‹ Les Demi-vieillesChapitre 38 sur 38 · ESTHER · texte numérisé non relu

ESTHER

Cette première lettre griffonnée hâtivement, en réponse à la supplique de Maurice, fut suivie d'une plus longue épitre, écrite sous l'influence de la lecture des Demi-Vieilles»

Esther, après en avoir lu toutes les scènes, et avoir pleuré à tous les actes, Ut porter à Mauiice la petite enveloppe de sa confession qu'elle commençait ainsi :

« Ta pièce est bien..., ta pièce est forte..., la

sincérité outrée qui l'anime la rend atrocement humaine.

(( Mais tu n'as indiqué que ce que lu as vu, c'est assez pour le public, puisque l'effet théâtral est là, obtenu par la simple extériorité des personnages. La maîtresse mûre et l'amant jeune...

(( Leurs langages, leurs attitudes suffisent à camper le ridicule pénible de l'une et l'égoïsme de l'autre, tout cela est d'un auteur qui sait son métier... ; mais de toi à moi..., entre nous deux..., il y a autre chose, et cela, je regrette un peu que tu ne Taies pas compris...

(( En effet, mon cher ami, c'est une vanité sotte, puérile et pénible, de lutter contre le temps qui nous fane et nous désagrège, mais c'est vous, les hommes, qui nous obligez à nous défendre contre les ans qui nous attaquent.

« C'est vous qui nous y forcez, par le dédain que vous avez de nos automnes.

« C'est vous qui nous poussez à nous accrocher à cette jeunesse qui nous quitte, emportant l'amour dans ses bras, et si nous essayons de la prolonger, ce n'est que pour conserver un peu plus longtemps le privilège de vos désirs, de ce que vous appelez votre amour.

« Déjà, quand nous sommes belles et jeunes.

nous nous débattons au milieu de vos trahisons, rien de ce qui est radieux en nous n'arrête votre dévergondage, que voulez-vous alors que nous fassions quand nous sentons venir la fin de notre été?

« Faut-il renoncer, au lendemain de la trentaine, à la sentimentalité exquise de l'existence?

« Mais c'est l'âge où nous avons le plus et le mieux conscience des bontés de la vie.

« Notre épanouissement nous apporte des compréhensions nouvelles du bonheur, et sommesnous si coupables de faire notre possible pour en prolonger, le plus que nous pouvons, la douceur?

« Une femme mûre est comme une petite fdle précoce, personne ne se risque à l'aimer pour des raisons qui semblent différentes, mais au fond qui sont les mêmes...

(( 11 y a des cœurs qui ne grandissent pas... des cœurs qui ne vieillissent pas... il y a des cœurs qui restent enfants, sous des étoffes passées de mode.

« Ah! parbleu! ce serait une joie de pouvoir vieillir !

« Une joie de permettre à l'œuvre naturelle de se poursuivre, si Ton savait que vos yeux ne se

détournent pas ! Que vos cœurs n'aient pas la nausée!

« Ah! se faner « en douceur » se faner en « tendresse » s'évaporer en <( paix » et voir disparaître, sans rancune et sans regret, tout ce qui fut!

« Et c'est .pour vous plaire à tous (car celles-là sont rares qui ne se soucient que de la joie des yeux de leurs maris ou de leurs amants), c'est pour vous plaire à tous, que nous continuons la fraîcheur passée de notre teint, l'éclat de nos cheveux et de nos lèvres, que nous emprisonnons nos tailles épaissies, que nous sanglons nos seins fléchis, que nous déguisons sous l'élégance excentrique, la fanaison de notre ensemble, qui s'effondrerait sans de perpétuels raccords!

(( Aimez-nous mieux, nous cesserons d'être ridicules.

(( Aimez-nous, comme vous vous aimez...

« Accordez-nous les mêmes privilèges.

« Que votre maturité, comme la nôtre, n'établisse aucune différence et vous verrez combien nous serons alors de pratiquantes à Notre-Dame de la Sagesse.

(( Rien ne compense la perte de la jeunesse, avec elle s'enfuit la joie de vivre puisque s'en va

la joie d'aimer. Ma maternité ne m'a été chère que parce qu'elle fut une douleur animée sortie de moi.

« Ma vanité inconsciente s'est émue de cet autre moi-même créé de mon geste, et comme toutes les bormes mères, j'ai eu l'instinct d'amour de ma sublime animalité.

(( Cet instinct trop naturel pour être une joie idéale n'a pas été suffisant à mes besoins tendres.

(( Mon cœur est né prodigue, conforme aux désirs de Dieu qui dit : « Malheur à ceux qui n'aimeront qu'eux, c'est-à-dire : seulement les leurs et leurs proches et ne sauront point les sacrifier aux bonheurs d'autrui. Cette maternité qui devait rester une joie fut encore souillée par un mensonge honteux et obligatoire à vous tous, qui, les années aidant, auriez vu ïhomme qu'était mon fils alors que vous ne tolérez un enfant que si sa jeunesse extrême n'humilie pas votre choix d'amant..., et Pierre était l'aveu de mes 45 ans.

« Ah! que j'aurais aimé que tu me dises : « Sois iière de ton gars, avoue-le, sa jeunesse à lui, c'est la tienne... »

« Pourquoi n'as-tu pas voulu? et contribuas-tu à la mauvaise action de dégénérer mon secret

amoui' de mère, en une sympathie nialeinellf.' viUî sacrifiée à ma passion de demi-vieille.

(( Seigneur, que tout cela est laid et peu digne...

« Gomment ai-je pu...?

(( Dois-je envier les femmes qui préfèrent leur progéniture à leurs époux? Je le devrais, puisque je n'ai plus de mari, plus d'amant et que j'ai toujour mon fils, ce serait le refuge... Eh bien, je sens que malgré toutes mes peines, toutes mes larmes, toutes mes expériences douloureuses, et toutes mes années, j'ai été privilégiée d'avoir pu tant aimer...

« Oui, l'amour m'est indispensable, et si Dieu a fait attendre à mon cœur la récompense qu'il mérite, elle n'en viendra pas moins..., et cette récompense s'accordera cette fois aux rides de la grand'mère que je suis, et de la demi-vieille que je resterai toujours...

« Je n'ai pas cherché en toi la joie des sens, je l'ai trouvée, c'est vrai, mais je n'ai pas usé d'artifices pour exciter tes désirs, comme tu le démontres dans ton troisième acte Vacte de Rome. je n'ai voulu que les déplacer, les élever.

(( Si tu avais été capable de m'aîmer telle que j'étais et de me garder ton cœur quand même, tu

aurais trouvé en moi la plus naturelle des femmes et la moins ti'U(|uée des maîtresses.

« Peux-tu te moquer que je me sois grisée de ta jeunesse?...

(( Gomme la mienne, elle passera... mais je te souhaite de fixer en toi cette délicieuse volonté, tenace et généreuse, qui fait semer le bonheur et l'amour, et nous aide à récolter des souvenirs de joies et de douleurs, dans le champ clos de nos derniers rêves.

<( Pauvres demi-vieilles du peuple, du monde, de la bourgeoisie, ou d'ailleurs, nous sommes femmes entre les femmes. Nous rudoyons la nature, nous combattons le temps et lui cassons sa faux..., il s'en arrête un peu surpris... et reprend sa marche allègre, mais qu'importe si nous interrompons souvent ses courses et l'obligeons à des égards.

« Pauvres demi-vieilles oxijuises! qui, pour l'amour de la beauté, le culte de l'harmonie, savons dérober nos pâleurs, cacher nos enlaidissenuMils, enseigner l'art de la jeunesse artilicielle et donner à ceux qui la recherchent : l'Illusion!

(( Aimables demi-vieilles que nous sommes! En semblant nous maintenir jeunes, vous ne vou.s

voyez pas vieillir, vous, les hommes, faiseurs de comparaisons !

« C'est de toute une philosophie douce, d'une bonté, d'une indulgence attendrie, que j'aurais voulu voir la pièce remplie, mon cher ami, mais enfin ceci n'est qu'un conseil amical ; telle qu'elle est, elle est parfaite... Je comprends aisément qu'aucune actrice parisienne n'ait consenti à la jouer, le rôle est une suite d'outrages au physique et au moral du personnage, mais cela ne doit pas rebuter une femme qui est une femme, une artiste qui est un artiste... et « quand même et malgré tout », je reste l'amie... l'amie qui excuse..., l'amie qui pardonne... Je serai ta demi-vieille!

« Esther Renot ».

Imp. Paul Dupont. — Paris, l" Air*. 325.7.02. (Cl.)

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