CHAPITRE XIX
Deux heures sonnaient dans leur chambre, Maurice, une bouffée d'humanité lui chauffant le cœur, disait attendri :
— Oui, mon aimée, tu as raison, ce n'est pas ton visage de chair qu'il me faut seulement aimer, c'est l'autre, celui de ton âme... de ton âme fraîche et délicieuse, exquise, de ton âme supérieure, si haute, si vaillante et si pure ! Ah ! ton cœur ardent, éternellement riche, éternellement jeune, ton cœur de luxe ! ton cerveau si fin, si subtil, si élégant, si impressionnable, ton pauvre joli cerveau si sensible... que j'ai tant tarabusté, hein, m'amour? Toi, l'éternellement bonne, l'éternellement belle ! Mais où avais-je l'esprit, où avais-je les yeux !
Et Esther pleure, à moitié pâmée de joie dans
les bras de Roval, écoulant béate, les lèvres ouvertes, la musique d'amour qui fait sauter son cœur.
— Parle..., parle encore..., fait-elle, grise de joie...
— Oui..., oui..., continue-t-il en la berçant comme un petit enfant..., tu m'as rendu meilleur..., tu sais ça? Aussi pour vous récompenser, madame..., on vous aimera..., on vous encensera comme une belle idole..., on vous dira des prières à genoux..., on jettera des roses sur votre chemin, on célébrera des messes d'amour en votre honneur, vous serez la divinité honorée, fêtée, consultée, priée, et vous pourrez vivre en paix, mon adorée, vous serez toujours la seule et l'unique, parce que vous êtes l'Incomparable...
Pendant toute cette frénésie généreuse, Maurice n'a pu s'empêcher d'observer dans la glace de l'armoire placée en face du lit, ses gestes de tendresse et ses attitudes de consolateur..., ils sont là, gravés dans sa mémoire... dans dix ans il se rappellera encore cette femme blottie dans les bras berceurs d'un amant..., c'est de la mise en scène de réserve..., un jour ou l'autre il s'en reservira...
En même temps qu'il se regarde, il s'écoute par-
1er... et s'en aperçoit... Quelle horreur, ce métier d'homme de lettres qui déformait ainsi les actes et les sentiments !
Ah ! gesticuler et penser comme une brute... sans s'en douter, sans coucher sur le papier public tout ce qui dort sur l'oreiller privé de la vie.
Roval n'est qu'à demi satisfait de son éloquence..., il ne s'exprime à sa convenance que lorsqu'il fait part à Esther de la sensation qu'il croit « d'art )>, qu'a faite sur lui son apparition désolée sur la croix... C'était d'une douleur si intense... d'une souffrance si belle... d'une sincérité si admirable, d'une esthétique tellement supérieure!!!
— Tu étais d'une beauté que je ne te connaissais pas... Oh!... si belle, si belle!!! Tes bras surtout... dans leur tension verticale, étaient d'une pureté de lignes...!
— Tu ne t'en es jamais aperçu, quand je les refermais pour t'y tenir blotti? murmura Esther avec un amoureux reproche...
— Si, mais pas comme ce soir...
— Mais, dit Esther revenant à son idée fixe, ce ne sont pas mes bras qu'il faut aimer, ce sont leurs gestes...
— Oui, tu as raison, ils seront beaux, tant
qu'ils seront bons, accueillants et hospitaliers, et laids quand ils me repousseront.
— C'est cela... fait Esther souriante, nous vivrons en amants : frère et sœur, désormais notre vie d'amour se basera sur plus de douceur et de tendresse, ce sera le bel amour, l'amour au long souffle, l'amour raisonné, nous augmenterons notre volupté avec de la bonté.
La volupté seule s'époumonne tout de suite... murmure Esther, qui, brisée de fatigue, s'endort peu à peu, la joie sur les lèvres.
— Je t'aime..., fait Maurice en guise de bonsoir.
' — Mon amour..., mon Maurice, mon petit... mon tout petit...
Et de mon amant de corps, j'ai fait mon enfant de cœur..., balbutie maternellement Esther dans le rêve du premier sommeil.
Maurice entend et retient le mot qu'il trouve joH, puis la lumière éteinte, ils s'endorment tous deux, plongés dans un bain d'ombre.