Voir aussi Isocrate, Paix
ce peuple intelligent et vaniteux, la haine contre le vice ne devenait vraiment forte que si elle se doublait d'une haine personnelle contre le vicieux • l'intransigeance morale avait besoin de s'appuyer sur quelque chose de plus concret et de plus individuel.
Tout cela ne crée pas, évidemment, de l'immoralité proprement dite, mais ce n'est pas là, non plus, une atmosphère particulièrement favorable au développement de la moralité. Moitié nonchalance, moitié dilettantisme, cela fait une sorte de légèreté morale qui peut bien suffire à la vie quotidienne, quand les circonstances sont favorables, mais qui ne soutient pas les faibles, n'intimide pas les méchants, et risque d'entraîner même les honnêtes gens à des compromis qui ne sont pas sans danger. La moralité athénienne, par conséquent, ou, pour parler comme Montesquieu, la vertu athénienne, semble bien avoir été, dans ses racines et dans ses principes, plutôt vacillante, et n'avoir pas offert à la Constitution tout le support qu'elle aurait eu besoin d'en recevoir. La vertu athénienne semble avoir été plutôt affaire d'heureux tempérament, de bon sens avisé, de sentiment délicat de la beauté, que forte et vigoureuse discipline morale. C'est une vertu d'instinct plutôt que de devoir. En cela encore, les Athéniens sont avant tout des Imaginatifs et des artistes, des spé-
culalifs et des dilettantes, plutôt que des hommes de foi et de conviclion profonde.
D'autre part, les habitudes génél-ales de la cité ne suppléaient pas à cette faiblesse du ressort moral intérieur par une forte armature extérieure de discipline collective. Thucydide célébrait la liberté de la vie athénienne. Il avait raison. Une partie de la beauté d'Athènes vient de là. Selon le mot de Platon cité plus haut, les honnêtes gens, à Athènes, semblaient plus honnêtes qu'ailleurs, parce que rien, sauf leur conscience, ne les forçait d'être vertueux. Mais les meilleures choses ont leurs inconvénients. Cet Athénien que ni les lois, ni l'opinion ne tenaient en bride avait besoin, pour être vertueux, d'un rare équilibre de qualités naturelles. Mais beaucoup profitaient de cette liberté d'allure pour en prendre à leur aise avec la morale, et ce n'est pas sans raison qu'Aristote parle à maintes reprises du laisser-aller, du relâchement (avecit;) de la vie démocratique, où chacun vise avant tout à faire ce qui lui plaît, où personne n'obéit, où les femmes et les esclaves ne connaissent aucune loi.
La douceur même des mœurs risque de glisser insensiblement vers une aimable anarchie, et l'on ne saurait affirmer que les Athéniens aient été tout à fait exempts de ce mal. La comédie de Ménandre, si délicieusement humaine, et où la civilisation
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athénienne se présente sous des traits d'une bonne grâce si séduisante, n'est cependant pas- sans nous avertir qu'une sorte d'épicurisme pratique avait dû préparer les voies depuis longtemps aux doctrines du grand théoricien de la morale du plaisir*.
1. Au sujet de la moralité athénienne, je ne crois pas devoir m'arrêter ici à deux reproches qu'elle a souvent encourus : l'indulgence de ropinioii à l'égard des courtisanes et l'amour de la beauté virile. Dans une étude sur la morale grecque, il y aurait à examiner ces deux points. Tout ce que j'en veux dire ici, c'est qu'on ne doit pas juger ces mœurs selon nos idées modernes, ni en tirer des conséquences absolues relativement à la moralité générale de l'Athénien, au sens large du mot. L'indulgence de l'opinion à l'égard des courtisanes repose sur une conception théorique de la morale différente de celle des peuples chrétiens; mais il ne faudrait pas croire que la pratique fût fort différente de ce qu'elle est dans le monde moderne ni qu'elle aboutît généralement au dévergondage. lien est de cette tolérance comme de la liberté du langage qui, chez certains hommes ou à certaines époques, est surtout affaire de mode, de circonstances, de tour d'esprit, et n'implique pas de mauvaises mœurs : l'honnête Pline le jeune se croyait tenu, en vers, à être un peu inconvenant. Quant à l'amour viril, répandu dans toute la Grèce, et si choquant pour nous, il serait tout à fait injuste de le confondre avec la honteuse caricature que le monde moderne nous en peut offrir. Il n'était souvent qu'une amitié esthétique et passionnée, où la morale même pouvait trouver place sous la forme des plus nobles vertus viriles ou des sentiments les plus délicats. Que les Athéniens, comme tous les Grecs, fussent gouvernés par la beauté plus que par l'impératif catégorique, c'est ce que nous avons déjà dit; mais il n'en résulte pas qu'ils fussent adonnés à une sensualité grossière capable d'affaiblir en eux le ressort de l'action noble ; c'est ce qu'il importe de bi(»n comprendre.