Républ. VIII, p
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des accidents dus à des causes intérieures ou extérieures, et avec lesquelles l'homme d'État est forcé de toujours compter.
Polybe, sous l'influence des diverses écoles de philosophie, revient à une conception assez semblable à celle de Platon, quoique plus historique dans ses principes : il croit à un cycle (àvaxûxXcjcft;) dans lequel se succèdent les unes aux autres les quatre principales formes de gouvernement : royauté, aristocratie, démocratie, tyrannie, celle-ci étant comme la forme nouvelle de l'antique royauté.
Ainsi, tous sont d'accord sur le fond : dans le détail de leurs vues, ils peuvent différer les uns des autres, selon qu'ils poussent l'analyse plus ou moins loin; mais, sur le principe, nulle hésitation. La loi des transformations politiques est une loi aussi rigoureuse et aussi certaine que la loi de la croissance et du déclin pour un être vivant.
Est-elle du même genre, et implique-t-elle, comme l'évolution de la vie chez l'individu, un déclin final qui correspondrait au règne delà démocratie? Platon n'en doute pas, et il appuie ses affirmations sur son idéal philosophique et moral. Polybe, homme d'État autant qu'historien, partisan déterminé de l'aristocratie, n'en doute pas davantage : chaque cycle, à ses yeux, comporte une
période de déclin après une période de croissance, et le progrès ne recommence qu'après cette espèce de mort partielle. Aristote est beaucoup moins affîrmatif, parce que ni ses vues théoriques, ni ses tendances politiques ne l'inclinent à des jugements absolus. Il est, par esprit et par système, un modéré; il est le philosophe et l'homme du « juste milieu » en toutes choses. Sans aller jusqu'à croire, avec les orateurs athéniens, que la démocratie soit l'idéal, il distingue entre la bonne et la mauvaise, et ne se refuse pas à admettre que la démocratie, nécessaire parfois, ne puisse être, dans certaines conditions, un gouvernement aussi sage et aussi utile que n'importe quel autre, de même que ceux-ci, selon les caractères qu'ils revêtent, peuvent être bons ou mauvais.
Qu'en faut-il penser? Et quelles conclusions générales se dégagent de l'examen rapide que nous venons de faire du mouvement démocratique dans l'antiquité ?
On accordera sans peine aux orateurs athéniens et aux défenseurs de la démocratie que cette forme de gouvernement correspond à un idéal très noble. Les idées d'égalité et de liberté, égalité devant la loi. liberté d'action et de parole dans les limites de la loi, autonomie de l'individu à l'égard des autres individus, tout cela provient d'un senti.
ment très haut de la dignité humaine, et très propre à la susciter. C'est là un avantage moral qu'on ne saurait guère contester. C'est encore un avantage en un autre sens : cette liberté de l'individu est une condition singulièrement favorable au développement de l'initiative personnelle, source de tout progrès intellectuel et matériel.
Mais il n'est pas difficile non plus de voir les inconvénients qui peuvent résulter de ces principes, excellents en soi, s'ils sont appliqués sans mesure et sans discernement. L'excès d'individualisme aboutit facilement à l'égoïsme personnel et collectif, à l'ambition effrénée des hommes, à l'oubli du bien public, à l'épicurisme pratique des satisfaits, à l'envie des moins favorisés, à l'esprit de corps et à la lutte des classes. La liberté de la pensée et de la parole peut conduire à une agitation trépidante qui n'a rien de commun avec le progrès. Il peut sortir de là une sorte d'anarchie intellectuelle et morale qui suscite parfois la tyrannie, ou qui, sans aller jusqu'à cette extrémitéj affaiblit les ressorts nécessaires de la vie sociale et en détruit l'activité harmonieuse.
Cela revient à dire que la démocratie, sans être, comme le croyait Platon, en vertu de ses conceptions absolues, le mal en soi, n'est pas non plus une panacée capable de remédiera tous les maux des sociétés humaines. Les formes de gouverne-
ment ne sont que des cadres offerts au jeu plus ou moins libre des forces de l'individu. Des causes très complexes, et généralement inéluctables, font triompher l'une ou l'autre. Mais toutes, une fois établies, sont bonnes ou mauvaises, selon la valeur des hommes qui les font servir à leurs desseins. Chacune d'elles ne vaut, suivant la forte expression d'Aristote, que par la « vertu » qui l'anime et la soutient. De môme que les tyrans ont leurs flatteurs, le peuple a ses démagogues, et les uns ne valent pas mieux que les autres. La « vertu » d'une cité, suivant Aristote encore, consiste dans la recherche intelligente et active du bien public ; non du bien de quelques-uns, ni même du bien des plus nombreux au détriment de la minorité, mais du plus grand bien possible pour tous les citoyens. C'est là ce que Platon appelle la « justice », et c'est ce que nous nommons aujourd'hui la « solidarité ». Cette vertu est la loi suprême de tous les gouvernements. Quel que soit celui que l'ensemble des conditions sociales impose à un pays, il est légitime s'il poursuit cette fin; il est illégitime s'il en poursuit une autre, et il n'est plus alors qu'une « déviation » (Trapéxêacrcç), une contrefaçon du gouvernement légitime dont il usurpe le nom. La démocratie, à cet égard, ne fait pas exception : elle a les mêmes devoirs à remplir que les autres gouvernements. Si elle en diffère
par quelques points, c'est uniquement en ce que la vertu, chez elle, est plus nécessaire qu'ailleurs, puisque tous les citoyens y ont une part plus grande dans l'action commune. C'est son bonneur, quand elle réussit dans sa tâche, et c'est aussi la difficulté particulière contre laquelle elle risque de se briser. Raison de plus pour elle de connaître son devoir, qui se confond avec son intérêt le plus Tital.
Comment l'accomplir? La « vertu », suivant Aristote, vient de trois sources : la nature, les mœurs, Téducation. Il y a des races qui en sont à peu près incapables : celles-là ne sauraient pratiquer la démocratie ; et, quelque gouvernement qu'elles se donnent ou qu'elles subissent, elles ont chance d'être mal gouvernées. Même chez une race bien douée, il faut que les mœurs encouragent et fortifient les aptitudes naturelles ; pour cela, le rôle des chefs, des hommes d'État dirigeants, du « législateur », comme disaient les anciens, est de corriger le détail des institutions lorsqu'il est défectueux, en se préoccupant toujours du but à atteindre, le bien public. Mais il faut aussi que l'éducation développe de bonne heure chez l'enfant, c'est-à-dire chez le futur citoyen, les germes d'inlelligence et de moralité qui lui seront nécessaires plus tard, dans la vie civique, pour atteindre à la vertu indispensable.
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L'histoire des cités antiques, qui a inspiré ces vues profondes, les justifie pleinement. Partout, nous voyons les démocraties présenter, en somme, les qualités et les défauts naturels propres aux races qui ont adopté cette forme de gouvernement. Partout aussi, nous voyons ces qualités et ces défauts grandir ou s'affaiblir dans la mesure où l'éducation et la vie les encouragent ou les combattent.
Les leçons de la sagesse antique sont toujours bonnes à méditer. Elles se résumeraient peut-être assez bien ainsi: combattre l'existence de la démocratie, là où les circonstances l'ont rendue inévitable, est une chimère; chercher à l'éclairer et à la corriger de ses défauts est le devoir de tout homme qui pense et qui a le sentiment de sa tâche sociale. L'ordre étant le besoin vital des sociétés, si les lois ne suffisent pas à réprimer l'anarchie, la tyrannie survient nécessairement. La démocratie na pas d'ennemi plus redoutable que la démagogie.
TABLE DES MATIERES
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