CHAPITRE XXII
On était encore une fois au 25 décembre. M'"^ Sudet, comme l'année précédente, réunissait quelques amis à réveillonner.
Un petit changement était survenu dans sa vie : sa fille avait épousé depuis six mois Wladimir Meridione ; c'étaient donc les jeunes époux qui, ce soir, faisaient les honneurs de la maison.
M. et M""^ Meridione semblaient heureux, malgré les débuts un peu houleux du ménage.
En effet, la mère Sudet avec son exubérance habituelle avait, au commencement du mariage, blagué de façon peu courtoise les vestons et les cravates de son gendre, qu'elle trouvait horriblement bourgeois, quelconque quoi, avec son apparence simple. . . .
Wladimir, comme tous les jeunes gens des pro-
vinces françaises, avait le goût trop gai, pour être
ce qu'on décrète « le bon goût ». ^(^ /^
Il aimait les vestons jaune d'oie, les pantalons ' idem et les lavallières voyantes, soulignées par des feutres mous d'une couleur pastel sale.
L'été, ses canotiers avaient toujours d'étranges'^ rubans multicolores, mais le soir, dans le frac réglementaire, il était obligatoirement très chic et ne froissait en aucune façon l'amour-propre de sa belle-mère, ni celui de sa jeune femme.
Il avait été du reste entendu qu'aussitôt Alody mariée, sa mère et elle feraient de Wladimir un homnie chic, dernier cri, et cela, en peu de temps.
Il était intelligent..., et puisqu'il entrait dans une famille « de femmes du monde », disait Alody, il devait se mettre vite au courant des indispensabilités très graves, qui font d'un homme, un « homme du monde », toute une nuance...!
Et pour la mère et la fille Sudet, tout était là...
On commença par lui supprimer les cols rabattus qui laissaient son cou à l'aise et de grands carcans raides, empesés, très hauts, très chics..., vinrent remplacer le bon petit col aimable de sa vie, humble et laborieuse.
Gharvet, le Carnaval de Venise et quelques maisons anglaises se reflétaient dans ses nouveaux
tours (Je f'ou décrétés « Nœuds d'Iiommes du monde!... »
On lui fit faire ses pantalons, ses jaquettes dans des « homespun » spéciaux, d'Ecosse ou d'Irlande, surtout pas d'Elbeuf...! Tantôt il était coiffé d'un haut de forme à bords larges, tantôt à bords étroits, sans se soucier si la forme de sa tête supportait toutes les imbécillités de la mode.
On le vit un été, se promener très grand, carré d'épaules, la figure forte, longue et large, surmontée d'un tout petit chapeau ridicule posé sur le bout du crâne qui lui donnait l'apparence de l'amusant diseur de farces et faiseur de grimaces Sulbac, en même temps qu'on lui avait persuadé qu'il était (( homme du monde » d'avoir des bagues aux doigts, des perles à ses index comme à ses chemises qu'il égayait de rosaces de petits diamants les soirs de réception.
Ah! que sa brave femme de mère aurait été désolée si, du fond de sa petite ville, elle avait pu apercevoir son Wladimir élevé avec tant de simplicité, d'économie et d'ordre, subitement, inconsciemment transformé en un pantin de boudoirs, bellâtre rastaquouère, devenu vite avide de luxe et d'élégances, recherchant sans cesse les connaissances utiles, les femmes en vedette et les
artistes connus, sorte de publicité criarde, utile pour commencer une clientèle de malades qui paient sans compter.
Pauvre faible Wladimir.
Ah! elle ne fut pas longue à chambarder des cheveux aux souliers, sa noble simplicité studieuse d'autrefois !
Sa femme et sa belle-mère en eurent vite raison!
Gomme il ne gagnait pas encore grand'chose, la mère Sudet subvenait aux exigences du jeune ménage.
Toutes les relations des deux femmes furent le cadre bruyant, futile de leurs premiers mois de mariage.
La mère Sudet payait tout, mais n'avait pas encore constitué la dot promise, pourtant, au lendemain des noces. Wladimir n'en disait rien..., mais n'en pensait pas moins..., c'était très joli de vivre en faisant la fête..., mais c'était la vieille qui tenait la caisse..., et la belle-mère n'était pas discrète dans ses générosités, elle disait volontiers devant tous les pique-assiettes de sa table ouverte :
« Je leur ai payé leur loyer aujourd'hui !
« Je leur ai payé leur domestique hier... », etc.
Bref, Wladimii', (jui commençait à prendre de raiitorité dans la maison, finit par exiger une pension de sa belle-mère, afin de régler lui-même ses dépenses quotidiennes.
La mère Sudet fut froissée dans sa dignité de caissière mais s'exécuta tout de même.
— Wladimir avait des colères rageuses.
Au bout de six mois de mariage, à force de dîners en ville, de visites à droite et à gauche, Wladimir avait réuni une série de dix malades riches qui payaient cher et rubis sur l'ongle.
C'était l'indépendance! l'indépendance du gendre sans fortune, dépendant d'une belle-mère coffre-fort, parlant haut et sans égards. Quelle joie c'était pour lui d'annoncer à sa femme les nouvelles typhoïdes, les pneumonies et autres misères humaines dont les durées dépendaient de l'activité de ses soins.
Il compta qu'au train où ils vivaient, il lui fallait gagner de cinq à six mille francs par mois... de soixante-quinze à quatre-vingts mille francs par an...!
Et cela devint une obsession, une idée fixe qui le laissait des heures pensif..., l'œil dur..., oui..., il lui fallait encore trouver des malades..., beaucoup d'autres malades..., de ces merveilleux ma-
lades qui sont des mines inépuisables..., de ces malades qu'on guérit en quelques semaines s'ils sont pauvres..., mais qu'on lanterne et qu'on entretient dans l'esprit de crainte pendant longtemps..., des mois..., des années quand ils sont riches, payant, payant tout ce qu'on veut..., tout ce qu'on leur demande.
Des malades qui sont des rentes! Des pauvres vieilles femmes sans défense que les retours d'âge tourmentent, dont certains malaises nerveux excitent les sens clébiles et qui, honteusement séduites par des attouchements louches, sous forme de soins, sont à la merci de l'homme qui les soigne..., et convoitées, quand elles sont riches, par leurs valets, leurs cochers et tous les mâles aigrefins qui les approchent. . . Oui des femmes surtout, des femmes âgées ou jeunes dont le cerveau malléable se façonne et devient la proie des médecins, des prêtres et des hommes d'affaires véreux qui sournoisement s'initient à leurs affaires de famille et d'argent, les conseillent et bénéficient quelquefois de leurs dévouements intéressés et coquins.
Et Wladimir pensait au docteur Grangy, un ami à lui, qui rien qu'avec « une rate délabrée » se faisait depuis sept ans cinquante-cinq mille francs de revenus. Un client millionnaire qu'il entretient
dans la peur de la moil du malin jusqu'au soir, sans répit.
Trois fois par jour, à raison de cinquante lianes la visite, il monte lui tâter le pouls et lui faire tirer la langue.
On dénicherait deux ou trois malades comme celui-là, souriait Méridione, on pourrait dormir sur ses deux oreilles. Sans compter « les gogos de pharmacie », gens qui veulent absolument prendre des remèdes, et sur lesquels on essaie toutes les nouveautés pharmaceutiques, dont les bénéfices sont partagés avec certains médecins qui ne recommandent que les produits chimiques augmentant leurs ressources..., il faut que je me débrouille, résolut Wladimir et je me débrouillerai.
En attendant, ce soir, il était vernis, brillant, luisant des souliers aux cheveux.
Alody, très chic, habillée de tulle à la mode, son cou très mince gainé d'un haut bracelet de perles « simili trésor de Clerc, le bijoutier imitateur des réalités ruineuses », Alody se passait adroitement, la mine bleue d'un crayon gras sur les veinés de sa poitrine, plate comme celle d'un garçonnet, ajoutant ainsi de la transparence à sa chair déjà poudrée et maquillée exagérément.
Sa mère fit son entrée dans le petit fumoir où tous les trois ils attendaient leurs invités.
Ce fut Maurice Roval qui arriva le premier; il était resté un assidu de ces dames... Une intimité s'était établie entre lui et la mère Sudet, qui lui trouvait les dents blanches et les mains soignées, les deux choses qu'elle regardait d'abord chez les hommes..., disait-elle souvent.
Maurice Roval avait le don de faire sautiller de joie la grosse poitrine de M^"^ Sudet, il lui racontait à l'oreille des propos galants et raides du siècle dernier, elle les retenait, les replaçait chez ses amis, et se faisait de la sorte une réputation assise de femme d'esprit.
Un jour, Roval s'aperçut que, par deux fois, elle avait appuyé son oreille contre ses lèvres et ses moustaches, alors qu'il lui murmurait des polissonneries..., dès lors, il s'amusa à lui piquer de furtifs petits baisers dans les frisons de sa grosse nuque, sous prétexte de lui parler de plus près...
La mère Sudet y répondait discrètement par des coudes enfoncés dans la poitrine de Maurice, et des yeux fermés qu'elle ne rouvrait que l'histoire terminée et les bécots finis.
Aujourd'hui Roval, en lui baisant la main, lui dit, galant :
— Gomme vous sentez bon, madame, quel est donc ce parfum?
— Celui d'Eslher Renot, lui répondit-elle, la voix dure, les yeux plantés dans ceux de Uoval un peu déconcerté de la savoir au courant de sa liaison.
Il la regarda fixement, et s'aperçut que des larmes pointaient à ses cils, la mère Sudet lui faisait de muets reproches... la mère Sudet l'aimait... la mère Sudet était jalouse...
Alors toute sa blague habituelle, tout son gavrochisme tombèrent, une stupeur pénible arrêta son ironie, il ne sut que dire, que faire, il se sentit gêné, très ridicule, très embêté, et ce soirlà, il réveillonna sans mot dire, en face de sa vieille amoureuse congestionnée qui, le regard douloureux, lui passa le sel, le poivre et les piments avec des gestes désabusés.
Autour de cette table de vingt couverts, seuls Maurice et la mère Sudet sont silencieux.
Enfin le dmer fini, comme on passe au fumoir, Maurice en profite pour dire très vite à Wladimir : (( Excuse-moi, cher ami..., mais je ne me sens pas bien..., je rentre chez moi.
M""^ Sudet a pressenti la chose, elle le guette au départ et lui demande la voix tremblante :
« Vous êtes souffrant...? Où allez-vous, monsieur Roval. »
Alors, pour la débarrasser d'un coup de ses espoirs amoureux, il répondit, sèchement, le cigare aux lèvres : « Chez Esther Renot, madame. »