CHAPITRE XXIII
Le soir du premier janvier un petit dîner in- \
time réunissait chez Esther, Maurice et Gillette j]
Norbert. \
Malgré le départ obligatoire de Roval que sa 1
mère malade appelait en Normandie, Esther avait I
tenu à fêter l'anniversaire de leur liaison. \
On se dépêchait néanmoins de dîner, le train de !
Maurice étant à 10 h. 45. j
Il est agité, nerveux et Esther Renot en ressent | une joie profonde... N'est-ce point la preuve qu'il
est chagrin de la quitter? I
Et c'est elle, la toujours bonne qui le console, >
et gentille l'encourage : j
— Trois jours d'absence ce n'est pas énorme, et ■
puis ta vieille mère sera si heureuse de te voir! j
Quand les très vieilles gens sont souffrants, ils ont des idées sinistres en tête...
Va calmer tout cela, mon Maurice, et reviensnous tranquillisé, toi aussi, sur le sort de ta vieille maman.
Et Maurice, en habit de voyage, ses valises sur une chaise, la remercie par un baiser sur la main.
Une demi-heure avant, une grosse question avait été agitée. Esther voulait accompagner Roval à la gare, et Maurice s'y refusait absolument. Insistance d'Esther qui cédait devant les raisons exquises de son amant... Celui-ci voulait absolument ne pas être bouleversé au moment précis de la séparation..., il avait besoin d'ariver chez sa mère très calme...
Esther céda donc avec un gros soupir et deux bons baisers.
On était à peine au dessert quand tout à coup la sonnette retentit.
Qui pouvait venir à cette heure?
Et Bêche entra, plus pâle qu'un mort, sa figure de levrette plus longue que jamais, les yeux rouges d'avoir pleuré.
Il avait appris chez Gillette Norbert qu'elle dînait là et il était venu la rejoindre pour la qucs-
lionncr au sujet de sa femme qui venait de quitter le domicile conjugal!
11 y eut un moment de stupeur. Comment? Qu'est-ce que cela signifiait ? Et Karl Bêche, pleurant comme un enfant, raconta la chose.
En rentrant chez lui vers quatre heures avec des étrennes pour l'infidèle, il avait trouvé l'appartement en désordre, les armoires ouvertes et vidées, et avait cru tout d'abord à un cambriolage, mais sur la table de la salle à manger, une lettre expliquait la fuite et Bêche, sanglotant, tendait le billet laconique.
« Ne me cherche pas, ne t'inquiète pas. Je pars de chez nous, parce que je m'y ennuie ; la vie ne me semble pas être l'espèce d'existence monotone que tu me procures. Je sais bien que ton âge s'accorde mal avec le mien et que mes vingt-sept ans sont un peu trop fougueux pour ta cinquantaine, mais j'ai fait tout mon possible pour établir un équilibre qui ne se fait pas entre nos deux natures. Adieu, pardonne-moi, j'en aime un autre et je quitte Paris.
(( Annette ».
Esther et Gillette passèrent à Maurice cette let-
tre qu'il parcourut ; il était si étrangement ému ({ue les femmes en restèrent surprises.
— Mais enfin, fit Gillette à Bêche, connais-tu 1 homme?
— Non, mais je le trouverai!
— Gomment?
— J'ai découvert, en fouillant partout chez nous, une lettre de lui...
— Signée?
— Non, malheureusement!
— Et que dit cette lettre?
— Voilà.
Et Bêche lut à haute voix :
« Paris, 14 décembre.
« Petite Annette,
« Puisque ta faute, ta grande faute comme tu (lis si gentiment, t'empêche de dormir maintenant aux côtés de ton vieux mari, si nous arrangions pour le mois prochain, un joli petit nid où nous dormirions paisiblement ensemble?
(( Je ne suis pas riche, riche, mais suffisamment pour t'enlever et donner à les curiosités follettes toutes les satisfactions que tu désires, car
je t'aime, petite Annette, fraîche et jeunette petii maîtresse..., et tu sais que je sais aimer...
« Si tu consens, nous nous sauverons quelqii< jours loin de la capitale pour (jue ton brigaii'l d'époux ne puisse pas me dévaliser de mon tiésor. Je t'offrirai un enlèvement pour tes étrennes. Veux-tu?
« A demain, ma Nanette, au rendez-vous promis..., ne sois pas jalouse de la liaison que tu sais, la pitié m'empêche de la rompre, pense que cette pauvre femme a un fds de ton âge.
« Je baise tes jolis yeux si curieux et ta bouche si rouge.
« Tout à ioi. » •'
Bêche étranglait de chagrin, il tenait stupide la lettre dans ses immenses mains plus molles que jamais.
— J'étais venu chez toi espérant que peut-être tu connaissais l'écriture..., dit-il à Gillette qui prit le bristol, le regarda longtemps et dit : Non! connais pas !
Esther le prit à son tour et devint si atrocement pâle que Bêche s'écria, déjà heureux de tenir sa vengeance :
— Quoi! quoi! vous savez de qui est cette lettre?
— Mais non, mon pauvre Bêche, je suis émue de ce qui vous arrive, voilà tout..., c'est si cruel, quand on aime, de se sentir trahie... Tiens, Maurice..., vois si par hasard tu connais...
Et la missive s'en fut dans les mains de Roval qui d'un ton sec déclara, la voix rageuse :
— Connais pas...!
Karl Bêche poussa un gros soupir.
— Et dire, clama-t-il, qu'elle est en ce moment dans une gare avec son amant.
— Ou qu'elle l'attend..., rectifia Esther.
— Eh bien, dit Gillette, suppose que tu les trouves, qu'est-ce que tu ferais?
Et Bêche, sortant un revolver de sa poche, le met bruyamment sur la table, criant la bouche crispée :
— Je le tuerai, lui!!
Il avait à peine fini sa phrase que Maurice, d'un geste prompt, empêcha Esther de tomber de sa chaise, inanimée qu'elle fut soudainement par un évanouissement.
Gillette Norbert, qui jusque-là, n'avait rien saisi de ce qui se passait entre Esther et son amant, comprit tout :
Le ravisseur de la petite Bêche, c'était Maurice.
Eslher avait reconnu l'écriture de son amant dans la lettre étalée sur la table, et la vue du pistolet vengeur l'avait terrifiée !
Tous s'empressèrent auprès de la pauvre femme, mais Gillette dit d'un ton dur :
— Va-t'en! Roval, tu vas manquer ton train. — ^ Ah!... vous partez, monsieur Roval, fit Bêche
accablé et stupide.
— Oui Bêche, ma mère souffrante m'appelle en Normandie...
— Bon voyage, monsieur Roval...
— Merci, monsieur Bêche...
Et Maurice sortit, il était neuf heures.