CHAPITRE III
Il était une heure et demie du matin quand Roval descendit l'escalier de IVP^ Sudet, accom- ' pagné de Meridione.
Rentré chez lui, il repassa et fixa dans sa mémoire toutes les attitudes des pantins qu'il venait de frôler, et se promit de les tracer d'une plume alerte, fantaisiste et sûre dans sa prochaine comédie... Tous feraient « un cavalier seul » dans le quadrille des mœurs contemporaines qu'il se proposait d'écrire prochainement, et comme la maison lui restait ouverte, il avait la partie belle pour détailler et peindre à son aise, de face, de profil, et surtout de revers ces gens d'un monde qui heureusement se trouve être plus Parisien que Français.
Roval se déshabillait avec des gestes lents
d'homme absent, préoccupé... l'habitude seule lo faisait mettre avec un ordre parfait ses vêtements sur les dossiers des deux chaises placées au pied de son lit... L'habitude aussi le fit se placer devant sa glace pour y chercher la facilité de déboutonner plus vite son faux-col, mais le geste se fit prompt et parfait sans que ses yeux fixés, sans voir, sur le miroir, aient eu besoin lie guider ses doigts. Evidemment une image préoccupait son cerveau... ses yeux démesurément ouverts, cette fois, indiquaient l'inquiétude, l'effort de pensée, son front se plissait... le souvenir d'Esther Renot passa radieux, mystérieux i^t troublant...
Il s'assit et resta dix bonnes minutes la tête plongée dans ses mains, avant de commencer le déboutonnage de ses vernis... et pendant qu'il faisait sa courte toilette de nuit, il pensait à ce que Meridione venait de lui dire en voiture.
— Oui, avait conclu Wladimir, Esther Renot c'est une sorte d'encyclopédie des tares humaines, elle les connaît toutes, elle les devine, elle les sent, et c'est un don effroyable chez elle de pressentir, de deviner très vite l'intérieur intellectuel et sentimental des êtres. Elle est précieuse, allez...! Mais ce flair surprenant la désole parfois, car il lui
refuse des illusions qui, souvent, lui seraient indispensables.
Elle méprise trop l'humanité, pour lui en vouloir.
Elle regarde doucement les infériorités morales des êtres avec la même pitié silencieuse que celle qu'elle ressent devant des sourds, des ' aveugles ou autres atrophiés physiques.
Pour elle, les mufles sont irresponsables quel que soit le degré conscient qui les fasse agir.
Les fous ne sont-ils pas conscients à leur façon? On ne les en plaint pas moins, n'est-ce pas?
Il y a certainement en elle plus de mépris et de pitié que de charité.
Et pourtant, elle est bonne et si indulgente surtout. Est-ce parce qu'elle sait et que ses yeux sont des baies énormes s'ouvrant sur le jardin de la vie et de ses dépendances?
Femme de théâtre par accident, elle est en butte aux jalousies, aux critiques, elle n'a jamais, pris ni le plaisir, ni la peine d'en vouloir à quiconque lui fit du mal. Ses ennemis mettraient moins d'ardeur à l'attaquer s'ils savaient que ! la femme qui reçoit leurs coups les pare avec de grands signes de croix et des : <( Mon Dieu, pardonnez-leur quant à moi et quant aux autres... » ,
Elle passe au milieu de la bande sauvage, huée ; par les uns, embrassée par les autres, illuminée de sa philosophique et savante indifférence.
— Ah! les femmes! les femmes! soupira Roval, l'électricité éteinte, et confortablement glissé dans son Ht, quelles boîtes à surprises!
Qui peut deviner une âme intéressante, un esprit personnel, un cœur douloureux, à cette Renot rieuse, facile, à la chair parée et parfumée de courtisane-actrice qui ne semble montrer, dans la tenue qu'elle affiche, que le désir d'être jolie, de plaire et d'aimer...
— Ah! frétilla-t-il, nerveux, agité, cherchant une place fraîche dans son grand lit, que je suis curieux de sa réponse, curieux d'elle aussi... Et il s'endormit, las, le cerveau tendu, la bouche sèche, les nerfs brisés.
Il était dix heures du matin quand le valet de M. Roval ouvrit les rideaux et donna dix minutes de grand air frais à la chambre de l'homme célèbre...
Celui-ci bâilla, se tira en long et en large et présenta enfin à son larbin une face luisante, graisseuse, mal peignée, aux yeux gonflés et bouffis, une bouche pâteuse et mal odorante de bon viveur... le tout sortant du col d'une che-
mise (In nuit de soie roiigo, salio ot froissée par la sueur de plusieurs nuits...
Comme le valet de chambre lui présentait son courrier, ses yeux et son nez furent frappés par une écriture féminine dont l'enveloppe portait les initiales E. R. enveloppées d'un parfum pénétrant de violette...
Maurice ouvrit la lettre fébrilement et lut :
« Cher grand homme,
(( Mon Dieu, mon Dieu, quelle drôle de lettre vous m'écrivez! Vous me dites : « Je sens que si j vous m'aimez, je ferai un chef-d'œuvre! »
« Mais pour le chef-d'œuvre, me voilà forcée de vous « aimer », cher ami... Pensez donc! Un chefd'œuvre!!... je me dévouerais pour moins! Vous ajoutez : Voudrez-vous... pourrez-vous m'aimer? j
« L'amour nous permet-il de diriger notre vouloir et notre pouvoir?
« Et puis, êtes-vous certain de ne point vous ■ tromper quand vous terminez par : « Je vous j aime d'un amour fou! fou! » !
(( Si vous disiez, je vous désire d'un désir fou, fou, ne serait-ce point plus justement expliquer ' l'état de votre corps, Tébullition de votre cerveau? ,
Ne confondez-vous pas (( La Plaisance » comme disait ma très vieille grand'mère, avec ce sentiment rare et introuvable qu'on appelle Vamour?
« Voudrais-je vous aimer?
« Ah! certes oui!
« Pourrais-je vous aimer?
« Demandez-le à votre conscience... voulezvous? et apportez-moi vous-même sa réponse.
« Votre toute dévouée,
(( EsTiiER RENOT. »
Maurice Roval relut plus de vingt fois ce billet.
Ah! comme c'était bien d'une femme, pensait-il heureux, mis en belle humeur par les premières phrases prometteuses de la lettre.
Les interrogations récalcitrantes de la suite lui semblèrent simplement moqueuses... d'une raillerie de femme renseignée, voilà tout, sur la politesse, hypocrite précurseur de la parodie de l'amour; il n'y vit rien d'autre qu'un consentement maniéré... et déguisé, soit par pudeur, soit par manœuvre savante... Même il s'amusa follement de la toute dernière phrase *.
« Pourrais-je vous aimer?
(( Demandez-le à votre conscience et apportez- « moi vous-même sa réponse... »
La conscience de Maurice n'avait aucune raison (le ne pas le trouver le garçon le plus charmant du monde... spirituel, aimable, pas gênant, pas embêtant avec les femmes, généreux, des muscles, de quoi être l'amant le plus serviable... il lui sembla qu'il ne risquait pas grand'chose en s'avouant un délicieux compagnon, un aimable partenaire aux jeux de Gupidon, sans compter tout le plaisir d'orgueil qu'il devait y avoir pour une femme à être choisie entre toutes par l'homme le plus à la mode de Paris... qu'est-ce qu'une femme pouvait exiger de plus?...
Tout ceci classé en un clin d'œil dans le coffret mental de ses indulgences plénières, il écrivit d'une main sûre et tranquille la réponse suivante, qu'Esther Renot reçut vingt minutes plus tard, portée qu'elle fut par son valet de chambre au domicile de la comédienne :
« Ma bonne et ma belle! Merci! merci! Je vous devine toute à moi... Quelle joie, chérie!
<( 0 muse adorée, c'est du désir et de l'amour que ma conscience vous portera ce tantôt vers trois heures, à l'heure oii vous êtes seule... Je vous baise les mains.
« Votre impatient, « Maurice. »
Deux heures et demie... Esther Renot, belle à damner un saint, attend Maurice Roval.
Depuis midi trente, toute une véritable science de maquillage, d'arrangements, de petits soins est mise en branle, pour réparer des ans le déplorable outrage.
Le teint est laiteux et rose, le cou si rond, si lisse et si blanc, est dégagé de ses encolures hautes et raides habituelles.
Un froufrou de mousseline de soie et de dentelle ennuage le cylindre de chair où se pose la tête sérieuse et triste pour l'instant d'Esther Renot seule, c'est-à-dire libre! affranchie de ses grimaces.
Ses lèvres sont douloureuses.
Sous le rouge du fard ses dents brillent... brillent... et sont avec ses yeux les points vivants, Ijjmineux de ce visage composé, de bête humaine.
Quels yeux! ses jolis yeux bruns, dorés, des topazes brûlées... brûlées par la vie, par les larmes, les regrets des choses... des êtres... les regrets de tout, des jolis yeux fiévreux de femme... femme!
Son corps mince et souple serpentine dans une gaine plissée et soyeuse de mousseline blanche qui traîne longuement à terre sur les tapis. Un
manteau de chambre, sorte d'étole en vieille soie japonaise, vert nil très pâle et richement brodée de fleurs de pommiers, donne à sa silhouette de blonde dorée, un éclat de fraîcheur, de jeunesse d'une lonaHté pâlie, effacée... très effacée... éloignant sa personnalité humaine. C'est une apparition plutôt qu'un réel...
D'un geste lent, elle étale sur ses mains fanées, un liquide blanc et parfumé qui, remplissant les petits sillons creux de la peau vieillie, lui donne l'aspect uni et pâli des chairs fraîches et jeunes... des mains de vingt ans! aux ongles d'émail aux paumes parfumées étrangement qui volatilisent à chaque geste une bouffée de fleurs...
Toute prête, toute parée, elle arrange les stores de sa grande fenêtre à colonnade... tamise la lumière, qui, grâce à différents rideaux, habilement combinés, laissent filtrer un jour très doux.
Elle arpente sa grande chambre aux tentures émeraude pâlie, aux épais rideaux de velours blanc frangés d'argent, aux meubles blancs, au plafond blanc... s'arrête devant l'immense lit tout recouvert de satin blanc et de dentelles, fouille ' doucement sous un oreiller... remet les dentelles en place... pousse un long soupir et passe s'ins- 1 taller à côté, dans son boudoir.
C'est là qu'elle recevra Maurice Roval.
Ce boudoir, c'est son coin préféré, elle y vit; c'est la plus petite pièce de la maison, les murs tendus de soie vieux rose ne sont guère égayés que par les portes à glaces biseautées. Quelques vieilles gravures coloriées animent deux pans des murailles, une console blanche Louis XVI est encombrée d'objets de toilette en cristal et or, des peignes, des brosses et mille autres petits bibelots de toilette féminine sont là, brillant de leur écaille luisante ornés du grand chiffre d'or; des tabatières rares, émaux, peintures, gemmes, boîtes anciennes diverses, miniatures entourées de perles, sont semées sur une petite table servant de bureau. Des fauteuils, des sièges en panne vieux rose, passée, mangée par le soleil que des rideaux amples de mousseline ivoire tamisent mal.
Sur la cheminée, le portrait de la mère d'Esther Renot, puis celui de Pierre... le fils de la comédienne, au milieu desquels trône une jolie pendulette ancienne en marbre gris moucheté, aux bronzes délicats du xviii^ siècle.
Des gerbes de lilas blanc dans tous les coins, prodiges des serres. C'est la fin de décembre, le feu pétille, et chante dans la baie de la cheminée,
mais le temps se couvre, il est à peine trois heures et la nuit descend déjà, endeuillant tout!
Esther Uenot Icjuiiie les petites lampes électriques, la pièce s'éclaire d'une lueur rose des abat-jour, et sa beauté s'y chauffe de tons d'or admirables de lumière et de feu.
Un grand coup de timbre la fait tressaillir toute... On lui apporte une carte : <( Maurice Roval, homme de lettres »...
— ■ Faites entrer.
Et fébrile, quoique attendant discrètement la sortie du valet de chambre, il se jeta sur les jolies mains blanches à fossettes et les baisa comme un fou!!!
— Alors, fit-elle gracieuse, on est venu causer avec la dame de ses pensées?
Quels mensonges vient-on lui raconter?
Il s'assit aux pieds d'Esther et commença :
— On vient lui dire qu'on l'aime... et sur un sourire incrédule d'Esther il se reprit : Qu'on la désire, si vous aimez mieux...
— Oui, j'aime mieux, déclara-t-elle très douce...
— On vient lui dire, continua-t-il, emprisonnant la taille d'Esther de son bras vigoureux, on vient lui dire qu'on ne pense plus qu'à elle, qu'on
a souhaité tout le jour d'hier et cette nuit, d'être aimé de la plus belle, de la meilleure et de la plus intelligente des femmes.
On vient lui dire qu'on attend de sa tendresse la collaboration mystérieuse qui fait d'un poète amoureux, un poète de génie.
On vient lui dire : Soyez l'amante, l'amie, la sœur, la mère, soyez tout, soyez toutes... On demande encore à la dame...
— Mais je crois que c'est assez, interrompit Esther d'une voix lente, on ne peut vraiment rien lui demander de plus?
Il la regarda, surpris du son changé de sa voix, surpris de ses yeux railleurs et douloureux, il devint intimidé, gêné, silencieux, puis tout à coup sottement : « Vous ne me croyez pas, Esther?
— Mais si, mais si, clama-t-elle, riant soudain avec éclat et si nerveusement que ses yeux en devinrent tout humides...
Pleurait-elle de son rire?
Riait-elle de ses pleurs?
Maurice Roval quoique attentif ne le sut jamais.
Câline, elle lui passa très lentement ses mains sur sa tête brune, aux boucles lourdes.
58 I.E.S DEMI-VIKHJ.ES
— C'est cnlcndii, lil-cllf, je serai la belle, la bonne, la subtile, l'inlelligente, l'amoureuse, l'amie, l'aman le et la sœur... C'est bien tout ni n'est-ce pas?... mais votre omnibus de cœur que va-t-il me rendre?...
— C'est vrai, au fait, pensa Roval...
— Mon onmibus de cœur comme vous dites, vous rendra les soins dévoués en amitié loyale et sûre, en amour* sincère, tous les bonheurs qu'il vous devra...
Et tout à coup, devenu grave, il se mit debout, arpenta la chambre, les mains dans ses poches, comme dans ses grandes discussions et, très haut :
— Mais ma chère, si vous croyez que je n'ai pas soif d'une femme, d'une vraie femme, qui soit autre chose qu'une de ces mondaines qui viennent violer mon domicile dans l'espoir d'être Ihéroïne d'une pièce ou d'un roman ou bien encore, une de vos camarades avec lesquelles on dort, moyennant un bout de rôle, et qu'on lâche dégoûté quinze jours après!...
— ' Alors, dit tranquillement Esther Renot, pour moi aussi notre mariage sera court...
— Comment cela? Que voulez-vous dire?
— Mon Dieu, vous savez, moi, j'ai Ihabitude,
mauvaise je le sais, de raisonner tout; or, vous êtes épris de moi et venez me demander de vous dévouer une collection rare et précieuse de sentiments.
— Oui... eh bien après?
— C'est dans un but, n'est-ce pas?
— Un but?... mais un but très naturel, celui d'être heureux.
— Je vous accorde voire but... Moi, j'en ai un autre.
— Lequel?
— Comme je ne crois pas au bonheur par l'amour, je cherche, moi, le bonheur par le travail, or, mon travail a aussi un but : le succès.
Je me reconnais donc le droit honnête, loyal raisonnable même de vous dire : Eh bien, c'est entendu : à vous ce que vous attendez de moi; à moi ce que j'attends de vous : des rôles, c'est-àdire le succès, la gloire!
Il regarda Esther interloqué.
— Mais vous finirez bien par m'aimer...? Moi, j'ai commencé... vous suivrez?
— Oui, si vous aussi êtes bon, intelligent, aimant, tendre, l'amant, le frère, l'ami, le père... vous avez des chances...
Il la vit souriante, un brin mélancolique, mais
surtout railleuse... il comprit et répondit mi-comifiue, mi-sérieux :
— Je ne pourrai jamais être tout cela!
— Ah! je le sais bien... Aussi ne vous le demanderai-je pas, fit la comédienne en lui tendant tristement la main, il en profita pour l'attirer toute vers lui, enlaçant d'un bras ses épaules, de l'autre ses reins ondulants, cherchant ses lèvres qu'elle ne refusa point et profondément troublé par un interminable baiser il murmura :
— • Méchante... aimez-moi, dites?
Il aperçut soudain le visage d'Esther bouleversé, tout pâle...
— Qu avez-vous chère amie?
• — Rien... rien...
— Mais si... vous êtes souffrante?
— Non... je suis très émue... C'est tout...
Il fut touché, attendri et la reprit follement dans ses bras et cette fois il la sentit trembler de volupté...
— • Quand... quand? souffla-t-il à son oreille?
Lui échappant, elle se reprit vite.
— Plus tard, plus tard... je vous dirai... bientôt... soyez sage... calmez-vous, de grâce...!
Il appuya quelques minutes son front à la fraîcheur du vitrage.
Quand il fut calmé, il prit congé d'elle, très tendre, très heureux, très doux, il lui baisa les yeux.
En signe d'adieu :
— A bientôt, mon aimée... vous m'aimerez... vous m'aimerez, vous verrez!