CHAPITRE XXV
Un an plus tard, Esther reçut la lettre suivante :
« Ma chère Esther,
« Le souvenir de ton incommensurable bonté m'encourage à venir réveiller en toi des souvenirs de joies et surtout de douleurs, les seuls, dont ton cœur unique doive se réconforter aux heures grises de la vie.
(( Qui a bien souffert, a bien vécu.
(( Dans quel état d'âme es-tu à la minute où tu lis ma lettre? Je l'ignore, ne sachant plus rien de toi depuis longtemps. Cependant, je te sens, comme autrefois, sensible, indulgente, admirable réceptacle des misères humaines... Ai-je tort? Astu cessé d'être douloureuse?
(( As-tu perdu le goût savoureux des larmes?
« As-lu perdu le besoin voluptueux de l'angoisse?
(( As-tu perdu le désir exalté et dévot du sacrifice?
(( As-tu perdu ta foi en la douleur?
(( As-tu trouvé dans la paix engourdissante et lourde, tamisant, diluant, évaporant les peines, des bonheurs suffisants et remplaçants ?
(( As-tu trouvé le délassement dans une vie (( mécanique » et sans à-coups.
(^ Faut-il que je le souhaite, chère et noble amie?
u Alors je le souhaiterais... par vanité... par égoisme... et aussi par amour...
(( Par vanité! Pour avoir l'orgueilleuse joie de te détourner de cette route monotone et grise, et t'offrir et te voir accepter la nouvelle occasion de reparcourir les ornières du passé... Quatre étapes... et des épines à tous les stades... des joies et des douleurs à tous les arrêts !
(( Par amour! Oui... par amour respectueux d'une aventure dont le souvenir, fait d'estime et d'admiration pour ton cœur, oblige ma conscience à se tourmenter.
(( Par égoïsme! Pour magnifier publiquement ton cœur, ta douleur et mon talent, car toi seule
seras capable de me dormer ce que f attends de tes larmes, de les sanglots et de tes regrets.
« En un moi, je te demande un grand acte de courage... Veux-tu bien consentir à créer Les Deini-VieiUes?... Mon journal ne t'en a fourni que les grandes lignes, le manuscrit ci-joint t'en fera connaître les infinis détails.
(• Je dois à la femme que tu es, l'aveu sans détours, que si toujours et de tout temps le rôle lui fut destiné, il fut modifié à l'écriture, car avant notre rupture, je te devais de maquiller sournoisement le personnage...
« Depuis, je n'ai plus eu les mêmes raisons généreuses de mensonges..., car je comptais qu'une autre te parodierait tant bien que mal.
« J'ai cherché partout, mais sans succès la femme du rôle, aucune actrice n'a eu le courage de tant d'abnégation. Le personnage est pour toi atrocement pénible et douloureux, et je n'aurais pas d'excuses à te prier de l'accepter si ma sincérité d'artiste n'avait poussé ma franchise à faire du caractère de l'amant que je fus, la critique sévère de l'homme que je suis, que nous sommes tous !
« Ma conscience est un laboratoire dans lequel j'ai trituré très sincèrement ma petite âme, mon petit cœur, et ma fatuité s'est émue à reconnaître
aussi la petitesse de mon cerveau qui, comme ceux de beaucoup de mes contemporains, ne sait plus créer, enfanter lien de fort, autre que ce qu'il a vécu et éprouvé.
(( Nous n'avons plus de héros, partant plus de légendes, et nous sommes fades à raconter les actions aperçues de loin.
« Faute d'envergure sans doute, le grand vol des pensées se réduit à de petits tourbillons d'impressions prises sur le vif... ce vif que nous écorchons jusques au sang... pour nous donner une » sensation morbide et malsaine de douleur et de vie, satisfaisant bassement notre curiosité.
« C'est sur nos petites peines que nous rimons nos grands chagrins mais nous ne sommes pas tous privilégiés de la souffrance « cette bonne inspiratrice », et les êtres intellectuels dépourvus de la chance douloureuse, la recherchent et la guettent chez les autres, pour la transcrire...
<( C'est mon plus grand crime envers toi, ma chère Esther. Pendant que tu m'aimais, je te regardais souffrir, te débattre, spectateur historiographe de tes luttes et de tes ruses d'amoureuse inquiète...
« Pourtant, je t'ai bien aimée pendant quelques semaines! pour le seul plaisir de mon cœur!
« Vas-tu refuser, vas-tu consentir à jouer ces Demi-Vieilles?
(( Vas-tu refuser, vas-tu consentir à cette publique et nouvelle collaboration.
(( Ah ! qu'il me serait doux de revivre pendant de longs soirs les heures premières de nos amours...
(( Ah! qu'il me semblerait bon et ennoblissant de repasser par les minutes d'exaltation, de haute humanité que je te dus à Rome... et comme il serait juste qu'une foule pleurât, attendrie, bouleversée par des accents de bonté et de beauté qui furent tes réalités...
« Donne-moi la joie de t'offrir ces hommages mystérieusement directs... la comédienne ne fera que les entendre, mais la femme les ressentira émue et troublée...
« Et puis, la cause est noble à défendre! C'est celle de toutes les femmes, de toutes tes sœurs...
(( L'homme y est synthétisé par ce que je fus, ce que je suis, mes égoïsmes, ma sensuelle prostitution sont les leurs ; je ne suis pas plus mauvais qu'eux, ils ne sont pas meilleurs que moi!
« Si le rôle montre ton âme et ton cœur magnifiques, il met à jour aussi tes puérilités, tes pénibles défenses... ta lutte tenace contre le
temps... ta volonté exaspérée de la jeunesse quand même... ta maternité cachée... tes gestes exagérés d'amoureuse fanée... Auras-tu la force, auras-tu le courage de supporter l'exposition lamentable de tout cela? Seras-tu VUnique jusqu'au bout?
« Quand le saurai-je?
« Je baise tes mains...
(( Maurice ».
Le lendemain, Roval reçut ce billet :
« Tu as eu raison de m'appeler... Il ne faut pas
(fu'une autre s'habille de ma pénible défroque!...
Compte sur moi...