Schol. Esch., m
assez nombreux, ni assez organisés pour rendre possibles ces « guerres serviles » qui éclatèrent plusieurs fois à Rome. Ensuite, les institutions athéniennes donnaient d'avance satisfaction aux réclamations les plus pressantes des pauvres : le salariat des fonctions publiques, devenu presque universel; l'exemption générale de l'impôt direct pour les citoyens ; l'organisation des liturgies, qui faisait peser sur les riches les charges les plus lourdes ; celle des symmories, qui aboutissait dans la pratique à une sorte d'impôt progressif sur le revenu ; l'usage des clérouquies, par lesquelles des citoyens pauvres devenaient propriétaires hors du territoire attique; enfin, pendant une grande partie de l'existence d'Athènes, l'afflux des impôts payés par les alliés, et, en tout temps, les divers impôts payés par les métèques et les possesseurs d'esclaves, tout cela, joint à la facilité de la vie pour une population sobre et sous un climat sans rigueur, prévenait une grande partie des difficultés économiques contre lesquelles se débattent les sociétés modernes. Il n'est donc pas surprenant que la ques tion du socialisme n'ait jamais pris à Athènes un caractère aigu, et qu'elle ait été surtout discutée dans les écrits et les écoles des philosophes, à un point de vue plutôt théorique.
Un autre danger à éviter était celui du despotisme populaire, qui pouvait devenir oppressil
pour les individus. On a souvent dit que l'État, chez les anciens, était omnipotent et que les droits individuels n'avaient pas de garantie dans la cité. Les affirmations de ce genre sont trop générales et trop vagues pour être tout à fait vraies. Si l'on veut dire que la constitution athénienne ne reposait pas sur une déclaration des droits de l'homme, on a raison; mais cela ne prouve rien pour la pratique. 11 ne faut pas confondre d'ailleurs les divers États de l'antiquité : Sparte ne ressemble pas à Athènes. Voyons donc les faits.
Le despotisme de l'Etat ne peut s'exercer que par des lois générales restrictives de la liberté individuelle ou par des abus de pouvoir. Or, la législation athénienne était généralement libérale. Thucydide le remarque expressément, et les faits le démontrent. On sait, par exemple, que le droit d'association n'était soumis à aucune réserve. Les confréries religieuses de toute sorte se formaient librement et acquéraient la personnalité civile sans difliculté.
Quant aux abus de pouvoir, d'où pouvaient-ils venir ? Ce n'était pas du gouvernement proprement dit, qui était faible, étant exercé par des magistrats annuels et tirés au sort : les anciens ont plus souvent reproché aux magistrats athéniens leur faiblesse que leur force. Athènes n'avait ni éphores ni censeurs officiels, dont le pouvoir,
étendu et maldéterminé, fût une perpétuelle menace pour la liberté de chacun. L'Assemblée du peuple, qui ne rendait en principe que des décrets en vue d'un besoin particulier, a pu quelquefois étendre abusivement ses pouvoirs et légiférer sous couleur de rendre des décrets. Elle a pu aussi empiéter sur le pouvoir judiciaire en s'attribuant, dans certaines causes politiques, un droit de vote préalable (TipoêcXiq) qui, bien que n'étant qu'un acte de procédure, a été quelquefois considéré comme créant une présomption. Ce sont là, sans doute, des abus, mais qui ne sauraient faire oublier qu'en général la distinction des pouvoirs était rigoureusement observée à Athènes et que le citoyen avait toujours un libre recours aux tribunaux. La question est donc de savoir s'il pouvait compter sur la justice des tribunaux.
Remarquons d'abord que les tribunaux athéniens ne connaissaient pas le ministère public. Ils étaient saisis quelquefois par des magistrats, le plus souvent par des plaintes privées. Il n'y avait donc pas à craindre un ordre du pouvoir central qui mît en mouvement la machine judiciaire contre un homme ou un groupe. C'est là une sérieuse garantie de liberté individuelle. Quant à la justice des Héliastes, il est certain qu'en général elle s'inspirait d'un préjugé démocratique, puisque les juges, en grande majorité, appartenaient au
peuple; et l'étalage de sentiments démocratiques que ne manquent pas de faire les accusés dans leurs plaidoiries suffirait à le prouver. Mais il n'est nullement démontré que ce préjugé inévitable aboutît à une partialité plus choquante que celle qu'on risque de trouver dans toute réunion d'hommes, quelle qu'elle soit.
Il ne semble donc pas juste de dire que la liberté individuelle, à Athènes, fût bien moins garantie que partout ailleurs, ni que l'État y fût oppressif. Le véritable mal n'était pas là.
Et cependant, quand on regarde l'ensemble de la vie athénienne, il semble bien que Thucydide ait exagéré l'éloge qu'il fait de cette liberté des mœurs qui laissait à chacun, dit-il, le droit de vivre à sa guise sans avoir à s'inquiéter de l'opiaion du voisin. C'était vrai à beaucoup d'égards, mais non pas à tous. On n'épiait pas à Athènes, comme à Lacédémone, tous les actes de son prochain pour lui infliger un blâme moral ou une avanie. Mais le goût des querelles personnelles était vif chez ce peuple profondément individualiste. L'absence d'un ministère public, en laissant aux particuliers l'initiative des poursuites, même en matière criminelle, devait entretenir et exciter ce goût inné des procès et des disputes. Les sycophantes, quoique méprisés, n'étaient pas rares, et les faux témoins ne leur manquaient pas. Certaines
habitudes de la vie publique, excellentes en principe, tendaient au même résultat : par exemple les comptes innombrables que les magistrats sortant de charge avaient à rendre, les accusations d'illégalfté qui pouvaient toujours atteindre le rédacteur d'une loi ou d'un décret, la liberté donnée aux particuliers qui s 3 jugeaient indûment chargés d'une liturgie de désigner un citoyen plus riche. Autant d'occasions sans cesse renouvelées de plaider et de se disputer. Aussi les tribunaux athéniens étaient-ils fort occupés. Aristophane déjà s'en moquait, et nous avons peine à n'être pas de son avis. Isocrate déclare que la vie était intolérable pour les riches à Athènes et qu'ils en étaient réduits à cacher leurs richesses^. Il ajoute d'ailleurs que c'étaient les pauvres qui en pâtissaient, au point qu'ils tombaient dans la dernière misère 2. L'orateur Callistrate se vantait d'avoir subi quarante-sept accusations d'illégalité. Cela prouve du moins qu'on n'en mourait pas toujours, mais c'est aussi le signe d'une sorte d'anarchie agitée qui ressemble plus à la fièvre qu'à l'activité féconde de la vie. Admettons qu'Isocrate, comme tous les prédicateurs, exagère un peu dans l'intérêt de sa cause, et qu'un homme d'État influent, comme Callistrate, fût plus exposé qu'un citoyen ordinaire