I 2. — HUMANITÉ
Les éloges donnés par les orateurs à l'humanité athénienne (cptXavOpwTrt'a) n'étaient pas immérités. Le Grec, en général, était doux et humain, en comparaison avec les barbares. Il n'aimait pas j les supplices raffinés et cruels, comme les Asia- | tiques. Il n'avait pas le goût de la violence, comme j les Thraces. C'était un civilisé. Mais les Athéniens s en particulier s'attribuaient, à cet égard, le pre- • mier rang entre les Grecs, non sans raison. Cela s ne veut pas dire qu'ils fussent toujours d'accord a avec le sentiment moderne, soit dans la vie privée, ; soit dans la vie publique. Ils ne se faisaient pas ï scrupule de passer au fil de l'épée une garnison prisonnière, de vendre comme esclaves des vaincus, de maintenir leur suprématie sur les alliés par des exemples sanglants en cas de révolte, de punir de l'exil ou de la mort leurs propres généraux ou leurs hommes d'État lorsqu'ils les jugeaient coupables, de soumettre les esclaves à la torture pour leur arracher des aveux ou des dénonciations.
devant la justice. N'en soyons pas trop scandalisés : des vestiges analogues de la barbarie primitive ont subsisté longtemps dans l'Europe moderne, et il n'y aurait pas à remonter au delà d'un siècle pour trouver, dans notre propre histoire, des exemples de cruauté tout aussi choquants que ceux que peut offrir l'histoire d'Athènes. Ces souvenirs doivent nous rendre justes pour les Athéniens et nous amener à reconnaître que leur humanité était réelle. L'insistance même avec laquelle ils vantent leur propre douceur prouve au moins qu'ils avaient un sentiment profond de la beautémorale qui réside dans le respect de la vie humaine et dans l'horreur des souffrances inutilement infligées à nos semblables. Et des faits nombreux attestent que ce sentiment se traduisait en actes. S'ils admettaient encore l'emploi de la torture judiciaire à l'égard des esclaves, ils la rejetaient à l'égard des hommes libres. S'ils appliquaient la peine de mort plus souvent que nous ne voudrions, c'était du moins par le procédé le moins barbare et le moins sanglant, par l'emploi de la ciguë.
Ces esclaves mêmes, qui étaient en dehors de la cité, n'étaient pas des parias abandonnés sans défense à tous les caprices. Ils étaient protégés par la loi contre les violences de leurs maîtres. Ils l'étaient plus encore par les mœurs. L'auteur de
l34 LES DÉMOCRATIES ANTIQUES
la République d'Athènes nous apprend qu'un esclave ne se distinguait pas, en général, d'un homme du peuple, et que, dans la rue, il ne se dérangeait pas de son chemin devant un riche ou un noble. La littérature nous montre sans cesse l'esclave domestique vivant avec ses maîtres sur un pied de familiarité aisée où les sentiments affectueux trouvaient souvent place. Alcidamas disait déjà, au commencement du IV' siècle, que la nature ne faisait pas d'esclaves. Aristote lui-même, théoricien de l'esclavage, n'en reconnaissait la légitimité que dans le cas d'une infériorité intellectuelle et morale incontestable chez l'esclave. Et il parlait de l'amitié (çiXi'ct) qui existait souvent entre maîtres et esclaves. Il disait enfin qu'il fallait user envers eux de persuasion plus que de contrainte, et qu'il fallait « les exhorter encore plus que des enfants^ ». Il n'était pas rare qu'un esclave honnête et intelligent, après avoir été l'homme de confiance de son maître, fût affranchi par lui et devînt son associé ou son successeur dans sa banque ou dans son commerce.
La vie de famille, à Athènes, a un caractère marqué de liberté et de douceur. La femme est, beaucoup plus souvent qu'on ne le croit, l'associée et l'amie de son mari. Les plaidoyers athéniens nous montrent des types de femmes tout modernes, par la confiance affectueuse dont on les entoure,