‹ Les démocraties antiquesChapitre 107 sur 120 · Pldtarque, DioH · texte numérisé non relu

Pldtarque, DioH

sont partout. Aristocrates et démocrates se battent avec acharnement, sans avoir même pour excuse la grandeur des questions à résoudre : il ne s'agit plus ni de principes ni d'intérêts généraux; ce ne sont que stériles luttes de classes et misérables rivalités d'ambitions. Dans ce désordre, il arrive que des tyrannies s'établissent, même à Lacédémone; mais la liberté n'y perd pas grand'chose, car les vertus de la liberté avaient disparu. Quand s'organisa, au m* siècle, la ligue achéenne, qui avait pour but de rétablir la démocratie dans les cités grecques et de les défendre contre les ennemis du dehors (Macédoniens, tyrans de Sparte, plus tard Romains), on put voir combien la Grèce tout entière était malade et combien les meilleures intentions étaient impuissantes à réaliser quoi que ce fût de solide et d'efficace pour la paix publique. Le fondateur de la ligue, Aratus, est lui-même obligé sans cesse de recourir à l'appui de ceux qu'il prétend combattre, pour arriver à triompher des cités grecques récalcitrantes. A certains moments, il est à la solde du roi d'Egypte. Jamais il ne peut faire régner l'ordre dans la Grèce : le récit de sa vie, par Plutarque, n'est qu'un long tableau d'attaques de villes, de surprises, de massacres, de batailles. Plus tard une seconde ligue, la ligue étolienne, intervient. Le mal ne fait que s'accroître. Celle-ci est organisée militairement,

par les moins cultivés de tous les Grecs. Dès lors, une nouvelle cause de rivalité s'ajoute à toutes les autres. Ajoutons à cela que, parmi les chefs des deux ligues, plus d'un est accessible à la vénalité. C'est au milieu de ce désarroi politique et moral que les Romains surviennent. Ils n'eurent pas de grands efforts à faire pour y jouer leur jeu : ils mirent enfin tout le monde d'accord en réduisant la Grèce en province romaine.

Dans cette décadence, tous les partis sont également responsables. Aristocrates et démocrates ont cela de commun qu'ils se détestent, qu'ils ne voient en toute circonstance que leur intérêt immédiat, leur intérêt de classe, et que tous les moyens leur sont bons pour s'assurer un succès momentané ; non seulement l'appel aux cités voisines et grecques, mais aussi l'appel à l'étranger proprement dit, aux Macédoniens d'abord, aux Romains ensuite. Nous sommes loin de Périclès et de Démosthène. Aristote avait raison de dire que la comparaison de la démocratie athénienne avec les autres démocraties grecques relève singulièrement la première. C'était déjà vrai des démocraties qu'il avait pu voir. C'est plus vrai encore de celles qui ont suivi.

Mais il faut étendre ce jugement et dire qu'après Alexandre, ce n'est pas telle ou telle forme de gouvernement qui décline : c'est la Grèce "tout entière qui est frappée d'un mal irrémédiable : celui 'le ne pouvoir se gouverner elle-même.

II. La démocratie a Rome. — § 1. Les origines; la royauté. — § 2. L'établissement de la République. — § 3. La lutte pour l'égalité politique. — § 4. L'équilibre et l'âge d'or. — § 5. La fin de la République.

Ce n'est pas sans quelque surprise que, parmi tant de Constitutions grecques mentionnées par Âristote, on rencontre celle d'une cité sémitique, d'un peuple que les Grecs rangeaient parmi les barbares : je veux parler de la Constitution carthaginoise, qu'Aristote d'abord, et plus tard Polybe, analysent avec de grands éloges, comme l'une des plus sages que le monde ait connues. Que Polybe, contemporain des guerres puniques, ait eu l'idée d'étudier Carthage, cela s'explique sans peine. Mais comment Aristote, au iv« siècle, avait-il été amené à cette étude ? Carthage avait été, dès le

V* siècle, en relations perpétuelles avec la Sicile. L'historien Antiochos de Syracuse, prédécesseur de Thucydide, avait-il eu l'occasion de vanter la Constitution carthaginoise dans ses StxeXixà ? Quoi qu'il en soit, Aristote range cette Constitution à côté de celles delà Crète et de Lacédémone, parmi celles qui ont le plus de réputation, et Polybe, tout en déclarant que, dès le temps de la première guerre punique, Carthage était en décadence, la vante encore, en la comparant pour ses mérites à celle de Rome.

Ce qu'ils louent tous deux, dans la Constitution carthaginoise, c'est un mélange harmonieux d'éléments monarchiques, aristocratiques et démocratiques qui lui donnaient de l'équilibre et de la force. De quelle nature était cette démocratie sémitique, si singulièrement isolée dans le monde ancien, en dehors du domaine gréco-romain? Pour bien le savoir, il faudrait en connaître l'esprit, le fonctionnement détaillé. Or, nous ne connaissons de tout cela que l'extérieur, que les formes et les cadres. On nous dit que les suffètes ressemblaient aux rois de Sparte ou aux consuls romains ; que l'élément aristocratique était représenté par un sénat; que les magistratures étaient conférées à l'élection ; que le peuple avait le droit de vote ; que le sénat prévenait l'accroissement excessif duj nombre des pauvres en multipliant les fondations

^de colonies. Tout cela est fort intéressant, et nous donne l'idée d'un agencement habile des différentes parties du gouvernement; mais nous aurions besoin d'en savoir davantage pour pénétrer vraiment dans la vie de ce monde mystérieux. Comment pensait ce peuple? Quels sentiments Tagitaient? De quelle sorte était son patriotisme? Quelle idée se faisait-il de ses droits? On nous dit encore que les armées de Carthage étaient formées de mercenaires : quelle place tenait, dans les âmes des Carthaginois, le sentiment du bien public, celui du devoir, l'aptitude au sacrifice? Autant de questions auxquelles il nous est impossible de répondre. Bornons-nous donc à signaler, comme un fait curieux, l'existence d'une tentative de vie politique assez semblable, en apparence, à celles que nous trouvons dans le monde gréco-romain, et, après ce bref souvenir donné à la grande rivale de Rome, venons-en à Rome elle-même, dont il est impossible de ne pas parler quand on étudie la politique de l'antiquité, et qui, pour beaucoup de modernes, est bien plus accessible et plus familière que l'Athènes de Périclès et de Démosthène.

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