ATHÈNES ET LES CITÉS GRECQUES
Le triomphe de la Grèce sur la Perse ouvrait pour la démocratie athénienne une ère d'hégémonie glorieuse, mais aussi de difficultés extrêmement graves. De nouveaux problèmes, bien plus difficiles à résoudre, se posaient devant elle. Pour repousser les barbares, il lui avait suffi d'être héroïque. Pour régler ses relations avec les autres cités grecques, ce n'était pas trop de l'esprit politique le plus avisé, et les qualités même d'ardeur et d'enthousiasme qui l'avaient si bien servie jusque-là, pouvaient lui devenir des pièges. Il est plus facile à un peuple généreux et d'imagination vive d'être héroïque dans un grand péril
que d'être sage dans les difficultés journalières.
Le problème était double, en effet. D'une part, Athènes avait formé une confédération défensive et offensive dont l'objet initial avait été la lutte contre la Perse et que les nécessités d'une action énergique avaient peu à peu transformée en une sorte d'empire (àpyi^), où Athènes commandait souverainement : qu'allait devenir cette confédération, maintenant que le danger perse semblait écarté? D'autre part, cette puissance nouvelle d'Athènes n'était pas sans inquiéter Lacédémone, la capitale de la Grèce dorienne et longtemps la première cité du monde hellénique : comment se dénouerait la rivalité des deux cités ?
Thucydide explique à merveille par quelle suite de nécessités politiques et de sentiments profondément humains Athènes était arrivée à constituer sa domination : c'était d'abord la crainte des Perses, qui avait jeté les alliés dans ses bras; ensuite, elle avait vu l'honneur et le profit qu'elle pouvait tirer des circonstances, et elle avait pris goût à cette hégémonie qui lui était venue spontanément. Pour la rendre plus solide, elle avait favorisé chez ses alliés les révolutions démocratiques, car le peuple tournait plutôt les yeux vers Athènes, tandis que les aristocrates « laconisaient ». De plus, elle avait resserré peu à peu les liens de dépendance entre ses alliés et elle, si bien qu'elle en
avait fait de véritables sujets, par l'obéissance et le paiement de l'impôt.
L'organisation d'une ligue permanente de cette sorte, fortement concentrée sous une domination unique, était en Grèce une nouveauté. La confédération des cités doriennes sous Thégémonie Spartiate était toute différente : c'était une entente assez lâche, qui laissait aux confédérés la plénitude de leur autonomie. Ici, pour la première fois, apparaissait une tentative d'organisation unitaire fort étrangère aux habitudes grecques. Il était certain que, le péril barbare ayant disparu, les vieilles tendances à l'autonomie allaient reprendre force, et que la jalousie de Lacédémone leur offrirait un point d'appui.
Que pouvait faire Athènes? Relâcher le lien fédéral? Rendre à ses alliés l'autonomie? C'est l'opinion qu'exprimait plus tard Isocrate, qui rêvait d'une confédération volontaire, cimentée uniquement par la justice et par la confiance réciproque. Mais cette conception ne paraît pas s'être présentée un seul instant à l'esprit de Périclès et de ses contemporains. Il n'y a pas lieu d'en être surpris : c'était là une idée de moraliste plutôt que d'homme d'État; on n'a jamais vu d'empire se dissoudre luimême de son plein gré, pour la plus grande gloire de la morale absoltie. 11 y avait d'ailleurs, dans cette tentative d'organisation du monde grec, un principe
qui pouvait être fécond, et c'est probablement un malheur pour la Grèce entière que la tentative ait échoué. Ajoutons qu'Athènes avait aussi des obligations envers ces démocraties qu'elle avait ellemême constituées et qui redoutaient plus, en général, uneréaclion aristocraliqueetlacédémonienne que la continuation de l'empire athénien : car les défections des alliés, quand elles se produisirent durant la guerre du Péloponèse, furent toujours le fait du parti aristocratique. Bref, Athènes n'avait pas le choix : une fois engagée dans la voie où la force des choses l'avait poussée, elle devait maintenir à tout prix son hégémonie sur ses alliés; c'est ainsi qu'en jugèrent tous ses hommes d'Etat. Mais on pouvait différer d'avis sur les détails de la (conduite à tenir à l'égard des alliés ; sans rien abandonner du principe, on pouvait user envers eux d'une politique plus ou moins souple, plus ou moins libérale et modérée. Il y eut alors, parmi les hommes d'Etat Athéniens, des esprits absolus et des politiques moins intransigeants. C'est ce qu'on voit clairement dans la discussion relative à la révolte de Mitylène. Cléon, le célèbre démagogue, est partisan de l'énergie impitoyable : il représente l'empire Athénien comme une « tyrannie », qui ne peut se maintenir que par la terreur. Diodote, son adversaire, soutient que le véritable intérêt d'Athènes commande une politique toute
différente, plus mesurée, plus clairvoyante; qu'il faut se garder d'irriter les démocrates de Milylône en même temps que les aristocrates, et qu'une fermeté habile suffira pour intimider les insoumis, sans risquer de pousser au désespoir et à la haine irréconciliable toute une population qu'on peut ramener à l'obéissance. Il est juste d'ajouter que, si l'opinion de Cléon triompha le premier jour, celle de Diodote reprit l'avantage le lendemain, après que la réflexion eut fait son œuvre dans l'esprit des Athéniens.
D'une manière générale, on ne saurait dire que la conception impérialiste d'Athènes ait été une folie, comme le prétend [socrate, ni que sa politique envers ses sujets ait élé déraisonnable. Ce qui le prouve, c'est que les défections, en somme, furent lentes à se produire : dans toute la première partie de la guerre du Péloponèse, il y en a fort peu, et elles sont vite réprimées; elles ne se multiplient qu'après le désastre de Sicile, par l'intervention de plus en plus efficace de Lacédémone. Est-ce uniques.ent la « terreur », selon le mot de Cléon, qui retenait les sujets dans l'obéissance ? Assurément non. Malgré le nombre de ses vaisseaux et le courage de ses hopliles, Athènes n'aurait pu soumettre par force à son joug la moitié de la Grèce, surtout en face de Lacédémone devenue son ennemie. Elle était, à
l'égard de ses sujets, dans la situation que décrit Aristote comme étant celle des vieilles royautés en face de leurs peuples : les rois, n'ayant point de mercenaires à leur solde comme les tyrans, ne se faisaient obéir qu'autant que les peuples y consentaient : la tradition et le respect créaient la docilité des sujets. Athènes avait su aussi conquérir le respect par sa conduite au temps des guerres médiques, et elle avait lié à sa cause les partis démocratiques des cités. Elle était assez forte pour réprimer une défection isolée, mais sa puissance sur l'ensemble des cités sujettes venait surtout de ce qu'elle était considérée comme la première des villes ioniennes, la plus glorieuse et la plus civilisée, celle qui défendait l'esprit ionien contre l'invasion du dorisme. C'est donc la politique de Diodote plus que celle de Cléon qui inspirait en général la conduite d'Athènes envers ses alliés, et, quelque rude qu'ait semblé parfois sa domination à des Grecs naturellement peu disciplinés, on ne saurait souscrire sans réserve aux condamnations absolues qui ont été si souvent portées contre l'empire athénien. En somme, Athènes a résolu la question de principe de la seule manière qui fût acceptable, et, dans l'application, elle ne paraît pas avoir méconnu gravement ce que les circonstances exigeaient.
Mêmes difficultés au sujet de ses relations avec
Lacédémone, avec celte dilîérence que le problème semblait admettre des solutions plus opposées. Périclès crut la lutte inévitable, et décida de l'engager au moment qu'il jugeait le plus favorable aux intérêts d'Athènes. Thucydide semble avoir été du même avis; à ses yeux, Lacédémone ne pouvait se résigner à la grandeur d'Athènes et c'est elle surtout qui voulut la guerre *. Il est difficile de croire que ces vues fussent inexactes. N'oublions pas que la guerre était encore, dans la Grèce ancienne, une chose normale, ordinaire, et qui constituait la principale occupation des cités. Platon, dans le premier livre des Lois, donne l'opinion contraire comme une nouveauté, une sorte de paradoxe, étranger à l'esprit de ses cont<;mporains. Aristote dit expressément que toute la constitution de Sparte tendait à la préparation à la guerre et que rien n'y était organisé en vue de la paix 2. Il est donc évident que la manière de voir de Périclès avait beaucoup de chances d'être juste. Il y avait pourtant à Athènes un parti de la paix. Il comprenait d'abord les « laconisants », c'est-à-dire les aristocrates, amis de Lacédémone, et se fortifia ensuite, après les premières souffrances de la guerre du Péloponèse, par le mécontentement des gens paisibles, des ruraux