MORALITÉ
Montesquieu prétend, après Aristote, que le principe du gouvernement républicain est la vertu. Nous dirions aujourd'hui : le sentiment du devoir et la moralité générale. Que valait la moralité athénienne? Il est toujours difficile de généraliser en pareille matière. Le Périclès de Thucydide et les orateurs nous parlent du respect de la loi comme d'un sentiment très fort à Athènes. Polybe, au contraire, est très sévère pour les Grecs, qu'il accuse d'égoïsme et de mauvaise foi, et auxquels il préfère de beaucoup les Romains. Mais Polybe n'a connu directement que les Grecs de la décadence, les Grecs qui se déchiraient en des luttes sauvages, ou ceux qui venaient à Rome chercher fortune et aventures. D'autre part, les orateurs sont suspects de complaisance. Sans viser à une précision impossible, on peut dire, je crois, que la vérité, pour l'Athènes du v* et du iV siècle, semble
avoir été à égale distance de ces affirmations extrêmes. La moralité privée, fort médiocre dans une minorité bruyante qui attirait surtout l'attention, devait être suffisante dans la majorité obscure delà population, attachée à son sol et à ses traditions. Athènes n'était pas une de ces grandes villes cosmopolites, du genre d'Alexandrie ou de la Rome des Césars, où s'accumulent les vices du monde entier. Les foulons et les maçons, dont parle Socrate, les paysans qui venaient vendre leurs produits à l'Agora, devaient être en majorité de braves gens, ni meilleurs, ni pires que tous ceux qui vivent d'une vie normale.
Ce qui est vrai, cependant, c'est que les vices dont parle Polybe, et qui s'étalèrent quand les circonstances leur donnèrent l'essor, n'étaient pas sans avoir quelques racines dans certaines tendances fondamentales de l'esprit grec. Ce qui maintient la moralité chez les hommes, c'est une forte discipline intérieure ou extérieure : discipline des mœurs publiques et des lois, ou discipline d'une tradition morale vigoureuse. Dans la Grèce, en général, et particulièrement à Athènes, ces deux sortes de disciplines étaient certainement moins fortes qu'elles ne l'ont été à d'autres époques et dans d'autres pays.
La morale, depuis longtemps, ne se présentait plus à l'esprit d'un Grec et d'un Athénien sous Is^
forme d'un code de préceptes indiscutés. L'impératif catégorique de la vieille morale religieuse, qui n'avait jamais eu lui-même un contenu très riche, s'était fort affaibli, et la vertu s'offrait à la pensée plutôt comme une manière judicieuse de régler sa vie en vue du bonheur personnel que comme un commandement inviolable.
L'homme vertueux était un sage plutôt qu'un saint. La doctrine constante des philosophes grecs, qui fondent la vertu sur la recherche du bonheur, a des racines dans le sentiment populaire. Ils entendent le bonheur au sens le plus élevé, mais le vulgaire avait une invincible tendance à justifier la vertu en se disant que c'était une bonne affaire. Le sens de l'utile est si vif chez ce peuple avisé qu'il lui est très difficile d'en séparer la notion de celle même du devoir. Le désintéressement absolu lui semble un non-sens. Il est d'ailleurs trop idéaliste et trop fin pour tenir uniquement, ou même principalement, aux biens d'ordre matériel : la gloire, qui agrandit l'individu, lui semble le premier des biens. Il est, en outre, assez intelligent pour comprendre que le bien de l'individu est, dans une certaine mesure, inséparable de celui de la cité.
Le patriotisme est chez lui très fort, parce qu'il l'appuie à la fois sur la gloire de la cité et l'intérêt personnel. Mais, dans son amour même de la cité.
l'Athénien reste ce qu'il est toujours, un individualiste irréductible. Aussi longtemps que l'intérêt de la cité et l'intérêt individuel ne se séparent pas dans son esprit, sa moralité reste forte. On comprend que l'affaiblissement de la cité risquât de le réduire à l'égoïsme.
Dans la période qui nous occupe, cette séparation n'est pas encore accomplie, surtout au début, et c'est ce qui fait qu'on ne doit pas accepter à la légère les affirmations pessimistes de Polybe. Mais on voit aussi que la source du mal existait déjà. Ajoutons enfin que la légèreté aimable et un peu sceptique de l'esprit athénien ne prédisposait pas ce peuple aux « haines vigoureuses »
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
L'Athénien n'a rien d'un Alceste : il est tout le contraire d'un intransigeant. C'est un homme qui comprend tout, comme Philinte, et qui se résigne aux choses parce qu'il les comprend. Quand elles sont vilaines, il trouve à la fois plus commode et plus intelligent d'en rire que de s'en indigner: cette attitude plaît à sa nonchalance autant qu'à son dilettantisme. Démosthène avait certainement raison' quand il reprochait aux Athéniens de ne pas poursuivre d'une haine efficace les traîtres avérés, mais d'en sourire plutôt et de s'en accommoder *. Chez