Politique, II, 6, p. 1271, B
surtout, dont les terres étaient dévastées. Aristophane a été leur interprète le plus éloquent : il arrive peu à peu à concevoir un idéal de concoide panhellénique qui n'est pas très différent de celui que devait plus tard prêcher Isocrate. Mais cet idéal aurait eu besoin d'être prêché à Lacédémone aussi bien qu'à Athènes, et il est douteux qu'il y eût obtenu plus de succès. En réalité, le temps ne vint jamais pour la Grèce de mettre en pratique ces belles leçons, et les malheureuses cités grecques restèrent jusqu'au bout, et de plus en plus, gouvernées par des traditions tout opposées. Quant aux « laconisants » du v* siècle, ils ne pouvaient être que suspects à une démocratie qui sentait en eux des adversaires.
La guerre fut donc déclarée. Le peuple se rangeait à l'avis de son plus grand homme d'État; on ne saurait lui en faire un reproche. Il est juste aussi de reconnaître qu'il soutint alors de cruelles misères avec une constance admirable. La peste, le ravage de l'Attique, vinrent coup sur coup l'éprouver. Sauf un court moment de révolte contre l'autorité de Périclès, il demeura inébranlable dans ses résolutions. En somme, la première partie de la guerre donna raison à la politique de Périclès et du peuple. Malgré certaines fautes commises sous l'influence de Cléon, la paix de Nicias, en 421, couronnait dix années
de lutte par un succès qui aurait pu être définitif. C'est alors que tout se gâte par la folie de la guerre de Sicile. L'imagination populaire, atteinte de mégalomanie, se prête complaisamment aux mirages que déroule devant elle l'éloquence d'Alcibiade. Pour comble de malheur, dans un de ces accès de nervosité soupçonneuse auxquels les foules sont sujettes, le peuple, ému par la mutilation mystérieuse des Hermès, rappelle Alcibiade déjà en route pour la Sicile, se prive ainsi du seul général qui fût capable de faire peut-être tourner à bien une expédition aventureuse, et le remplace par Nicias, qui avait toujours considéré celte guerre comme une folie. Dès lors, les événements se précipitent : l'expédition aboutit à un désastre qui laisse Athènes à jamais meurtrie. Pendant dix années encore, la lutte se poursuit contre Lacédémone, avec des alternatives de revers et de succès, compliquée parfois de graves désordres intérieurs. Arrive enfin la défaite définitive, à iEgos-Potamos, avec la prise d'Athènes par les Spartiates, îa destruction des Longs-Murs, la ruine de l'empire maritime athénien, la domination des Trente Tyrans, C'est l'écroulement total d'un beau rêve, qui n'élait probablement pas irréalisable, mais qui eût exigé jusqu'au bout la forte main d'un véritable chef, d'un Périclès, capable, comme le dit Thucydide, tantôt de relever le courage du
peuple quand il s'abattait sans raison, tantôt au contraire de réprimer ses imaginations aventureuses, et toujours de le diriger avec une fermeté clairvoyante.
La suite de l'histoire extérieure d'Athènes jusqu'à la lutte contre la Macédoine présente encore, avec moins d'énergie exubérante, des contrastes analogues. Les Trente Tyrans sont renversés par Thrasybule, et la démocratie est rétablie : la concorde renaît, grâce à l'amnistie de 403. Et presque aussitôt, la vitalité athénienne, quoique affaiblie, se manifeste de nouveau. Lacédémone victorieuse avait irrité toute la Grèce par la brutalité de son hégémonie. Athènes renoue des alliances. Elle reconstitue sa marine; elle relève ses murs après la bataille de Cnide en. 394. Lacédémone, malgré quelques succès en Grèce, se voit obligée de conclure avec la Perse le traité déshonorant d'Antalcidas (387), qui abandonne l'Ionie aux barbares. Athènes continue à réparer ses forces. Pendant que Lacédémone est aux prises avec diverses cités grecques, et notamment avec Thèbes, Athènes se rapproche de ses anciens sujets.
En 378, elle reconstitue une nouvelle ligue maritime dans un esprit plus libéral qu'autrefois : un conseil commun, siégeant à Athènes, réglera les affaires de la Confédération, chaque ville alliée
disposant d'un suffrage*. Athènes redevient ainsi le centre d'un empire. Puis elle fait la paix avec Sparte, qu'elle laisse s'épuiser dans sa lutte malheureuse contre Thèbes. Vers 3G0' Athènes était redevenue, avec Thèbes, la première puissance de la Grèce. Mais, presque aussitôt, les principales cités de son nouvel empire maritime se détachent d'elle, par un brusque retour de cet esprit d'autonomie qui rendait impossible en Grèce l'établissement de toute confédération durable. La guerre sociale (357-355) la laisse de nouveau isolée, réduite à ses seules ressources, et obligée à une politique d'extrême prudence. Or, à ce moment. Philippe est depuis quatre ans déjà roi de Macédoine et vient de manifester par ses premiers actes une activité menaçante : de nouveaux dangers, beaucoup plus graves, vont surgir.
La période d'un demi-siècle dont nous venons de rappeler les principaux traits est, pour toute la Grèce, une triste époque. Ce ne sont que guerres incessantes de ville à ville, impuissance humiliée devant les barbares (malgré l'épisode des Dix- Mille et une campagne d'Agésilas), affaiblissement définitif de Lacédémone, réduite à une pénurie d'hommes extraordinaire, grandeur éphémère et toute relative de Thèbes, qui est incapable de soutenir sa fortune. Tous les écrivains grecs, en par-