CHAPITRE IV
Il était cinq heures. Puisque Roval était dans le quartier de M""^ Sudet, il en profiterait pour lui faire sa visite de digestion, ou déposerait sa carte en cas d'absence.
Gomme il avait besoin d'air et de fraîcheur, il irait à pied. ^
Il alluma son cigare, remonta le col de son pardessus, mit ses gants et arpenta les voies qui, du boulevard Haussmann, le mèneraient à la place Malesherbes.
Pendant tout le trajet, il pensa à Esther Renot :
— Au moins, celle-là savait ce qu'elle voulait, elle avait la franchise de ses pensées et de ses actes.
Il était bien évident que ce n'était pas une raison parce que lui était épris d'elle, pour qu'elle
le fût de lui. C'était bien net. Elle voulait de lui la joie du succès, lui, voulait d'elle, la joie des sens. A lui de refuser ou d'accepter le marché, car c'était un marché. Comme ce mot « marché » lui déplut, il réfléchit... réfléchit... et trouva nettement que tous les actes de la vie sans exception étaient des martîhés! Alors? pourquoi se froisser d'un geste qui, à force d'être habituel, devenait naturel... Ah! quand on réfléchissait! mais voilà, on s'en donnait si peu souvent la peine! C'était pourtant vrai que nous n'atteignons aucun but sans faire un ou plusieurs marchés... Maurice Roval prenait un vrai plaisir à sa promenade, amusé qu'il se trouvait être par des pensées qu'il multipliait, discutait, réfutait.
— Mais, trouva-t-il soudain, le bon Dieu lui-même nous fait un marché du Paradis! Et la longévité? Tes jpère et mère honoreras afin de vivre longuement... échange de bons procédés, contre une vie longue? marché!! On échange tout! tout! tout! même des insultes, des gifles, des cartes et des compliments, conclut-il comiquement.
Etait-ce drôle, il lui avait suffi de connaître un peu cette Esther Renot, pour que déjà, il lui doive quelques pensées, nouvelles pour lui.
— Elle est intelligente, cette femme, elle sera
amusante à regarder vivre... Comme elle était jolie ce tantôt... se dit-il en entrant sous la voûte de la maison de M"*^ Sudet.
11 monta, sonna, et se fit annoncer.
— Entrez donc, monsieur Roval, cria du fond de l'appartement la voix de la maîtresse de maison.
Il pénétra, conduit par la femme de chambre, dans une chambre à coucher, envahie par un énorme lit au milieu duquel M""*" Sudet était étendue.
— Malade, chère madame?...
— Non! très fatiguée de la soirée d'hier, voilà tout. Je me repose. Comme c'est gentil à vous d'être venu si vite me voir... Elle voulut se hausser sur ses oreillers, mais un mouvement qu'elle fit ouvrit largement le devant de sa matinée de soie crème... Ses seins se miontrèrent.
Maurice Roval, galamment blagueur, lui dit, riant très fort : f
— Attention! je vois vos gros coquins, madame Sudet!!!
Elle fit de gros yeux blancs lascifs...
— Ah! ils sont encore très doux, tenez (et elle lui prit la main) tâtez comme ils sont soyeux et lisses!!
Et Roval stupéfié, amusé, glissa non seulement une main, mais les deux dans ce gouffre de chaleur si généreusement offert.
— C'est rudement bon l'hiver, ces machins-là! fit-il.
Elle, riant aux éclats, les lui laissa tant qu'ils conversèrent — un bon quart d'heure — au bout duquel elle eut un joli geste qui sembla dire :
(( Vous n'en usez plus...? »
Auquel il répondit par un poli : « Non... merci! »
Alors il prit congé d'elle, très cérémonieux.
Pehors, il formula quelques joyeuses appréciations sur cette ancienne, restée sensible aux jeunes gens et se promit de tirer un parti liUérairement comique de cette exubérante commère.
M'"'' Sudet devait faire partie de sa série de vieilles encore galantes, oui... elle serait caricaturée dans : Quand même et malgré louil celle fameuse pièce qu'il rêvait d'écrire quand les documents ne lui feraient plus défaut.
En rentrant chez lui, Maurice 1 lovai écrivit l'emploi de sa journée; sa première visite d'amour à Esther Renot, la visite faite à M™^ Sudet.
La fatalité voulut (pie, par une association
d'idées facile à son cerveau d'observateur cl d'écrivain, il établit une parenté entre Esther et la mère Sudet.
Les quarante-trois ans inavoués de la première, les cinquante-trois ans de la seconde qui voulait les désavouer par une galanterie ridicule aussi... le poursuivaient, bien qu'il constatât les différences d'aspect des deux femmes.
Depuis l'autre soir, grâce à l'indiscrétion de Wladimir Méridione sur l'actrice, il savait aujourd'hui son âge véritable qui le gênait, l'ennuyait, mais qui, malgré tout, le laissait intéressé... curieux d'elle, car, sans qu'il s'en rendît compte, à sa curiosité d'amant venait de se mêler son terrible et mauvais désir habituel...! Quel dommage! pauvre douce et bonne Esther!
Elle pouvait chercher à mettre à l'abri des yeux de l'amant, toutes ses pauvretés, toutes ses tares physiques, toute sa défense, toute la fortification de ses efforts pour conserver son empire de femme, tout cela serait violenté, cambriolé, et pas d'une seule fois, d'un beau coup, non... lentement, sournoisement, adroitement, dans le silence des fatigues amoureuses, dans l'intimité des paresses. . . dont les entr'actes serviraient aux enquêtes!