réclamations célestes en 3 tableaux de M. François Maboul.

(Le décor représente une série de gros nuages bleus et blancs. — Au milieu de la pelile scène improvisée se trouve un trône d'or sur lequel un acteur superbe figure dlympiennement Dieu impassible... figé! Autour de la Majesté Divine se trouve réunies une quinzaine de jolies femmes avec, au cou, des étiquettes banderoles indiquant le nom du personnage qu'elles représentent.

La Vie, M"^ Reichemberg, est assise familièrement sur le bras du fauteuil-trône du Seigneur.) — Elle dit :

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