LA DÉMOCRATIE ET LA DÉMAGOGIE
Mais les discordes violentes et l'avènement d'un tyran ne sont pas les seuls dangers qui menacent
un gouvernement démocratique, bien que ce soient les plus graves, à coup sûr, et les seuls que vise expressément Aristote dans le passage cité plus haut. En dehors des crises mortelles, suivies d'une catastrophe immédiate, il peut y avoir des maladies lentes, moins périlleuses en apparence, mais qui suffisent à rendre l'existence d'un État médiocre et précaire, et qui produisent dans tous ses organes une sorte d'anémie. Ces périls sont ceux qui peuvent venir, non des ennemis déclarés de la démocratie, mais de certains amis trop zélés et aveugles, qui risquent parfois d'en exagérer les tendances au détriment de l'équilibre général et de la bonne santé du corps social. Je songe surtout aux idées communistes et aux tendances despotiques des sectaires. Aristote a discerné encore avec pénétration, en maints passages, ce vice ordinaire des gouvernements, qui consiste à préparer leur propre ruine par l'exagération des idées qui sont leur principe et leur raison d'être.
L'idée du communisme n'a pas été étrangère à la Grèce, mais on ne voit pas qu'elle y ait eu le caractère d'un rêve populaire. Les Pythagoriciens avaient réalisé, dans leurs confréries aristocratiques, la communauté des biens. Platon la donne pour règle aux magistrats et aux guerriers de sa République, en y ajoutant la communauté des femmes. Il est aisé de voir que ni Pythagore, ni
Platon n'avaient en vue l'intérêt immédiat du plus grand nombre. Le communisme qu'ils imaginaient ou qu'ils avaient essayé de réaliser était celui d'un couvent ou d'une caserne, d'un ordre de chevalerie aristocratique, dont l'entrée était interdite aux profanes, et dont l'organisation devait assurer à une élite le moyen de dominer la foule plus sûrement et de plus haut. Dans la comédie d'Aristophane, VAssemblée des femmes, ces théories sont mises en scène avec la verve bouffonne que l'on sait, mais elles y sont présentées, à vrai dire, sous un jour assez différent : l'héroïne de la comédie, Praxagora, ne songe nullement à organiser par là, dans la cité des femmes, un ordre supérieur de magistrats ou de guerriers ; elle ne poursuit que le rêve vraiment populaire de supprimer toute inégalité parmi les hommes. Est-ce là une simple déformation comique des idées platoniciennes, ou bien Aristophane a-t-il en vue d'autres réformateurs, ou enfin a-t-il inventé lui-même la théorie de toutes pièces? De tous les systèmes communistes que nous connaissons, celui de Platon est le seul qui comporte à la fois la communauté des biens et celle des femmes. Mais les dates rendent douteux qu'Aristophane ait pu viser directement la République. D'autre part, un poète comique n'inveiife pas un système pour le plaisir de le tourner eu ridicule. Nous sommes donc amenés à supposer
que des idées de ce genre ont pu être « dans l'air », bien que nous n'en ayons aucune connaissance directe, et que c'est à des tendances de ce genre, plus ou moins vagues, qu'Aristophane a dû emprunter les bouffonneries de sa pièce.
On trouve aussi, chez des législateurs moins utopiques que Platon, et chez Platon lui-même dans les Lois, d'autres formes atténuées de ces rêves égalitaires. Aristote, au 11^ livre de sa Politique, analyse les théories de Phaléas de Chalcédoine et d'Hippodamos de Milet. Phaléas de Chalcédoine souhaitait l'égalité des fortunes, et tout en reconnaissant que la chose, assez facile à réaliser dans une cité neuve, l'était beaucoup moins dans une cité ancienne, il ne désespérait pas d'y arriver par des lois sur les dots. Mais on voit, par la critique d' Aristote, que l'égalité à laquelle songeait Phaléas était l'égalité des propriétés territoriales, et qu'il avait négligé la question de la richesse mobilière, ce qui limite singulièrement la portée de la réforme. D'ailleurs, il s'agit là d'égaliser les fortunes, non de les mettre en commun. Quant à Hippodamos, son idée principale était de réserver une partie du territoire de la cité (le tiers) pour être cultivé en commun, en vue de la nourriture des guerriers, dispensés de la culture des terres. C'est donc encore un système aristocratique. De même, Platon, dans les Lois, rêvait, non d'une égalité
absolue des fortunes, mais d'une diminution de l'inégalité, les plus grandes fortunes ne devant pas dépasser le quintuple des plus modestes.
Ce qu'il y a de plus intéressant dans ces divers systèmes, c'est qu'on y voit apparaître une idée nouvelle, qui n'est plus celle de la communauté de- l)iens, mais de l'égalité au moins approximative des fortunes, lesquelles sont considérées exclusivement au point de vue de la richesse territoriale. L'origine de cette idée n'est pas difficile à apercevoir : elle n'est pas entièrement chimérique; elle dérive d'un ensemble de faits positifs* que la vie grecque présentait à la réflexion des penseurs. La conquête dorienne avait partout débuté par un partage égal des terres entre les envahisseurs. Quand on fondait une colonie, chose fréquente en Grèce, des lots de terre égaux étaient assignés par le fondateur de la colonie aux nouveaux occupants. Les clérouquies athéniennes, comme le nom l'indique (xXfipoç, lot) étaient organisées sur le même principe. Il est vrai qu'au bout d'un temps plus ou moins long, malgré les précautions du législateur, cette égalité primitive disparaissait. Mais enfin cette conception de l'égalité n'était pas aussi purement théorique qu'on pourrait le croire ; elle avait un fondement dans la réalité, et c'est ce qui fait qu'elle s'est si souvent imposée à l'esprit des philosophes grecs. Ajoutons d'ailleurs que cette
égalité des propriétés individuelles n'a plus ancnn rapport avec la communauté des biens et qu'elle n'est même pas très nettement socialiste.
Or, c'est sous cette forme du partage égal des terres que le peuple, en Grèce, a toujours imaginé une révolution économique. 11 n'a guère songé théoriquement à une répartition nouvelle des fortunes mobilières, dont l'importance fut toujours assez limitée et ne se révéla d'ailleurs que tardivement. Il n'a pas songé davantage à la communauté des biens. L'individualisme grec est réfractaire à l'idée du communisme, qui est plutôt, comme nous l'avons vu, une conception philosophique et aristocratique. Mais le partage des terres est une idée simple, et de plus une idée de paysans. Il était naturel que l'idéal de la société future s'offrît sous celte forme àl'i-magination des travailleurs du sol, longtemps courbés sous l'oppression des grands propriétaires Eupatrides. En fait, la formule de cette révolution est trouvée par le peuple dès le temps de Solon : ce que les pauvres attendent de lui, c'est un nouveau partage des terres, Tcàvxa TroteTv àvàSadTa. La même formule reparaît à Syracuse deux siècles plus tard, au temps de Dion. Le peuple n'en a jamais connu d'autre. Mais il faut ajouter qu'elle ne l'a jamais beaucoup préoccupé, sauf à quelques moments de crise politique, et qu'? Athènes, en particulier,
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la démocratie paraît avoir accepté fort tranquillement l'état de choses existant. Il y eut, paraît-il, à Athènes, un certain Diophante, contemporain d'Eubule, qui fit quelques tentatives efficaces dans le sens d'une répartition plus équitable des biens. Mais ce personnage est resté fort obscur, et ses tentatives, d'ailleurs, furent modestes. Aristote le nomme par allusion, à propos de l'idée de faire cultiver le domaine de l'État par des esclaves publics au profit de tous*; et un scoliaste raconte qu'il distribua au peuple une partie du fonds appelé théorique, lequel servait à payer les fêtes de la cité^. Tout cela, en somme est peu de chose. Nous sommes donc autorisé à dire que le socialisme, s'il n'est pas resté tout à fait étranger à l'esprit athénien, n'a joué, en somme, qu'un rôle extrêmement effacé dans l'histoire intérieure d'Athènes et qu'il n'a jamais créé pour elle un véritable danger de révolution.
Il n'est pas difficile d'en découvrir les raisons. D'abord l'existence de l'esclavage, en assignant à des hommes, qui ne faisaient pas partie de la cité, une forte part des travaux pénibles attribués dans nos sociétés modernes aux citoyens pauvres, déchargeait ceux-ci d'autant et en réduisait le nombre. D'autre part, les esclaves n'étaient ni