CHAPITRE XX
Le lendemain au réveil, ils apprécièrent de façon différente la phase nouvelle de leurs amours.
La nuit avait apaisé, assagi, classé leurs sentiments.
La griserie, la surexcitation de la veille étaient passées.
Ce fut donc avec délices que Maurice commença sa nouvelle période d'annotations.
Tout d'abord, et avant toute autre chose, il se congratula d'avoir spontanément, dans un geste grand d'humanité, lui sembla-t-il, pour un amant, consenti à voir, dans la possession d'une femme, autre chose que le plaisir charnel qu'on en tire.
Il lui sembla être une créature supérieure, douée d'une âme admirable, d'un cœur splen-
dide..., d'une générosité peu commune, presque anormale !
Pensez donc! un homme fatigué d'une femme, de son visage, de ses sourires, de ses baisers, en un mot de tout ce qu'elle montre et qui consent malgré tout à l'aimer pour ce qu'elle cache.
Il exagéra comme à plaisir les défauts d'Esther pour exagérer ses vertus à lui.
En une minute elle devint vieille, très vieille, plus du tout jolie..., laide..., très laide, et lui, Maurice, le grand Maurice, le poète, l'homme, le surhomme allait pourtant l'aimer et cette fois encore, l'amour devrait être aveugle.
Pour la vraie première fois de sa vie, il crut sentir de nobles résolutions de bonté, d'humanité, il irait au sacrifice, le sourire sur le cœur, les yeux en extase, et crierait à la foule des railleurs :
« Voilà ce que c'est que la bonté! Voilà ce que c'est que la charité! Voilà ce que c'est que l'amour!
<( Ah ! vous croyez que vous aimez quand vous satisfaites tous vos égoïsmes, tous vos plaisirs! le beau mérite d'aimer une femme jeune et belle, tous les hommes depuis la bête brute en font autant, mais moi..., moi..., je vous dépasse en profondeur, en beauté, car j'aime ce qui est plus
rare et moins visible qu'un beau visage, j'aime un cerveau, j'aime un cœur, j'aime une âme! »
Pendant que Maurice s'intoxiquait de la sorte, elle, toute à sa défense future, pensait que c'était tout de même incroyable la part énorme que l'optique tenait en amour.
Il avait suffi qu'elle eût l'adresse d'illusionner son amant, pour qu'il vît en elle une autre femme.
Elle était la même pourtant, et il la voyait autrement.
Il allait s'enfuir d'elle, et elle l'avait retenu, il était perdu, et elle l'avait retrouvé.
Sa tactique future pour le conserver allait être de surveiller plus que jamais son élégance, et sa beauté, car s'il fallait entretenir soigneusement Maurice dans l'idée d'un amour annobli, magnifié, purifié des sensations charnelles, il importait surtout et avant tout d'en refléter les idéalités par des attraits matériels, les seuls qui comptassent d'abord et malgré tout pour cet homme qui culottait son cœur. Esther n'était plus la dupe de son amant, elle savait très bien que c'était surtout la femme qui, étendue sur la croix, avait empoigné l'imagination de Roval, que c'était à la femme qu'il devait d'avoir ressenti la secousse préparée adroitement par Esther.
Cette créature encore belle, quoique plus jeune qui, dans une atmosphère spéciale, un décor prévu, une mise en scène de circonstance, avait dans des vers admirables exprimé sa douleur personnelle, avec de vraies larmes, de vrais sanglots, et de beaux gestes, avait bouleversé le sens artistique de l'homme sensuel qu'était Roval.
Esther savait qu'on prend les hommes par la vanité et cette fois encore c'était à l'orgueil de son amant qu'elle s'était adressée, pour maquiller ses propres sentiments.
Chez Maurice Roval un orgueil de générosité avait poussé tout à coup.
Esther redevenue maîtresse d'elle-même avait recouvré sa lucidité d'autrefois, elle voyait clair en son avenir... depuis qu'elle avait analysé, dégrisée de toutes illusions, ces mois d'amour passés.
Elle s'était rendu compte que Roval l'avait mal aimée, qu'une fois de plus, elle avait été la dupe, mais elle ne pouvait lui en vouloir trop, car dans sa juste et miséricordieuse bonté, elle pensait au pacte primitif de leur liaison.
Aimait-elle Maurice au début? Non...
Maurice l'avait-il aimée? A sa façon..., oui..., environ deux mois..., et puis, peu à peu, semaine
par semaine, jours après jours, c'était elle qui s'était sentie prise, attachée irrémédiablement, devenant de plus en plus amoureuse, douloureuse enfin, d'un amour qu'elle seule ressentait depuis.
Lui, avait promis la gloire en échange ; « il est vrai qu'il ne l'avait pas donnée jusques à présent ))... Mais y avait-elle jamais pensé vraiment depuis leur liaison, il était loin son marché ! son fameux marché ! !
Elle l'avait aimé sans compter, sans réfléchir, sans penser, heureuse de donner tout le meilleur de son être, et aujourd'hui qu'elle savait le peu de cas que Maurice avait fait de tout cela, il ne lui restait qu'une pensée : lui faire rattraper le temps perdu, obliger Maurice à l'aimer, quand même et malgré tout!
Et ce fut, pendant les quatre jours que Maurice resta encore à Rome, une gamme nuancée de tendresses, de petits soins, une série harmoîiieuse de petits bonheurs...
Il mettait de l'onction dans ses gestes, fleurissait *son verbe, disant : Entends..., ceci est mon cœur..., et pendant ses baisers : Reçois..., ceci esi mon corps.
Une douceur très pure descendue en lui atténuait le point perçant de ses yeux noirs, civilisait
ses instincts, l'aidant à cabotiner, à inférioriser les gestes d'un Jésus, divin civilisateur des hommes.
Il était tout aux concessions, à l'indulgence, aux sacrifices, à l'abnégation... il ressentait en lui de la beauté.
Il portait en lui tout un évangile de considérations humaines.
Son cœur était un cahce ouvert, béatement, débordant, qu'il offrait ostensiblement.
Son égoïsme avait délogé.
Ah! qu'il était bon d'être bon!
Et il s'attendrissait sur lui, sur Esther qu'il remerciait dix fois par jour de son influence douce et réconfortante. Et quand Maurice quitta Rome, les deux amants se séparèrent dans une crise aiguë d'espoirs éternels.