Le suffrage universel, avons-nous ajouté, suppose
pour son libre et complet exercice, la division du pays en ses groupes naturels : provinces ou régions, départements, cantons, communes, corporations, etc. Le résultat du ^ vote est la pensée diverse et synthétique exprimée par ces collectivités, appelées à se prononcer selon leurs intérêts respectifs. Ceci est de la plus extrême importance, n en ressort, en effet, qu'à ce point de vue encore l'organisation de la société, et dans Tordre politique et dans l'ordre économique, est donnée tout entî'^re dans le suffrage universel, organisation qui n'a i i ii d'utopique ni d'arbitraire, puisqu'elle dérive de la nature des choses,
I non des vaines spéculations d'école, de l'entraînement des multitudes ou de la décision d'un conseil d'État. Le
È sufirage universel, avec ses circonscriptions rationnelles, F c'est, pourquoi ne l'avouerions-nous pas? la Révolution,
II non-seulement politique, mais économique, telle que la liberté, la justice, la science et un sage progrès la suggèrent. Toute fédération agricole-industrielle, toute asso-
[• dation ouvrière ou capitaliste, tout pacte de mutualité, dérive de là. Ici, plus encore que tout à l'heure, l'initiative gouvernementale doit se tenir à l'écart et laisser agir seules les énergies sociales. Toute immixtion du pouvoir ferait mentir l'autonomie des multitudes, fausserait la destinée de la nation, mettrait en péril son existence.
Nous savons que si les groupes électoraux sont en rapport d'intérêts les uns avec les autres, ce qui les sollicite à une action commune, manifestée par le gouvernement central ou l'Etat, ils n'en doivent pas moins rester indépen- Cdants les uns des autres et de l'autorité centrale elle-même, [; puisque, sans cette indépendance, les élections n'étant
plus libres n'auraient qu'une taleur fictive, le suffrage universel serait en partie annulé, et que, souià des apparences démocratiques, tout relèverait, comme autrefois, de la prérogative monarchique, de l'autorité centrale. La conséquence est que, dans chaque localité, les citoyens possèdent de leurs fonds le droit de se réunir et de se concerter, quand et comme bon leur semble, comme aussi de se réunir et de se concerter avec ceux des localités voisines, tant pour leurs affaires particulières que pour leurs intérêts communs et pour ceux de l'Ètât ; d'autre part, que si rien de ce qui touche aux intérêts généraux ne peut être entrepris en dehors de l'action du gouvernement, le gouvernement de son côté ne peut pas noii plus rendre de décret, en matière de commerce, d'industrie, d'agriculture, de travaux publics, de crédit, d'assurance> de banque, de guerre, d'instruction publique, de police, etc., sans avoir au préalable pris l'avis des communes et départements ; à plus forte raison il ne peut, sous aucun prétexte, s'immiscer dans leur administration. Tel est le suffrage universel : acte initial des diverses autonomies dont l'ensemble constitue la république, et qui, par leur réunion en faisceaux, forment l'empire ou le gouvernement (1). Sortez de là, brisez les groupes naturels, changez les circonscriptions, chargez d'entraves l'action électorale,
(1) Le mot Empire est antérieur, dans notre langue politique^ ft Tavénement de Napoléon V, On le trouve, dès 1789, employé par les publicistes à qui le nom de Monarchie commençait à paraître inexact, et qui n'osaient pas encore se servir de celui de RéPOBUQtiE. Après le. 10 août^ RôpubliqB« et
Empire furent faits synonymes, et cette synonymie s^est maintenue officiellement jusqu'après le couronnement de Napoléon.
substituez à }a liberté des assoç^iatiops le système des concessions, subventions, protections, garanties et surveillances de l'État, vous méconnaissez l'esprit de la Révolution, vous retournez au 4rQit divin, vous détruisez le suffrage universel,
4, Le suffrage universel suppose la liberté de la presse. Jci encore je ferai remarquer que la liberté de la presse ne doit point être considérée comme un auxiliaire appelé du dehors pour éclairer, la marche des opérations électorales ; elle est immanente au suffrage universel comme l'attribut à l'être, et ne peut eu être séparée sans que celui-ci cesse d'exister, La liberté de la presse est le suffrage universel en personne, faisant fonction de juge instructeur, informaut? discutaut, interpellant, jugeant, faisant tous actes d'une raison . indépendante et souveraine. Supprimez la liberté de la presse ; je ne vous dirai pas que le suffrage universel subira une éclipse, comme il arrive à la Terre, quand la Lune par sou passage intercepte les rayons du Soleil : je dirai que yous aurez rendu le suffrage universel sourd, muet et aveugle. D'où je conclus qu'avec le suffrage universel le monopole des journaux, les avertissements, les cautionnements, le timbre, les brevets d'imprimeur et de libraire, les lois sur le colportage, etc., sont; incompatibles,
Supposons une république formée d'une seule com^ luune avec une lieue carrée de territoire et cinq cents habitants. Pans cet État microscopique, tous les pouvoirs se trouvant réunis dans le conseil municipal, et le conseil municipal se composant de la totalité des chefs de famille, il est clair que le suffrage universel et le gouvernement
seraient une seule et même chose. Le sufirage universel étant à la fois souverain, prince, gouvernement, corps électoral, ordre judiciaire, armée, travail, industrie, propriété, etc., pouvoir exécutif et pouvoir législatif, fisc et contribuable, siégeant en permanence; faisant tout par lui-même, on ne concevrait pas qu'il s'amoindrît volontairement, et se dépouillât de la moitié ou des trois quarts de ses attributions. Il conserverait, au contraire, avec le plus grand soin, l'intégrité de ses facultés. Eh bien! ce qui serait vrai du suffrage universel dans un État de cinq cents âmes, l'est tout autant dans un empire de trentesept millions. C'est .toujours la collectivité qui produit, gouverne, pense, administre, juge, en un mot qui fait tout; seulement elle le fait d'une autre manière. Afin de ménager le temps et d'éviter l'encombrement, on institue, par application du principe de la division du travail, des fonctionnaires spéciaux, chargés d'exercer, au nom du peuple, les fonctions publiques. Le système est-il changé pour cela, et conçoit-on que le suffrage en soit moins indépendant, moins souverain, moins maître du gouvernement et de lui-même ?
Le suffrage universel est donc bien réellement, comme je le disais tout à l'heure, l'institution mère, créatrice et formatrice, contenant, non pas en espérance et en fiction, mais en réalité, mais en acte, tous les pouvoirs de l'État, toutes les libertés et les droits du peuple. Ce n'est pas un premier à-compte sur les promesses de la Révolution, c'est la Révolution en personne, saisie de la souveraineté, faisant acte d'omnipotence, procédant à la réalisation de ses grands principes, et prête à en livrer
tout le. contenu, le jour où il plaira au peuple 'de le vouloir.
Si la Constitution, de 1852 n'avait pas, d'une manière aussi formelle, consacré le suffrage universel ; s'il était permis de croire que sous ce rapport elle a entendu seulement faire une variante à la Charte de 1814-1830, ôter en énergie à la puissance électorale ce qu'elle lui accordait en étendue, je n'aurais garde en ce moment d'élever ma protestation contre le régime suivi depuis dix ans. Je me dirais, avec M. Baroche, que l'universalité du droit de vote ne constitue pas une sorte d'autocratie ou self^
govemment de la nation ; qu'il ne faut voir dans le système inauguré en 1848, et continué en 1852, qu'une satisfaction donnée à l'orgueil des masses, mais sans préjudice pour la prérogative impériale et la direction supérieure du gouvernement; et je me résignerais, comme tant d'autres, à user de la liberté qui nous est laissée pour en solliciter discrètement une plus grande.
Mais une semblable interprétation de la constitution de 1852 est impossible. Le 2 Décembre, en abolissant la loi du 31 mai, a prétendu, comme la république de 1848, faire plus qu'une simple modification à la Charte de 1830. Il s'est posé en antithèse ; il a créé un ordre de choses nouveau ; il a pris le suffrage universel pour base de la constitution, déclaré le gouvernement modifiable et le chef de l'État responsable, intervertissant ainsi le système politique antérieur. De telle sorte que, si le suffrage universel ne devait point être compris et pratiqué dans toute l'étendue de son acception, le bénéfice du coup d'État serait tout entier pour le Gouvernement; la Con-
stitution de 1852 n'aurait été pour le pays, contre le yceu (le son auteur, qu'une reculade ; la nation, en recouvrwt nominalement le suffrage universel, aurait perdu eu réalité ses garanties politiques: eonclussion inadmissible, injurieuse à la nation et au gouvernement.
J'ai dit. J'aurais actuellement bien des féflexions 4 faire sur les hommes et les cbpses, sur c^tte longue; i^gonia révolutionnaire dans laqueHé on nous retient 4Qpuis plusj de soixante ans ; sur la nécessité de relayer ^u plus tôt ]^ raison publique par de fortes n^aximes» en i^tt^nda^t qu'il nous sdit permis de consolider la liberté par 4^ fortes v^ stitutions. Je m'en tieni^ a^x considérations de feit et d§ droit qui précèdent, et me renferme, quant À présent, dans le silence. Je n'^goute qu'un mot 5 puisserstril être entendu !
Le suffrage universel est le principe démocratique pw excellence. En essayant, pour lapreinière fois peut-être, d'en donner la philosophie, je n'ai certes pas eu la prétention de faire de ce principe ^l^. propriété. C'est ce qui arriverait cependant, que je le voulusse ou que je ne le voulusse pas, si, ce que jusqu'au dernier moipent je me refuserai à croire, la démocr^^tie persistait dans. U Vpie ou la poussent à la fois de stupidea et de pcffôdes conseils, et, par sa participation aux opérations électorales, abw^ donnait le drapeau qu'elle doit défendre.
Je n'ignore pas qu'il est dans le psi^rti nombre de citoyens qui, tout en donnant leur adhésion au vote e^ en se mêlant activement aux travaux des comités^ s'abstien-s dront pour leur propre compte , et ne consentiraient À
^ucun prix à s'engager personnellejnent avec le système impéria,!. Mais alors pourquoi ne pas suivra, cette idée jusqu'au bout? pourquoi c^ttf? conduite équivoque? Crûjent-ils s^tisf2^ire par là à leur devoir de chefs de 1^ démocratie et à la protestation de leur conscience? Je n'admets pas que des honfimes placés à la tête du niouyeinent trouvent certaines choses bonnes ppur la peuple tandis qu'Us les repoussent pour eux-^aêrnes ; que le gros du parti puisse honorablement assister çiux scrutins de J'Empire, tçoidis que le^ meneur^ gardent immaculée leur çQuJç^ur républicaine . Je n'^-dmets pas, dis-ge, que Ton vienne dirc^ publiquement, dans un comité électoral, que Yoxk s'abstient de voter pour de^ considérations de dignité personnelle et des scrupules d^ conscience, mais que l'on in'en admira pas moiïis, du fond du ppeur, et Ip. résolution de ceux qui votent et le dévouement de ceux qui jurent, comm© si, électeurs et c^did^ts, en se jetant dans cet abîme du serment, yenouveMent le -sacrifice de Curtius ! I44 dignité des tribuns ue sw^ait ici se séparer de celle du peuple ; ce qui conyient aux uns convient à tous, impose à tous même réserye et même devoir. Une pareille aristocratie de purit^isme est intolérable: elle frise r^ypoçrisie, la tyrs^nnie,
Ayez donc, citoyens, le courage de votre propre yertu^ Ces considérations de dignité et de conscience ne sont yeceyatiles qu'autant qu'elles s'étendent à la démocratie tout entière : or, je vous ai démontré, par une longue discussion, quel est le dyoit, par conséquent quel est ici le devoir des masses. Je vous fti fait voir combien ce suffrage uniyeraeU si longtemps dèd^ipé, grâce aux inter^
prétations inintelligentes qui en ont été faites, surpasse en profondeur et en fécondité tout ce qu'a jamais produit le génie politique. Allez-vous renier ce grand principe ? Vous n'y pensez point. Pourquoi donc le compromettre par votre attitude ambiguë ? Tout ou rien : vous n'avez pas d'autre conseil à donner au peuple.
Le peuple, dites-vous, est incapable de comprendre une tactique si savante.,.. C'est à vous de l'avertir, à le prêcher de la voix autant que de l'exemple. Eh! quoi, allez-vous aussi, en cédant à la passion populaire, à ce fol instinct de lutte qui l'excite, df^nner à entendre au monde que le peuple français n'est pas mûr, qu'il a besoin de guides, que, si vous étiez à la place de M. Baroche, vous parleriez et agiriez comme lui, vous diriez que le gouvernement ne peut pas abandonner à lui-même le suffrage universel, qu'il lui appartient en conséquence d'en prendre la direction, mais que quant à vous, hommes déchus et qui ne songez qu'à vous remettre en place, votre politique consiste à suivre la fantaisie populaire, seul moyen de vous relever? La démocratie, à ce compte, serait donc une balançoire, et le suffrage universel, dans le secret de vos pensées, une lanterne magique?... Qui le dirait vous ferait injure : vous n'avez pas à ce point perdu le respect des masses et la foi en la Révolution. Oui, la multitude est inintelligente et aveugle : quelle honte y at-il à l'avouer? C'est sa nature, je dirais volontiers que c'est son titre. Elle a besoin d'une pensée qui la guide,, cela n'est pas douteux : mais d'où lui doit venir cette pensée ? là est toute la question ? Et c'est à quoi je réponds que la pensée dirigeante du suffrage universel doit éma-
[.ner du suffrage universel même, fonctionnant dans les
[conditions et selon les formes qui lui sont propres; qu'il n'appartient ni au Pouvoir, ni à personne de préjuger cette pensée; que les seuls et légitimes moniteurs du peuple sont tous les hommes qui publient leur opinion soit par la presse, soit par la parole; qu'ainsi le véritable guide du suffrage universel est cette Raison générale, impersonnelle, synthétique, qui jaillit de toutes les idées en conflit, et ne manque jamais de se produire là
[eu toute liberté est assurée à la pensée, à la parole et à récriture.
' Le peuple, ajoute*t-on, est lancé : il s'attend à voter ; le courant est devenu irrésistible. Je nie la réalité de
h cet entraînement. Que ceux qui forment la tête du parti démocratique le veuillent, que les comités électoraux en prennent la calme et ferme résolution; qu'au lieu de s'abuser par des démonstrations d'une hostilité aussi impuissante qu'elle est équivoque, ils se retranchent dans la religion de leui* principe ; qu'ils ne craignent pas de se couvrir de la légalité que la Constitution de 1852, dominée ici par la raison de l'histoire, leur a ménagée ; qu'ils songent surtout que l'abstention, fùt-elle un acte aussi stérile qu'on l'a prétendu, il leur serait encore, à eux, interdit de voter en l'état actuel des choses, parce qu'un pareil vote, chez des hommes de liberté, impliquerait l'abandon des droits et des principes qu'ils réclament ; •que ces considérations, dis-je, soient hautement exprimées, et, en vingt-quatre heures, Paris averti redeviendra le Paris des anciens jours ; il fera volte-face, et la France démocratique, la France de l'avenir, s'abstiendra avec
lui. Mais dût encore I0 peuple se montrer rebelle çi l^ .yqjx de ses chefs, je dirais à ceux-ci : Séparez-VQUfi hsr^ÎBaent. Laissez voter cette multitude dénuée de raison, bien jnoips naïve qu'il ne vous semble; laissez, s^s vous émouYoir, les candidatures cfuvrières se produire à côté des c£^ndidatures de Tadministration , frp.temi3er avec celles-ci, et tous ces élus du peuple figurer entr^ eux d^s débats où l'initiative parlefl^entairp et l'inspiration éleç^r torale auront une si faible part ; et, vous résigna^t 4 W^^ épuration douloureuae, travaillez hardiment t ayeo to personnel réduit des trois quarts, à reconstituer sij^r de nouveaux éléments le parti de la Révolution. Avpq la Révolution, vous avez Tidée, la force, la vie ; vous tenez tout. Vous vous relevez de votre défaite, vous devenez aux yeux du monde le parti de la conservation et de l'ordre en même temps que de la liberté et du progrès ; vous êtes les hommes du salut public, et tôt ou tstvà vous verrez cette multitude honteuse vous deniand^r à genoux pardon de sa félonie.
En vous tenant ce langage, vétérans de la démocratie, je suis sans intérêt, puisque j'ai fs^it spissioii avpc voua, et que je ne cherche pas de rapprochement;. Eh! que pour-r raisrrje souhaiter de mieux pour ma propre gloire que d^ vous voir déshonorés, noyés dans cette mare électorale? I^e sais-je pas que les partis ont souvent besoii^ de se rarjeunir ; que, vous perdus par la plus sotte tactiquOi votre succession serait ouverte, et que ce serait 4 mes amis et à moi de reprendre ce drapeau du suffrage universel que vous n'auriez pas su porter?... Mais, je vous le dis en toute franchise, telles ne sont point, telles n'ont jamais
été mes visées. Je suis avant tout, vous devriez le savoir, homme de principes et de logique : mes études suffisent à mon ambition. Ma récompense sera grande à mes yeux, si je suis assez heureux pour contribuer au triomphe de l'idée commune. A cet égard, j'irai jusqu'à dire, et vous finirez parle reconnaître, que je sers mieux la Révolution, que je vous suis à vous-mêmes plus utile, surtout plus commode, en conservant mon indépendance, que si je restais avec vous. Que je voie la liberté se relever, le^ principes s*atfermir, même par des mains rivales, et je suis content. Ne cherchez pas, démocrates, d'autre motif â cette exhortation aussi désintéressée que loyale.