Teuc, II
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exagération que tous les orateurs et les écrivains qui ont suivi n'ont fait que développer les indications si profondes et si riches du grand historien politique.
« Nous avons, dit Périclès, une Constitution qui n'est faite sur le modèle d'aucune autre, mais qui est plutôt un modèle pour les autres. » Et, après cette fière déclaration sur le caractère unique, original, vraiment autochtone de la constitution athénienne, l'orateur en signale les traits essentiels.
D'abord, l'égalité absolue entre tous les citoyens. Le gouvernement a pour objet l'intérêt de tous, et non d'une oligarchie. Dans les affaires privées, tous sont égaux devant la loi. Dans le maniement des affaires publiques, ni le rang social, ni la fortune n'ont de privilège : c'est la valeur propre des individus, pauvres ou riches, qui leur assure l'influence. Cette égalité est essentiellement libérale.
Même libéralisme dans la vie journalière des citoyens. Ni la loi ni les mœurs ne surveillent tyranniquement leur activité ou leurs plaisirs.
La loi et les mœurs, libérales en tout ce qui regarde les relations individuelles, ne sont sévères et redoutables que pour assurer l'accomplissement des devoirs publics. Sur ce point, les sanctions légales et celles de l'opinion maintiennent une discipline respectée de tous.
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Nulle part la vie n'est plus douce qu'à Athènes. Des fêtes publiques qui se succèdent durant toute l'année, des agréments de toute sorte dans la vie des particuliers, font une diversion salutaire au travail.
La situation d'Athènes et l'étendue de son commerce maritime y font affluer les produits de la terre entière, pour la plus grande commodité de .l'existence.
Point d'hostilité jalouse à l'égard des étrangers Point de préparation mystérieuse à la guerre Athènes n'a rien à cacher; elle ne gâte pas la paix par la préoccupation incessante des combals futurs. Elle se fie au courage naturel de ses citoyens et se tient toujours prête à agir par sa bonne santé morale, sans tension artificielle et exagérée. En fait, elle est forte à la fois sur la mer et sur la terre, et, quand vient l'heure de l'action, elle n'est ni moins brave ni moins redoutable que ses rivaux.
Grâce à cette conduite intelligente, elle peut s'assurer d'autres supériorités. Athènes aime les arts sans tomber dans le goût du luxe, et elle aime la science sans renoncer à l'action. Elle ne méprise pas la richesse, mais n'en fait pas non plus un frivole sujet d'orgueil : la richesse est à ses yeux un utile instrument d'action, et la pauvreté n'est honteuse que pour qui n'a pas l'énergie d'en triomoher.
Aussi la démocratie athénienne est intelligente : à Athènes, le citoyen sait faire à la fois ses propres affaires et celles de la cité. On voit là ce qu'on ne trouve nulle part ailleurs : des hommes laborieux, occupés à un métier, et qui en même temps s'entendent à la politique. Tous sont capables, sinon de concevoir le parti à prendre en chaque occurrence, du moins d'en juger sainement. La parole ne leur semble pas nuisible à l'action : ils redoutent, au contraire, dans les décisions à prendre, l'ignorance non éclairée par la parole. Ailleurs, le courage dans les résolutions vient surtout de l'ignorance des difficultés ; à Athènes, il est accompagné de calcul et de réflexion, et la connaissance des dangers à courir ne l'affaiblit pas, ce qui est la marque des âmes vraiment fortes.
Avec cela, Athènes est généreuse. Elle donne sa bienveillance moins par un calcul égoïste que par un élan désintéressé. Elle prévient ses amis par ses bienfaits au lieu de les attendre, et son amitié n'en est que plus sûre; car le sentiment de l'obligation contractée envers autrui émousse la reconnaissance.
Bref, Athènes est l'école de la Grèce (Trat'Bsufftv TTiç 'EXXàSoç) : nulle part l'individu n'a plus de souplesse énergique pour se plier avec élégance à la diversité des conjonctures et se montrer au niveau de tous les besoins.
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Telle est , aux yeux de Périclès , l'image d'Athènes. Voilà un idéal du démocrate athénien, fort différent, à coup sûr, du tableau pessimiste tracé par les adversaires de la démocratie. J'y relève particulièrement ce qui est dit delà compétence relative du peuple en matière politique et ce magnifique éloge de la parole considérée comme le flambeau indispensable des résolutions sages. C'est là une réponse directe à la plus grave et à la plus constante des objections dirigées contre la démocratie. Qu'il faille en rabattre dans la réalité, ce n'est pas la question pour le moment; il suffit d'indiquer ici que les défenseurs des droits du peuple connaissent l'objection et la repoussent. Je signalerai aussi le caractère profondément libéral attribué à l'égalité démocratique. C'est là un point de première importance : car cette interprétation élimine a priori toute déviation de l'égalité dans le sens d'une domination tyrannique de l'Etat ou d'une oppression sociale des individus, quelle qu'elle soit. L'égalité athénienne, dans la pensée des fondateurs de la démocratie, est essentiellement individualiste et libérale : elle implique la soumission aux lois, mais seulement dans le domaine où la loi doit s'exercer, c'est-à-dire dans l'accomplissement des devoirs civiques indispensables à la vie collective de la cité. En d'autres termes, et pour employer le vocabulaire moderne,
l'esprit dont procède cette égalité n'est ni « étatiste » ni « socialiste ». Encore une fois, nous n'avons là qu'un idéal, qu'il serait imprudent de confondre avec la réalité sans autre examen. Il n'en est pas moins fort important d'écouter, sur ce grave sujet, l'opinion des plus grands esprits, des plus vraiment « représentatifs » de la pensée athénienne.
L'idéal ainsi tracé par le Périclès de Thucydide se retrouve, plus ou moins complet, chez tous les orateurs qui ont, pendant un siècle encore, montré la route au peuple d'Athènes. D'un bout à l'autre de celte période qui s'étend jusqu'à la domination macédonienne, ce sont les mêmes principes qui sont invoqués, la même confiance tranquille dans la noblesse de ces principes, qui s'exprime par la bouche des orateurs. 11 serait fastidieux de suivre pas à pas et dans les détails cet enseignement de la démocratie par l'éloquence. Il suffira de jalonner la route, pour ainsi di re, et de montrer par quelques exemples comment la grande voix de Périclès retentit encore en échos distincts et puissants dans les discours d'un Isocrate ou d'un Démosthène, chacun d'ailleurs insistant de préférence sur l'aspect de cet idéal qui répond le mieux soit à ses préférences propres, soit à l'objet particulier de son discours. Car on ne retrpuverait guère un autre exemple de cette syn-
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thèse à la fois si condensée et si complète. Mais, quels que soient les points qui attirent spécialement l'attention des orateurs, Timage d'ensemble est toujours la même : c'est celle d'une Athènes égalitaire et libre, intelligente et active, amie des arts et capable de se faire craindre, profondément civilisée par-dessus tout.
Le Panégyrique d'Isocrate est, à vrai dire, une longue paraphrase du discours de Périclès. On y rencontre laplupart des idées qui avaient été exprimées déjà par Thucydide, et quelquefois même des imitations littérales ou très directes. Isocrate, le pacifique, n'est ni un admirateur sans réserve de la réalité contemporaine, ni un partisan de la politique belliqueuse qui avait été celle d'Athènes au temps de Périclès. Il n'en est que plus curieux de rencontrer encore, sous sa plume, les mêmes éloges de principe donnés à la démocratie athénienne, à son amour de la liberté, à ses fêtes, à ses exploits militaires, à sa puissance maritime, à son hégémonie dans la Grèce. Mais, s'il vante les guerres médiques et les victoires remportées sur les barbares, il déteste les guerres entreGrecs. Il veut pour Athènes l'hégémonie, mais une hégémonie fondée sur les services rendus, sur la justice et le respect des droits. Ce qu'il vante par-dessus tout dans Athènes, c'est son esprit de douceur, c'est le règne de la loi, c'est le goût des choses de
l'esprit; c'est, en un mot, tout ce qui fait d'elle la capitale de la Grèce (àcru tt;? 'EXXàooç)i. Ceux qui sont disciples chez elle, sont maîtres partout ailleurs; c'est elle qui a fait du nom de Grec moins la désignation d'une race que le nom même de la civilisation ^ Et cette primauté d'Athènes est inséparable de sa Conslilulion politique, car la Constitution est l'âme des États {'\i^yy\ itoXewç y) icoXtTeia)', Non qu'il admire tout dans cette Constitution : il fait des réserves sur le tirage au sort*; mais, dans l'ensemble, il la préfère à ;toutes les autres, et surtout à l'oligarchie, qu'il déteste, et qu'il condamne à maintes reprises.
Démosthène, à la dilîérence d'isocrate, est plutôt belliqueux. Il sait les dangers qui entourent Athènes et la veut forte avant tout, pour se défendre. Il se méfie des conseillers pusillanimes qui endorment sa vigilance et énervent son courage. Il sait d'ailleurs, à l'occasion, gronder le peuple avec une rudesse affectueuse et lui repro cher ses fautes. Mais il aime, lui aussi, cette démocratie qu'il malmène si souvent. 11 sait qu'elle est la source profonde de la grandeur athénienne, et que cette grandeur est faite non seulement de