LA FIN DE LA RÉPUBLIQUE
La décadence de la République est la conséquence nécessaire et presque immédiate de la grandeur même de Rome. Déjà du vivant de Polybe, nous venons de le voir, les Grecs et les rois étrangers ne connaissaient que le Sénat, parce que c'était à lui seul qu'ils avaient affaire. Ce Sénat, sans doute, n'était plus composé exclusivement de patriciens : il se recrutait dans les rangs de ce qu'on appelait les « nobles », c'est-à-dire les hommes connus, ceux qui avaient exercé des charges curules, et il y avait nombre de plébéiens parmi eux. Mais la nobilitas, au bout de peu de temps, constitua un ordre nouveau, tout aussi orgueilleux que les anciens patriciens, et beaucoup plus riche. Tout conspirait, en effet, à accroître son pouvoir et à l'enrichir. A mesure que l'empire de Rome s'étendait, le rôle du Sénat devenait plus considérable, puisque c'était lui qui s'occupait des affaires extérieures, et qu'en fait il était le maître du monde. La conquête entraînait, soit par le pillage, soit par le développement naturel des affaires, un accroissement de richesses non moins rapide, et ces richesses allaient naturellement surtout aux véritables maîtres de Rome. La plèbe, au contraire, s'abaissait parallèlement. Les grandes ques-
lions politiques étant désormais relatives à l'extérieur, elle n'avait plus qu'un rôla médiocre à y jouer. Elle n'aurait pu d'ailleurs prétendre davantage : car ce genre de questions exigeaient, pour être traitées avec succès, plus de connaissances exactes, plus de suite dans les desseins et plus d'expérience que n'en pouvaient avoir des assemblées populaires. D'autant plus que le niveau de ces assemblées allait sans cesse s'abaissant, par le nombre croissant des citoyens, par le mélange des Romains proprement dits avec les citoyens d'origine nouvelle, par la misère d'une partie de cette foule, éloignée de la culture des champs et réduite à de bas métiers ou à des expédients. Rome, capitale du monde, devenait une ville cosmopolite. A côté des citoyens, fort différents eux-mêmes des vieux Quintes, elle renfermait une foule immense de gens de toute provenance qui altéraient gravement le caractère de la population. Les gens de la plèbe demandaient volontiers qu'on leur donnât des terres, et ils reprochaient aux nobles l'immense étendue de leurs domaines. Scipion Émilien, les Gracques, d'autres encore, essayèrent de leur donner satisfaction : des lois agraires furent proposées. Elles ne furent jamais réalisées que très imparfaitement, et probablement, si elles avaient pu l'être, elles n'auraient pas été fort effiç?Lces 5 car le flot des arrivants ne cessait de
monter, et beaucoup n'avaient ni l'habitude ni le goût de la terre. La plèbe devenait populace, beaucoup plus disposée à des agitations de place publique et à des coups de force qu'à un travail régulier. Elle était prête à suivre tous les chefs qui lui feraient des promesses et lui donneraient de l'argent ou des plaisirs. Elle était mûre pour la tyrannie. 11 ne manquait plus qu'un tyran. Or, il y en eut une foule, ou du moins il y eut des aspirants à la tyrannie, et c'est encore la conquête du monde qui les suscita, dans la personne des grands généraux ambitieux, illustrés par leurs victoires, enrichis par le pillage des royaumes étrangers, et incapables de vivre désormais en simples particuliers comme un Cincinnalus ou un Fabius : ils avaient trop de palais, trop d'esclaves, trop de vieux soldats dévoués à leur fortune, pour retourner à leur charrue, à supposer qu'ils l'eussent jamais poussée eux-mêmes, ce qui n'était pas.
Lucullus fut le plus brillant de ces potentats créés par la guerre, fabuleusement riches, et qui, même sans le vouloir, poussent la cité vers la tyrannie. Mais Marius et Sylla donnèrent l'exemple des grandes guerres civiles. Parmi ces pseudotyrans, les uns soutiennent le Sénat, les autres la plèbe, mais ce ne sont plus que des appa^
rences : toute la question est de savoir si la tyrannie aura une couleur aristocratique ou démocratique ; en réalité, c'est toujours du pouvoir d'un homme qu'il s'agit. Et les formes de ces luttes le montrent assez : il n'y a plus rien de civique dans ces batailles de généraux. Chacun a ses légions, qui lui sont attachées par le souvenir des pillages faits en commun et des victoires remportées. Les armées entrent dans Rome. Les proscriptions déciment les deux partis en présence, selon le hasard des succès toujours éphémères. De moindres personnages organisent des bandes et se mettent au service du plus offrant. Pompée, puis César, sont des chefs du même genre. Pompée, qui est plutôt appuyé par le Sénat, reçoit à plusieurs reprises des pouvoirs extraordinaires, non prévus par les lois. César se donne pour l'héritier de Marins. Les triumvirats successifs sont de véritables tyrannies à trois. Les guerres civiles qui suivent ont des proportions inconnues jusque-là. César est tout près d'établir la royauté à son profit lorsqu'il est assassiné. Après sa mort, c'est encore pis. Une série d'alliances, puis de ruptures, entre les nouveaux aspirants à la tyrannie, aboutit à la guerre civile entre Oclave et Antoine, qui met aux prises l'Orient et l'Occident. Octave triomphe, et c'est alors la fin de cette longue période de convulsions sanglantes.
Le dénouement attendu depuis longtemps se produit : la république est morte, et l'empire, sous le nom plus modeste de principat, s'installe définitivement. Il n'y a plus alors à parler ni de démocratie ni d'aristocratie : Rome finit, comme tous les États où l'anarchie a duré trop longtemps, par le gouvernement despotique d'un seul.
Ajoutons, pour conclure sur ce point, que ce n'était la faute, à proprement parler, ni de la démocratie, ni de l'aristocratie. C'était la conséquence inévitable d'un ensemble de circonstances qui se rattachait à ce fait capital : la prodigieuse fortune militaire de Rome, qui lui avait soumis le monde, faussant ainsi toutes les conditions du gouvernement républicain tel que l'antiquité l'avait conçu, et obligeant tous les partis à disparaître devant une nouvelle forme de gouvernement, à la fois militaire et administratif, mieux adaptée à l'état de choses créé par la conquête. Ce n'est plus en Grèce que ce gouvernement avait des modèles, mais plutôt dans les grands empires orientaux des Perses ou des Égyptiens, avec cette différence pourtant qu'une civilisation supérieure résultait de l'expérience des cités classiques, et que les idées de loi, de justice, de dignité humaine survivaient malgré tout au naufrage des libertés politiques.
Les cités antiques, si nombreuses et si diverses, forment dans leur ensemble un champ d'observation politique extrêmement riche. La Grèce et Rome ont été comme un laboratoire de recherches où toutes les formes de Constitutions ont été, successivement ou simultanément, mises à l'essai, et l'expérience a duré assez longtemps pour que la signification s'en dégage avec clarté. Aussi la théorie politique a-t-elle pu, dès le iv^ siècle, produire une vaste littérature, dont le monument le plus considérable est la Politique d'Aristote. Au terme de la revue rapide que nous venons de faire du mouvement démocratique dans l'antiquité, pouvons-nous en dégager quelques lois qui en éclairent l'évolution, et ces lois gardent-elles, aujourd'hui encore, quelque valeur pratique ? Je le crois, mais il est nécessaire de rappeler d'abord en quoi les démocraties de l'antiquité diffèrent de celles des temps modernes.
Quand on jette les yeux sur le monde ancien, quelques différences, en effet, frappent d'abord l'attention : il s'agit donc d'en mesurer exactement l'importance.
La première est celle de l'existence de l'esclavage. Elle est sérieuse, mais nous avons vu plus haut qu'il ne faut pas l'exagérer. L'esclavage n'a pas empêché qu'il n'y eût dans toutes les cités, à côté d'une classe riche, une classe pauvre beaucoup plus nombreuse. De sorte que les problèmes essentiels de la vie politique, ceux qui résultent de l'inégalité des conditions, s'ils ont pu être modifiés dans certains de leurs éléments, ne l'ont pas été dans leur fond réel, et se sont présentés aux anciens d'une manière fort analogue, en somme, à celle qu'on rencontre chez les modernes.
Une autre différence beaucoup plus importante est celle qui résulte du peu d'étendue des cités antiques. Il est résulté de là que les anciens n'ont guère conçu la démocratie que comme le gouvernement direct de la cité par l'ensemble du peuple; ils n'ont jamais eu Tidée du gouvernement représentatif, sauf en cas de confédération, et encore avec cette réserve que les décisions des délégués étaient le plus souvent renvoyées à la ratification des assemblées particuhères formées de l'ensemble des citoyens de chaque pays confédéré. De là vient, comme nous l'avons vu, que la formation des
grands États, produite par les modifications nécessaires de la vie antique, a entraîné, d'un-e manière ou d'une autre, la ruine des démocraties déjà existantes, comme en Grèce, ou empêché leur achèvement, comme à Rome.
Le gouvernement démocratique, dans l'antiquité, n'a donc jamais été qu'un gouvernement de cité, limité à un territoire d'étendue médiocre. C'est là un fait important, à coup sûr, mais dont on peut dire cependant qu'il ne touche pas non plus au fond des choses. Pour avoir été bornés à un espace restreint, les problèmes n'ont pas changé de nature radicalement, et les causes qui en ont déterminé les solutions ont une portée assez générale pour dépasser ce cadre étroit : une expérience de laboratoire peut avoir des applications universelles ; il suffit de changer les quantités et de modifier la disposition des appareils en conséquence.
Fustel de Coulanges a mis en lumière, avec une grande vigueur, l'importance de la religion dans les cités antiques. On pourrait être tenté d'en conclure que c'est encore là une différence capitale entre les gouvernements anciens et les modernes. Ce serait une erreur. La théorie de Fustel de Coutanges est vraie surtout pour les origines des sociétés antiques, et elle explique beaucoup de faits qui se rencontrent encore dans la période classique : mais ces faits, en réalité, ne sont que
des survivances d'un âge plus ancien, et dans la période où s'organise l'État démocratique, où il s'épanouit et se développe, les faits religieux n'ont plus l'importance prédominante qu'on pourrait être tenté de leur attribuer. Ils restent un des facteurs de la vie collective, mais à peu près de la même manière et dans la même mesure qu'aux âges de foi des périodes les plus récentes de l'histoire humaine, et beaucoup d'autres causes déterminent en réalité la marche des événements dans leur ensemble. Ce n'est là encore qu'une différence assez superficielle et dont il ne convient pas d'exagérer la valeur.
Il faut donc à la fois tenir compte de tous ces faits pour s'expliquer la nuance particulière de certaines formes de la vie ancienne, et en même temps chercher dans des faits plus généraux et dans les instincts profonds de l'âme antique la cause dernière des événements et le ressort principal de l'évolution politique. Quand on s'attache à en démêler les caractères vrc.linent dominants, voici à peu près ce qu'on y vo:t.
D'abord des royautés patriarcales, héréditaires, d'origine censée divine, gouvernent paternellement des peuplades peu considérables; — puis des villes Pô fondent, s'agrandissent par le commerce ou par la guerre ; le synécisme désorganise le clan ou la tribu, y crée la cité, accroît le nombre des pauvres
en les détachant de leur groupe naturel, augmente la richesse des Eupatrides. grands propriétaires ou commerçants, rend plus nécessaire un pouvoir fort; — ce pouvoir est le plus souvent celui d'un roi absolu, ou d'un aesymnète, ou d'un tyran, contre lequel les nobles se révoltent; — les oligarchies s'établissent et maintiennent leurs privilèges par une organisation despotique de leur pouvoir; la plèbe, le BïJixoç, se révolte à son tour, et finit par triompher avec l'appui de quelques riches, détachés de la noblesse, ou issus de la foule commerçante ; — les nobles sont dépossédés de leurs droits et le pouvoir passe nominalement à l'ensemble du peuple, mais, en réalité, aux classes les plus riches de la plèbe; — si les nobles sont faibles, l'évolution se continue régulièrement vers une constitution de plus en plus démocratique, jusqu'à l'égalité absolue ; — si les nobles ont gardé une grande force soit par les richesses, soit par la timidité d'esprit du peuple, soit pour toute autre cause, les dissensions reprennent, et aboutissent d'ordinaire à un gouvernement despotique; — mais, d'ordinaire aussi, ce gouvernement dure peu : la démocratie alors reprend sa marche en avant, par le progrès général du développement économique et intellectuel, et, si nul accident extérieur ne vient l'interrompre, elle aboutit à une forme de gouvernement définitive où les éléments démocratiques,
d'abord limités par l'influence de la richesse surtout moyenne, prennent peu à peu le dessus.
Cet enchaînement des transformations successives de la cité est fatal, parce qu'il résulte de l'activité naturelle de l'homme dans les sociétés classiques. Il a son point de départ dans des faits économiques et politiques ; il résulte de Tefifort des individus pour améliorer leur situation, du progrès matériel qui s'accomplit et des inégalités qui sont la conséquence de la lutte pour la vie. Dans ces sociétés individualistes et énergiques, le grand nombre finit par l'emporter. Quand ces races sont en même temps idéalistes et raisonneuses, elles conçoivent un idéal théorique d'égalité, de liberté. Elles expriment leur idéal en formules abstraites, universelles, d'un caractère moral et impératif, et prennent ainsi une conscience de plus en plus claire de ce qu'elles appellent leurs droits, ce qui augmente leur énergie et leur puissance d'action. Les plus actives et les plus raisonneuses sont celles qui vont le plus vite et le plus loin. Quelques-unes vont plus lentement ou s'arrêtent en route. Mais la direction du mouvement est la même partout.
Ce caractère universel et régulier de l'évolution politique, qui la fait ressembler à l'évolution d'un être vivant, avait été bien vu par les philosophes grecs : la comparaison de la cité avec une plante
ou un animal est déjà dans Platon*. Il était donc naturel qu'ils fussent amenés à chercher la loi de cette évolution.
Platon l'exprime en la simplifiant, selon l'habitude de son esprit, et en ramène les phases à ses conceptions psychologiques et morales ; il réduit la succession régulière des gouvernements aux cinq phases suivantes : aristocratie ou gouvernement des meilleurs, timocratie ou gouvernement des plus illustres, oligarchie ou gouvernement des riches, démocratie, tyrannie. En outre, il soumet l'enchaînement des révolutions à l'influence d'un chiffre divin, d'un nombre mystique, qui en détermine la durée.
Aristote, moins géomètre, plus docile à la réalité, critique sévèrement ces fantaisies pythagoriciennes; il montre à merveille la complexité des faits, la fixité des types généraux et la diversité presque innombrable des nuances intermédiaires, l'enchaînement variable et les causes multiples des révolutions. Il montre surtout, à maintes reprises, par des faits empruntés à la vie politique grecque, le rapport qui existe entre les formes de gouvernement et l'état économique, intellectuel, moral de la société, et comment, celui-ci venant à se modifier par le cours naturel des choses, les autres doivent changer aussi, sans même parier